dimanche 21 juin 2015

Et Dieu reste sourd à ces infamies (Job 24, Job 38, Job 42)

Job 24
1 Pourquoi le Puissant n'a-t-il pas des temps en réserve, et pourquoi ses fidèles ne voient-ils pas ses jours?
2 On déplace les bornes, on fait paître des troupeaux volés,
3 c'est l'âne des orphelins qu'on emmène, c'est le bœuf de la veuve qu'on retient en gage.
4 On écarte de la route les indigents, tous les pauvres du pays n'ont plus qu'à se cacher.
5 Tels des onagres dans le désert, ils partent au travail dès l'aube, en quête de pâture. Et c'est la steppe qui doit nourrir leurs petits.
6 Dans les champs ils se coupent du fourrage, et ils grappillent la vigne du méchant.
7 La nuit, ils la passent nus, faute de vêtement, ils n'ont pas de couverture quand il fait froid.
8 Ils sont trempés par la pluie des montagnes, faute d'abri, ils étreignent le rocher.
9 On arrache l'orphelin à la mamelle, du pauvre on exige des gages.
10 On le fait marcher nu, privé de vêtement, et aux affamés on fait porter des gerbes.
11 Dans les enclos des autres, ils pressent de l'huile, et ceux qui foulent au pressoir ont soif.
12 Dans la ville les gens se lamentent, le râle des blessés hurle, et Dieu reste sourd à ces infamies!

Job 38
1 Le SEIGNEUR répondit alors à Job du sein de l'ouragan et dit:
2 Qui est celui qui dénigre la providence par des discours insensés?
3 Ceins donc tes reins, comme un brave: je vais t'interroger et tu m'instruiras.
4 Où est-ce que tu étais quand je fondai la terre? Dis-le-moi puisque tu es si savant.
5 Qui en fixa les mesures, le saurais-tu? Ou qui tendit sur elle le cordeau?
6 En quoi s'immergent ses piliers, et qui donc posa sa pierre d'angle
7 tandis que les étoiles du matin chantaient en choeur et tous les Fils de Dieu crièrent hourra?
8 Quelqu'un ferma deux battants sur l'Océan quand il jaillissait du sein maternel,
9 quand je lui donnais les brumes pour se vêtir, et le langeais de nuées sombres.
10 J'ai brisé son élan par mon décret, j'ai verrouillé les deux battants
11 et j'ai dit: «Tu viendras jusqu'ici, pas plus loin; là s'arrêtera l'insolence de tes flots!»



Job 42
7 Or, après qu'il eut adressé ces paroles à Job, le SEIGNEUR dit à Elifaz de Témân: «Ma colère flambe contre toi et contre tes deux amis, parce que vous n'avez pas parlé de moi avec droiture comme l'a fait mon serviteur Job.

8 «Maintenant prenez pour vous sept taureaux et sept béliers, allez trouver mon serviteur Job, et offrez-les pour vous en holocauste tandis que mon serviteur Job intercédera pour vous. Ce n'est que par égard pour lui que je ne vous traiterai pas selon votre folie, vous qui n'avez pas parlé de moi avec droiture comme l'a fait mon serviteur Job.»

Prédication :
            Les images que j’ai en mémoire datent du 26 décembre 2004. Elles ont été prises à Khao Lak, en Thaïlande. On voit l’insouciance des vacanciers, alors que deux murailles blanches barrent déjà l’horizon marin. Puis ces murailles gobent deux gros bateaux comme s’ils étaient de vulgaires insectes. Petit à petit, l’inquiétude, puis le sentiment de l’imminence du danger, puis la panique gagnent ceux qui comprennent… Ce jour-là, l’insolence des flots à dépassé tout ce que pouvaient imaginer ces gens paisibles, les croyants et les incroyants. Et pourtant la voix de Dieu, rapportée dans le livre de Job, énonce que le décret divin brise l’élan de l’océan. Ce jour-là, pour ces gens-là, le décret divin n’a rien brisé, que des vies humaines.
            Silence de Dieu ! Pendant que certains souffrent, pendant que certains meurent, d’autres ont des avis sur l’existence de Dieu et sur ce qu’il fait ou devrait faire. Tout ou presque tout de l’histoire du livre de Job est déjà dit ici.

            Nous n’étions pas à Khao Lak le 26 décembre 2004, et nous sommes ici, maintenant, dans la situation de ceux qui lisent la Bible et qui se souviennent de ces images, ou d’autres images encore. Notre situation est celle d’hommes et de femmes qui prient, qui chantent, qui célèbrent la miséricorde et la bienveillance de Dieu, et qui ne peuvent ignorer qu’ailleurs cette miséricorde et cette bienveillance sont incapables d’arrêter les flots déchaînés, ou les vents déchaînés, ou les flammes, ou les bombes. Alors, Dieu dort-il ? Parole de Job : « Pourquoi le Puissant n’a-t-il pas des temps en réserve ? Pourquoi ses fidèles ne voient-ils pas ses jours ? ». Et Job, encore : « Dans la ville les gens se lamentent, le râle des blessés hurle, et Dieu reste sourd à ces infamies ! »
            Dieu dort-il pendant que l’océan se déchaîne ? Il n’est pas nécessaire que nous examinions ici le oui et le non. Nous avons bien plutôt à examiner ce que deviennent certains énoncés de la foi lorsque nous sommes réellement confrontés au malheur.

            Un énoncé de la foi, au niveau collectif, une communauté, une Eglise, c’est une phrase qu’un groupe énonce et assume concrètement. Il faut le dire aussi au niveau individuel. Un énoncé de la foi est une phrase que le croyant porte en lui, énonce par ses paroles et assume par ses actes. Jésus Christ est Seigneur, c’est un énoncé de la foi de l’Eglise. C’est souvent aussi un énoncé de la foi du croyant ; les paroles et les actes du croyant diront en quoi Jésus Christ est son Seigneur, le Seigneur de sa vie. Voici un énoncé de la foi, recueilli dans le livre de Job : « J’ai brisé l’élan (de l’océan) par mon décret [dit Dieu à Job], j’ai verrouillé les deux battants et j’ai dit ‘Tu viendras jusqu’ici, pas plus loin ; là s’arrêtera l’insolence de tes flots.’ »

            L’auteur du livre de Job aurait-il pu feindre d’ignorer que le malheur frappe parfois ? Si l’auteur du livre de Job n’avait fait que recueillir et que mettre bout à bout des affirmations sur Dieu, il n’aurait rien dit de Dieu, ce ne serait pas un grand auteur et son livre n’aurait pas traversé les siècles. Pour éviter l’écueil qu’a évité cet auteur, pour respecter les énoncés de la foi, pour dire authentiquement la foi, il nous faut, nous, humbles lecteurs, veiller à bien laisser ces énoncés de la foi là où nous les trouvons : dans le livre de Job. Autrement, nous risquons de commettre l’imprudence de parler inconsidérément au sujet de Dieu, c'est-à-dire sans considérer qu’il y a là, dans le livre, et dans le monde, Job, un être humain qui est vivant, à qui la vie a tout pris sauf sa vie, et qui cherche, pour lui-même, non pas abstraitement, le sens de ce non sens qu’est le malheur.
A un moment de cette quête, Dieu parle à Job, telle est la situation de ces énoncés. Dieu parle à Job à qui tout fut pris, sauf, la vie. Dieu dit à Job : « J’ai brisé l’élan (de l’océan) par mon décret, j’ai verrouillé les deux battants et j’ai dit : ‘Tu viendras jusqu’ici, pas plus loin ; là s’arrêtera l’insolence de tes flots’ » Retenons ceci, qui est capital : c’est Dieu qui le dit à Job, à Job qui est vivant. La parole de Dieu est adressée à ce vivant qu’est Job, pour lui faire remarquer, justement, qu’il est vivant et que l’élan de l’océan s’est bel est bien arrêté, pour lui, pour Job.
En mettant cette parole dans la bouche de Dieu, l’auteur du livre de Job signifie que cette parole est adressée par Dieu à Job et qu’elle concerne Job dans la situation qui est la sienne. Tout autre usage d’une telle parole qu’un usage en situation est un usage au mieux maladroit, au pire, méprisant, voire un déni de la réalité de la souffrance.
De plus, cette parole arrive au chapitre 38, très longtemps après le début du récit. Bien entendu, c’est une parole humaine, mais, très longtemps après le début du récit, cela signale que cette parole doit être prononcée à-propos, avec tact, au moment opportun, et que ce moment n’est pas, ne peut pas être le premier moment qui suit le moment du malheur.
Enfin, que cette parole soit attribuée à Dieu lui-même signale que, même si elle est prononcée, au moment opportun, par un être humain, ou lue dans un livre, elle sera reçue comme une parole divine, décisive, dans le cœur secret de l’intimité de l’éprouvé.
Oui, l’insolence des flots de l’océan a préservé la vie de Job, mais rien ne pourrait être pire que de le lui dire trop vite, ou de lui dire que ça aurait pu être plus grave. Que la vie de Job ait été préservée relève du mystère divin. Et ce mystère ne peut être pénétré que par celui qui, ayant été préservé, s’interroge, et à qui s’adresse intimement, personnellement, la parole de Dieu.

Or, avant que la parole de Dieu ne s’adresse à lui, qu’aura-t-il entendu, Job ? Il aura entendu toutes les belles phrases possibles, abstraites, condescendantes, que les belles âmes, les bons croyants, ou les piliers de bars, sont capables de débiter comme autant de savoirs sur Dieu, sans considération pour ceux à qui ils s’adressent. Et Job aura répondu non, non et encore non. Aux lieux communs qui portent sur Dieu il aura opposé la vérité évidente de la vie : « le râle des blessés hurle, et Dieu reste sourd à leurs appels ! », ce qui se dit de mille autres manières dont celle-ci : l’océan ne s’est pas arrêté à Khao Lak.

Lorsque Dieu finit de parler, il rend raison à Job, à Job qui a refusé et balancé toutes les belles phrases. Dieu justifie Job, Il justifie l’éprouvé et ses paroles. Les paroles de Job qui ont été blasphématoires pour de pieuses oreilles, Dieu les approuve. « Vous n’avez pas parlé de moi avec droiture comme l’a fait mon serviteur Job », dit Dieu. Les amis de Job n’ont pas parlé, n’ont pas agi avec droiture, avec l’à-propos et le tact qui s’imposaient au vu des circonstances dramatiques, au vu du malheur qui frappait Job. Les amis de Job ont joué les enluminures contre la laideur du monde, ils ont joué les belles phrases contre la grande détresse, et les pieux mensonges contre la vérité.
Sœurs et frères, que nous a-t-on dit sur Dieu ? Et que disons-nous sur Dieu ? Prions, chantons avec les mots de notre foi.  Mais, lorsque nous serons confrontés au mal, lorsque des éprouvés et des malheureux seront là devant nous, oublions tout ce que nous croyons savoir, et puissions-nous nous tenir droits, proches d’eux dans leur tempête et être pour eux, de la part de Dieu, le point d’appui, l’instrument de la vérité, et l’ami pour la vie.
Puisse-t-il en être ainsi. Amen





dimanche 7 juin 2015

Parler de Dieu (Psaume 51)

Quand je parle de Dieu…
Je parle de quoi ?

Suis-je bien certain que c’est de Dieu que je parle, que ce sur quoi porte mon propos est bien Dieu ?
Je n’ose pas le dire. Car je ne suis personne pour savoir que ce que je dis de Dieu porte bien sur Dieu. Dieu seul sait si je parle de Dieu. Moi, je ne suis qu’un être humain.

Psaume 51
1 Du chef de choeur. Psaume de David.
2 Quand le prophète Natan alla chez lui, après que David fut allé chez Bethsabée.
3 Aie pitié de moi, mon Dieu, selon ta fidélité; selon ta grande miséricorde, efface mes torts.

Là, je parle de moi-même. Je suis cet homme-là. Si je parle de Dieu, je parle d’abord de cette position : je suis cet homme-là qui, dans la position qui est la sienne, à vrai dire peu reluisante, voudrait bien parler de Dieu.
Mais avant de parler de Dieu, il essaie de parler à Dieu.

4 Lave-moi sans cesse de ma faute et purifie-moi de mon péché.
5 Car je reconnais mes torts, j'ai toujours mon péché devant moi.
6 Contre toi, et toi seul, j'ai péché, ce qui est mal à tes yeux, je l'ai fait, ainsi tu seras juste quand tu parleras, irréprochable quand tu jugeras.
7 Voici, dans la faute j'ai été enfanté et, dans le péché, conçu des ardeurs de ma mère.

Avant d’envisager de parler de Dieu, il s’agit de parler à Dieu. Pour lui dire… pour lui dire la vérité, pour s’entendre, soi, lui dire la vérité.
Voici ce que je suis, moi, moi-même. Rien à dire sur qui que ce soit d’autre. Peut-être même que celui qui parle d’un autre que lui-même ne parle pas de Dieu, ne parle ni ne parlera jamais de Dieu.
Autrement dit, qui n’énonce pas d’abord devant Dieu la vérité de ce qu’il est, une vérité qui peut être d’une laideur extrême, lui, lui qui parle, ne parlera jamais de Dieu. Il parlera, sans doute, mais pas de Dieu.
Parlerai-je jamais de Dieu ?

8 Voici, tu aimes la vérité
dans les ténèbres,
dans ma nuit,
tu me fais connaître la sagesse.

            Avant de parler de Dieu, et ayant commencé à parler à Dieu, ayant commencé avec la vérité, j’ai à demander à Dieu un constant renouvellement de moi-même. C’est que ce que j’ai dit de Dieu une première fois doit toujours être repris, évalué, médité, car Dieu est vivant et c’est à des vivants aussi que j’aimerais parler de Dieu.
            Si je considère que la parole de Dieu est la même aujourd’hui, hier et demain, c’est pécher, gravement, contre Dieu. Cette parole s’adresse aujourd’hui, à moi. Demain est un autre jour. Demain, elle s’adressera aussi à quelqu’un d’autre. Il faut me refuser à l’entendre identiquement à elle-même deux journées de suite, autant que me refuser à l’entendre différente d’elle-même deux journées de suite.
Puis-je donc prétendre parler de Dieu sans pécher gravement ? Le pécheur que je suis peut-il parler de Dieu ?

9 Ôte mon péché avec l'hysope, et je serai pur ; lave-moi, et je serai plus blanc que la neige.

            Aussi bien me faut-il demander à Dieu d’effacer en moi sa parole, pour qu’il puisse me la redire, me la faire entendre, de nouveau. Peut-être alors ainsi parlerai-je de lui.

10 Fais que j'entende l'allégresse et la joie, et qu'ils dansent, les os que tu as broyés.

            Aussi, quand je parle de Dieu – s’il m’arrive d’en parler – et plaise à Dieu que j’en parle – c’est une parole neuve, nouvelle, réjouissante, à chaque fois, et je suis le premier à l’entendre.
Les os broyés qui dansent sont des os broyés, mais ils dansent lorsqu’ils entendent l’allégresse et la joie, ils dansent s’ils entendent parler de Dieu.

11 Devant mes péchés, détourne-toi, toutes mes fautes, efface-les.
12 Crée pour moi un cœur pur, Dieu ; enracine en moi un esprit tout neuf.

            Et c’est chaque jour que mon cœur peut – et doit – être purifié. Et c’est chaque jour que mon esprit peut – et doit – être renouvelé.
            En même temps, je ne peux pas, je ne dois pas, perdre la mémoire, et surtout pas la mémoire de ce que je suis.
            Mais pour l’instant, il est trop tôt encore pour savoir si je parle de Dieu. Je parle seulement à Dieu. Dieu m’entend-il ? Me répondra-t-il jamais ? Je parle tout de même, et cela me soutient.

13 Ne me rejette pas loin de toi, ne me reprends pas ton esprit saint ;
14 rends-moi la joie d'être sauvé, et que l'esprit généreux me soutienne !

            Qu’il me suffise, pour l’heure de demeurer en vie. Vu qui je suis devant la majesté de Dieu, devant la justice de Dieu, devant la Sainteté de Dieu et devant la Loi de Dieu, que je sois encore en vie relève du miracle. Je n’ai d’ailleurs rien pour ma propre défense, et donc rien à enseigner à personne.

15 J'enseignerai ton chemin aux coupables, et les pécheurs reviendront vers toi.

            Rien à enseigner à personne, si ce n’est faire connaître la justice de Dieu, le jugement de Dieu, et la miséricorde de Dieu.

16 Mon Dieu, Dieu sauveur, libère-moi du sang; que ma langue crie ta justice !

            Rien d’autre !

17 Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche proclamera ta louange.
18 Tu n'aimerais pas que j'offre un sacrifice, tu n'accepterais pas d'holocauste.

            Mille artifices, mille ruses, mille et une pirouettes, des rituels, des fards et des costumes, tout cela pour éviter de faire face à l’impitoyable miroir de la vérité, pour éviter d’entendre le non que Dieu adresse à toutes nos prétentions.
            Je regarde cet être humain, il porte mon nom, c’est moi. J’hésite, entre l’horreur, et la pitié. Et puis… je n’hésite plus. Je me suis suffisamment déguisé. Il suffit. Voici qui je suis. Vanité de mes paroles, de mes discours, de mes ambitions. JE me détourne de ma faute. Et de mon repentir. Je me détourne même des larmes de mon repentir.
            Qu’Il fasse de moi ce que bon Lui semble.

19 Le sacrifice voulu par Dieu, c'est un esprit brisé; Dieu, tu ne rejettes pas un cœur brisé et broyé.

20 Fais du bien à Sion, rebâtis les murs de Jérusalem.
21 Alors tu aimeras les sacrifices prescrits, offrande totale et holocauste ; alors on offrira des taureaux sur ton autel.

Plaise à Dieu que je parle de Dieu.

Plaise à Dieu que quelqu’un entende parler de Dieu.


dimanche 31 mai 2015

Quoi Trinité ? (Matthieu 28 ; Romains 8 ; Deutéronome 4)

Deutéronome 4
32 Interroge donc les jours du début, ceux d'avant toi, depuis le jour où Dieu créa l'humanité sur la terre, interroge d'un bout à l'autre du monde: Est-il rien arrivé d'aussi grand? A-t-on rien entendu de pareil?
33 Est-il arrivé à un peuple d'entendre comme toi la voix d'un dieu parlant du milieu du feu, et de rester en vie?
34 Ou bien est-ce qu'un dieu a tenté de venir prendre pour lui une nation au milieu d'une autre par des épreuves, des signes et des prodiges, par des combats, par sa main forte et son bras étendu, par de grandes terreurs, à la manière de tout ce que le SEIGNEUR votre Dieu a fait pour vous en Égypte sous tes yeux?
35 À toi, il t'a été donné de voir, pour que tu saches que c'est le SEIGNEUR qui est Dieu: il n'y en a pas d'autre que lui.
36 Du ciel, il t'a fait entendre sa voix pour faire ton éducation; sur la terre, il t'a fait voir son grand feu, et du milieu du feu tu as entendu ses paroles.
37 Parce qu'il aimait tes pères, il a choisi leur descendance après eux et il t'a fait sortir d'Égypte devant lui par sa grande force,
38 pour déposséder devant toi des nations plus grandes et plus puissantes que toi, pour te faire entrer dans leur pays et te le donner comme patrimoine, ce qui arrive aujourd'hui.
39 Reconnais-le aujourd'hui, et réfléchis: c'est le SEIGNEUR qui est Dieu, en haut dans le ciel et en bas sur la terre; il n'y en a pas d'autre.
40 Garde ses lois et ses commandements que je te donne aujourd'hui pour ton bonheur et celui de tes fils après toi, afin que tu prolonges tes jours sur la terre que le SEIGNEUR ton Dieu te donne, tous les jours.

Romains 8
14 En effet, ceux-là sont fils de Dieu qui sont conduits par l'Esprit de Dieu:
15 vous n'avez pas reçu un esprit qui vous rende esclaves et vous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs et par lequel nous crions: Abba, Père.
16 Cet Esprit lui-même atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu.
17 Enfants, et donc héritiers: héritiers de Dieu, cohéritiers de Christ, puisque, ayant part à ses souffrances, nous aurons part aussi à sa gloire.

Matthieu 28
16 Quant aux onze disciples, ils se rendirent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre.
17 Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais quelques-uns eurent des doutes.
18 Jésus s'approcha d'eux et leur adressa ces paroles: «Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre.
19 Allez donc: de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit,
20 leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des temps.»

Prédication : Mens, 31 mai 2015 (dimanche de la Trinité)
            Ces trois lectures, proposées par le lectionnaire Dimanches et fêtes, sont bien choisies pour évoquer d’abord le Père, puis le Saint Esprit, et enfin le Fils, lequel Fils, à la toute fin de l’évangile selon Matthieu, institue le baptême et  institue avec ce baptême la formule trinitaire « Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit ». Le dimanche qui suit la Pentecôte est le dimanche de la Trinité.
            La Trinité n’est pas une fête que les protestants que nous sommes célèbrent avec une ferveur particulière. Elle pourrait même passer inaperçue dans la liste de lecture que nous fournit la Fédération protestante de France… les textes proposés sont bien ceux que liront nos sœurs et frères catholiques, mais la mention Trinité ne figure pas en marge…
            On le sait, les protestants que nous sommes émettent quelques réserves s’agissant de la Trinité, mot qui ne figure pas explicitement dans la Bible.  Mais les protestants que nous sommes ne peuvent pas ignorer que pour bien des chrétiens Dieu est (au plein sens du verbe être) Père, Fils et Saint Esprit, une seule essence en trois personnes… A-t-on pourtant tout dit de Dieu, de sa nature, de son activité, lorsqu’on a dit qu’il est Trinité ? Nous allons laisser de côté maintenant cette question ; ce n’est pas le moment d’un travail sur la doctrine et sur la nature des doctrines.
            Trois textes nous sont proposés, et ils vont servir à une méditation sur ce que nous allons appeler la triple filiation du chrétien, notre triple filiation.
            Dans un premier temps, nous ferons une sorte de description élogieuse de ces filiations. Dans un second temps, nous émettrons des réserves sur chacune des ces filiations. Puis nous parlerons d’espérance

            Premier temps, trois courts éloges.
            Première filiation, la filiation du Père, ou des pères. Nous ne sommes pas les premiers à croire. Nous recueillons dans la reconnaissance l’héritage, le témoignage, de la tradition. Le texte biblique nous est donné. Interroge les jours du début, dit le Deutéronome ! La mémoire nous est donnée. Nous sont données aussi la forme de nos cérémonies et la manière d’organiser nos Eglises... Nous ne sommes pas les premiers. Le chemin a été tracé pour nous. Honneur à nos pères, et grâces soient rendues à Dieu.
            Seconde filiation, la filiation du Fils, c'est-à-dire celle qu’on doit aux frères, et sœurs, qui sont nos contemporains. Dans la logique de cette prédication, le Fils n’est pas seulement le Fils du Père au sens où la tradition parle de lui. Il est le contemporain, le frère, celui qui partage notre condition, qui nous enseigne et que nous enseignons. Aujourd’hui, nous ne sommes pas tout seul. L’un doute, l’autre parle avec lui. La foi s’élabore, se construit, dans le dialogue, dans la rencontre, de nos contemporains. Ma sœur, mon frère, apportent à ma vie et à ma foi. En quelque manière ils m’engendrent. Qu’ils en soient remerciés, et que Dieu soit loué.
            Troisième filiation, celle de l’Esprit. L’héritage des pères et le partage entre les frères ne doivent pas laisser oublier que chaque personne peut être inspirée, créative. L’Esprit peut bien s’adresser à chacun, à chacune, engendrer en lui la foi. L’Esprit atteste intimement à chacun qu’il est enfant de Dieu.

            Deuxième temps, Nous reprenons chacune de ces trois filiations. Et nous allons méditer sur les limites.
            Filiation du Père, des pères, et de la tradition… Ainsi ont fait nos pères dans la foi et nous leur devons beaucoup. Mais, parce que nos pères ont fait ce qu’ils ont fait, devons-nous faire tout comme eux ? La filiation de par la tradition est une filiation qui, si l’on ne considère qu’elle, conduit tout dans l’impasse du traditionalisme qui dit : aujourd’hui doit être comme hier. Et l’on voit des Eglises s’étioler, se rigidifier, s’accrocher désespérément à la forme des anciennes cérémonies, à de vieux bâtiments, à de vieilles histoires. On les voit peut-être disparaître, mais en tout cas on les voit terriblement s’isoler.
            Filiation du Fils, engendrement entre contemporains… Nous devons infiniment à nos contemporains, sœurs et frères dans la vie et dans la foi, mais cette filiation, Lorsqu’on choisit trop bien les gens avec qui l’on partage, conduit tout à une forme close de la foi, une forme dans laquelle la connivence d’un groupe tient lieu de vérité. Plus personne alors n’apporte rien à  personne parce que tous disent la même chose, croient la même chose... L’on voit ainsi parfois des groupes se refermer sur eux-mêmes, s’uniformiser, rejeter tout ce qui singularise, puis se stériliser.
            Filiation de l’Esprit, personnelle et intime… Nous avons peut-être en mémoire des exemples terribles de personnes qui, au nom de leur inspiration toute personnelle, au nom de l’Esprit, ont récusé leurs contemporains, récusé la tradition, et mené leur propre vie au désastre. Parfois même ce désastre a-t-il été tristement contagieux… Quoi qu’il en soit, l’on se dessèche assurément à se dire engendré uniquement par l’Esprit, en se tenant de plus tout à fait seul.

            Au point où nous en sommes, nous nous rendons compte que nous ne pouvons pas faire un éloge trop exclusif de nos filiations. Mais nous ne pouvons pas non plus récuser ces filiations.
Nous n’en avons pas d’autres… Il nous faut donc les maintenir, les reconnaître, les éprouver, et les tenir toujours en dialogue.
            Par exemple, lorsque Calvin parle du témoignage intérieur du Saint Esprit, c'est-à-dire de la filiation intime, il en parle dans un lien étroit avec la lecture de la Bible. L’Ecriture ne devient parole de Dieu en nous que par le témoignage intérieur du Saint Esprit. La première et la troisième de nos filiations sont ici en dialogue. Et le nous qu’il utilise indique pleinement la présence de contemporains. 
Autre exemple, lorsque Paul parle aux Romains de l’Esprit d’adoption qui parle à notre esprit, ça n’est pas pour que chacun dise arrogamment « Je suis, moi, enfant de Dieu », mais pour que cela soit dit ensemble et réciproquement par un groupe de personnes. Ainsi conjugue-t-il explicitement la troisième et la seconde des filiations.
Puisse l’Esprit souffler en chacun de nous au cours de ce culte. Cette simple phrase met en dialogue la tradition dont le culte est porteur, les sœurs et frères qui sont présents dans l’assemblée, et l’Esprit que nous espérons pour tous.

Aujourd’hui, c’est le dimanche de la Trinité et au début de cette prédication nous avons annoncé qu’il serait question d’abord d’éloge, puis de  réserves, puis d’espérance.
Quelle est notre espérance, après ce que nous venons de dire ? Les grands textes et nos traditions sont là devant nous et offerts : nous ne sommes pas les premiers à vivre, à croire et à espérer. Nos contemporains sont là, pour nous défier, pour nous soutenir : nous ne sommes pas seuls à vivre, à espérer et à croire. Et nous sommes là, chacune, chacun, avec sa vie, avec sa propre histoire, mystérieusement et réellement accompagnés.

Amen

Oui, je remets ceci... Pendant que nous causons "bénir", pendant que nous parlons Trinité, pendant que des partis changent de nom, Daesh exécute 217 personnes en 9 jours à Palmyre.

dimanche 24 mai 2015

Pentecôte. Qui est ton frère, et que fais-tu de lui ? (Actes 2)

Actes 2
1 Quand le jour de la Pentecôte arriva, ils se trouvaient réunis tous ensemble.
2 Tout à coup il y eut un bruit qui venait du ciel comme le souffle d'un violent coup de vent: la maison où ils se tenaient en fut toute remplie;
3 alors leur apparurent comme des langues de feu qui se partageaient et il s'en posa sur chacun d'eux.
4 Ils furent tous remplis d'Esprit Saint et se mirent à parler d'autres langues, comme l'Esprit leur donnait de s'exprimer.
5 Or, à Jérusalem, résidaient des Juifs pieux, venus de toutes les nations qui sont sous le ciel.
6 À la rumeur qui se répandait, la foule se rassembla et se trouvait en plein désarroi, car chacun les entendait parler sa propre langue.
7 Déconcertés, émerveillés, ils disaient: «Tous ces gens qui parlent ne sont-ils pas des Galiléens?
8 Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle?
9 Parthes, Mèdes et Elamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, du Pont et de l'Asie,
10 de la Phrygie et de la Pamphylie, de l'Égypte et de la Libye cyrénaïque, ceux de Rome en résidence ici,
11 tous, tant Juifs que prosélytes, Crétois et Arabes, nous les entendons annoncer dans nos langues les merveilles de Dieu.»
12 Ils étaient tous déconcertés, et dans leur perplexité ils se disaient les uns aux autres: «Qu'est-ce que cela veut dire?»
13 D'autres s'esclaffaient: «Ils sont pleins de vin doux.»

14 Alors s'éleva la voix de Pierre, qui était là avec les Onze; il s'exprima en ces termes: «Hommes de Judée, et vous tous qui résidez à Jérusalem, comprenez bien ce qui se passe et prêtez l'oreille à mes paroles.
15 Non, ces gens n'ont pas bu comme vous le supposez: nous ne sommes en effet qu'à neuf heures du matin;
16 mais ici se réalise cette parole du prophète Joël:
17 Alors, dans les derniers jours, dit Dieu, je répandrai de mon Esprit sur toute chair, vos fils et vos filles seront prophètes, vos jeunes gens auront des visions, vos vieillards auront des songes;
18 oui, sur mes serviteurs et sur mes servantes en ces jours-là je répandrai de mon Esprit et ils seront prophètes.
19 Je ferai des prodiges là-haut dans le ciel et des signes ici-bas sur la terre, du sang, du feu et une colonne de fumée.
20 Le soleil se changera en ténèbres et la lune en sang avant que vienne le jour du Seigneur, grand et glorieux.
21 Alors quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé.
22 «Israélites, écoutez mes paroles: Jésus le Nazôréen, homme que Dieu avait accrédité auprès de vous en opérant par lui des miracles, des prodiges et des signes au milieu de vous, comme vous le savez,
23 cet homme, selon le plan bien arrêté par Dieu dans sa prescience, vous l'avez livré et supprimé en le faisant crucifier par la main des impies;
24 mais Dieu l'a ressuscité en le délivrant des douleurs de la mort, car il n'était pas possible que la mort le retienne en son pouvoir.
25 David en effet dit de lui: Je voyais constamment le Seigneur devant moi, car il est à ma droite pour que je ne sois pas ébranlé.
26 Aussi mon coeur était-il dans la joie et ma langue a chanté d'allégresse. Bien mieux, ma chair reposera dans l'espérance,
27 car tu n'abandonneras pas ma vie au séjour des morts et tu ne laisseras pas ton saint connaître la décomposition.
28 Tu m'as montré les chemins de la vie, tu me rempliras de joie par ta présence.
29 «Frères, il est permis de vous le dire avec assurance: le patriarche David est mort, il a été enseveli, son tombeau se trouve encore aujourd'hui chez nous.
30 Mais il était prophète et savait que Dieu lui avait juré par serment de faire asseoir sur son trône quelqu'un de sa descendance, issu de ses reins;
31 il a donc vu d'avance la résurrection du Christ, et c'est à son propos qu'il a dit: Il n'a pas été abandonné au séjour des morts et sa chair n'a pas connu la décomposition.
32 Ce Jésus, Dieu l'a ressuscité, nous tous en sommes témoins.
33 Exalté par la droite de Dieu, il a donc reçu du Père l'Esprit Saint promis et il l'a répandu, comme vous le voyez et l'entendez.
34 David, qui n'est certes pas monté au ciel, a pourtant dit: Le Seigneur a dit à mon Seigneur: assieds-toi à ma droite
35 jusqu'à ce que j'aie fait de tes adversaires un escabeau sous tes pieds.
36 «Que toute la maison d'Israël le sache donc avec certitude: Dieu l'a fait et Seigneur et Christ, ce Jésus que vous, vous aviez crucifié.»
37 Le coeur bouleversé d'entendre ces paroles, ils demandèrent à Pierre et aux autres apôtres: «Que ferons-nous, frères?»
38 Pierre leur répondit: «Convertissez-vous: que chacun de vous reçoive le baptême au nom de Jésus Christ pour le pardon de ses péchés, et vous recevrez le don du Saint Esprit.

39 Car c'est à vous qu'est destinée la promesse, et à vos enfants ainsi qu'à tous ceux qui sont au loin, aussi nombreux que le Seigneur notre Dieu les appellera.»

Prédication :
            Pentecôte, avant que l’Esprit ne soit répandu sur les Apôtres, c’est d’abord une fête juive, la fête de Shavouot, fête des semaines, fête des moissons, et c’est l’un des trois pèlerinages annuels à Jérusalem. Une grande foule est là, une foule de juifs de Judée et de Galilée, bien entendu, mais aussi composée de juifs de la diaspora,  ainsi que de sympathisants du judaïsme, tout ce monde pouvant arriver des quatre coins de l’Empire romain… et d’au-delà. Retenons qu’on parle là une multitude de langues, de dialectes et d’idiomes.
            L’on vient de loin, et l’on arrive à Jérusalem. Il y a tout d’abord dans le récit un mouvement qui  part de la périphérie, qui converge vers le centre.
Puis il y a un mouvement qui part du haut et qui va vers le bas, l’Esprit Saint descend, et même si le récit fait apparaître des langues de feu qui se posent sur la tête des gens, c’est pour chacun une expérience très intime, voire très secrète.
Il y a ensuite le mouvement de cette prédication inaugurale de Pierre, prédication unique donnée dans une langue unique. Du centre on repart vers la périphérie.
Enfin ce dernier mouvement allant s’amplifiant, les gens repartiront vers les quatre coins de l’Empire romain, et au-delà. Chaque pèlerin convaincu par la prédication de Pierre retournera chez lui en étant porteur, et traducteur, de cette première et unique prédication.
Toute cette construction est au service d’une idée simple : tous les chrétiens du monde, édifiés à l’origine par une même prédication, sont tous frères et objectivement membres d’une même entité, l’Eglise.
Ici, poussons un grand Alleluia, la fraternité nous unit et nous unit à tous ceux qui, partout sur cette terre, se réclament du Très Saint Nom de Jésus Christ.
           
            Cette idée, nous l’avons dit, est une idée simple, l’idée d’une prédication unique qui voyage sans s’altérer jamais et qui trouve sans cesse, et jusqu’à nous, de nouveaux adeptes et de nouveaux témoins. C’est une idée tellement simple, et très belle mais, dès l’époque de la rédaction des Actes des Apôtres, c’est une idée tout à fait fausse.
            Les Actes des Apôtres mettent en avant l’idée que l’unité précède la diversité, mais, en réalité, la diversité précède l’unité.

La prédication de Pierre n’est qu’une traduction personnelle, une mise en mots personnelle, une mise en catéchisme personnelle, de la vie de Pierre transformée par sa rencontre de Jésus et fécondée par l’onction du Saint Esprit. La prédication de Pierre est l’exposé raisonné de son intime conviction. Or, le propre de l’intime c’est qu’il s’expose, mais ne se transmet pas.
Autrement dit, dès lors que le discours de Pierre est entendu par tel pèlerin, que ce pèlerin, convaincu, voire transformé par ce qu’il a reçu, retourne chez lui et, dans sa propre langue, dialecte ou idiome, rapporte ce qu’il a entendu et exprime ce qu’il a vécu, la diversification est en marche, la diversité est déjà là. Pourtant, dans le petit périmètre, sur le petit territoire un peu clos, un peu jeune, de réception du récit de ce pèlerin, on vivra, temporairement, une certaine unité.
Et ainsi peut-on affirmer qu’en matière de foi chrétienne, l’unité n’existe que là où l’on est très jeune, peut-être même immature, et centré, voire replié sur soi-même.

Qu’adviendra-t-il si l’un de ceux à qui ce premier pèlerin aura parlé rencontre un autre homme, qui aura, lui, reçu la parole d’un autre pèlerin, dans une autre langue ? Vont-ils se reconnaître comme frères, enfants d’un même Père et sauvés par un même Sauveur ?
 
La foi chrétienne a connu et connaît de multiples expressions. La diversité, cela a pu être toujours constaté, précède l’unité. Mais quelle unité ? Ce n’est pas une question seulement pour les spécialistes de l’œcuménisme. C’est une question pratique, une question à laquelle le début du livre des Actes nous permet de répondre au moins en trois points ; nous les reprenons en remontant le texte.

Premier point, l’unité peut être une unité émotionnelle. Le peuple auquel s’est adressé Pierre est saisi tout collectivement d’une grande émotion. Et il vient alors à l’idée que mon frère, ma sœur, en Christ, est celui qui éprouve la même émotion que moi, au même moment que moi, au même endroit que moi. Nous pouvons tout à fait adhérer à cette idée. Mais nous savons que c’est une idée pour le moins dangereuse ; nous savons bien que les émotions éprouvées collectivement peuvent être stimulées par toutes sortes de prédicateurs habiles et produire parfois des résultats tout à fait délétères. Nul besoin de nous souvenir des grands tribuns des totalitarismes du 20ème siècle. Les tribuns de la politique intérieure française savent raconter bien des choses, émouvoir bien des gens, et faire passer des idées pour le moins étranges… Ne refusons pas d’être émus par ce que nous entendons, ne refusons pas d’être émus par ce que le prédicateur dit un jour de Pentecôte, mais n’en restons surtout pas à une communauté d’émotion… car qui n’est pas venu aujourd’hui au Temple, qui n’a pas été ému aujourd’hui avec nous, mérite aussi notre attention.
Second point, en remontant dans l’ordre de notre texte, l’unité peut être une unité doctrinale. Pierre fait très exactement un exposé de catéchisme, un exposé de doctrine. C’est un bel exposé et on peut approuver cet exposé. Mais cet exposé n’est pas le seul possible. D’autre exposés de la jeune foi chrétienne vont venir, très vite, dans le livre des Actes, et se posera très tôt la question de la reconnaissance entre eux de frères qui  ne se réclament pas exactement de la même doctrine. Celui qui, bien que professant le nom de Jésus Christ, ne le professe pas exactement de la même manière que moi, est-il mon frère, ma sœur ? Celui qui insiste fortement sur l’histoire rapportée par les Saintes Ecritures, et celui qui insiste fortement sur la conduite légale et morale suggérée par les Saintes Ecritures, se reconnaîtront-ils comme frères ? Ce n’est qu’un exemple. Car les doctrines chrétiennes sont diverses, et peuvent, c’est selon, accorder une importance prééminente à la morale, à l’histoire, à l’organisation ecclésiastique, à la liturgie, au geste critique ou encore à l’action diaconale… cela fait autant de variations possibles des discours doctrinaux. Se reconnaîtra-t-on entre frères et sœurs par delà ces discours, ou ne se reconnaîtra-t-on comme frères et sœurs seulement lorsqu’on professera ensemble la même doctrine ?
Troisième point, toujours en remontant le texte, l’unité peut être une unité liturgique et rituelle. Ceux sur qui  l’Esprit descend étaient occupés à une même adoration. Et ceux auxquels Pierre parle étaient occupés à une même fête religieuse. Est-ce que l’unité est unité de celles et ceux qui sont ensemble occupés à adorer Dieu de la même manière ? Mon frère est-il celui qui prie comme moi, qui récite les mêmes prières, qui chante les mêmes cantiques que moi ? Ou celui qui prie tout autrement que moi, dans une langue qui ne sert plus qu’à la prière, avec de l’encens, avec force processions, en parlant en langues, en alignant cinq cantiques de suite… est-il mon frère, est-elle ma sœur ?

En mettant en récit toutes ces modalités de l’Unité, toutes ces formes possibles de la fraternité, et en n’en privilégiant manifestement aucune, l’auteur des Actes des Apôtres nous invite à les repérer toutes, à les éprouver toutes, à les mesurer toutes, et à n’en privilégier aucune. Aucune, sauf une, qu’il prend bien soin de mettre en abyme. Il n’en parle pas directement mais, pourtant, elle est là, évidente. Car lorsqu’on a pris la mesure de ce que produisent entre êtres humains les rigidifications liées aux émotions collectives, les rigidifications liées aux doctrines et les rigidifications liées à la forme du culte, il reste une question, une seule, posée à chacune, à chacun, lorsqu’il en rencontre un autre, différent de lui : celui-ci est-il ton frère ? ta sœur ? es-tu prêt à lui donner de ton temps, de ton argent, de toi-même, à cet être étrange, à cet étranger ?
C’est la seule forme d’unité que notre texte n’évoque pas directement. Et, pourtant, si l’on veut bien prendre la mesure de la démesure du récit de Pentecôte, cette unité, l’unité fraternelle, à laquelle est appelé chaque être humain, est bien celle qui troue toutes les belles cérémonies, toutes les doctrines, toutes les émotions collectives.

Que fais-tu, que faites-vous, de votre frère, du différent, de l’étrange, de l’étranger ?

La première prédication de Pierre, celle de la première Eglise, est une prédication trop jeune, trop enthousiaste et trop exaltée pour qu’on puisse se fonder uniquement sur elle. Elle attend l’épreuve du temps… Elle attend la question que posent finalement ses auditeurs : que ferons-nous ? Et la réponse que donne Pierre ne peut être seulement une réponse liturgique, ou doctrinale, ou émotionnelle. Elle est un peu tout cela. Mais, surtout, elle appelle à la conversion : l’acceptation de cet homme si différent, Jésus, le Nazôréen, et la reconnaissance de la faute de l’avoir rejeté, c’est le premier pas d’une acceptation de tous ces autres si différents que la vie nous réserve de rencontrer et qui sont tous nos frères et nos sœurs. Avec cette conversion vient la promesse concrète d’une humanité réconciliée avec elle-même.

Puisse souffler ainsi et sur nous tous l’Esprit de Pentecôte. Amen


dimanche 3 mai 2015

Dieu aime le monde... et le monde, lui, aime-t-il Dieu ? (1 Jean 3,14-20 ; 1 Jean 4,7-21)

1 Jean 3
14 Nous, nous savons que nous sommes passés de la mort dans la vie, puisque nous aimons nos frères. Qui n'aime pas demeure dans la mort.
15 Quiconque hait son frère est un meurtrier. Et, vous le savez, aucun meurtrier n'a la vie éternelle demeurant en lui.
16 C'est à ceci que désormais nous connaissons l'amour: lui, Jésus, a donné sa vie pour nous; nous aussi, nous devons donner notre vie pour nos frères.
17 Si quelqu'un possède les biens de ce monde et voit son frère dans le besoin, et qu'il se ferme à toute compassion, comment l'amour de Dieu demeurerait-il en lui?
18 Mes petits enfants, n'aimons pas en paroles et de langue, mais en acte et dans la vérité;
19 à cela nous reconnaîtrons que nous sommes de la vérité, et devant lui nous apaiserons notre cœur,
20 car, si notre cœur nous accuse, Dieu est plus grand que notre cœur et il discerne tout.

1 Jean 4
7 Mes bien-aimés, aimons-nous les uns les autres, car l'amour vient de Dieu, et quiconque aime est né de Dieu et parvient à la connaissance de Dieu.
8 Qui n'aime pas n'a pas découvert Dieu, puisque Dieu est amour.
9 Voici comment s'est manifesté l'amour de Dieu au milieu de nous: Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par lui.
10 Voici ce qu'est l'amour: ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, c'est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils en victime d'expiation pour nos péchés.
11 Mes bien-aimés, si Dieu nous a aimés ainsi, nous devons, nous aussi, nous aimer les uns les autres.
12 Dieu, nul ne l'a jamais contemplé. Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et son amour, en nous, est accompli.
13 À ceci nous reconnaissons que nous demeurons en lui, et lui en nous: il nous a donné de son Esprit.
14 Et nous, nous l’avons contemplé, et nous en témoignons : le Père a envoyé son Fils Sauveur du monde.
15 Quiconque confesse que Jésus est le Fils de Dieu, Dieu demeure en lui, et lui en Dieu.
16 Et nous, nous connaissons, pour y avoir cru, l'amour que Dieu manifeste au milieu de nous. Dieu est amour: qui demeure dans l'amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui.
17 En ceci, l'amour, parmi nous, est accompli, que nous avons pleine assurance pour le jour du jugement, parce que, tel il est, lui, tels nous sommes, nous aussi, dans ce monde.
18 De crainte, il n'y en a pas dans l'amour; mais l’amour parfait rejette la crainte, car la crainte implique un châtiment; et celui qui craint n'est pas parfait dans l'amour.
19 Nous, nous aimons, parce que lui, le premier, nous a aimés.
20 Si quelqu'un dit: «J'aime Dieu», et qu'il haïsse son frère, c'est un menteur. En effet, celui qui n'aime pas son frère, qu'il voit, ne peut pas aimer Dieu, qu'il ne voit pas.

21 Et voici le commandement que nous tenons de lui: celui qui aime Dieu, qu'il aime aussi son frère.


Prédication : 
            L’histoire de Dieu avec le monde est une histoire d’amour. C’est ce que les fondateurs de l’Eglise réformée de France ont retenu, en 1938, lorsqu’ils ont considéré que « la révélation centrale de l’Evangile » se trouvait exprimée dans un verset : « Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son fils, unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas mais qu’il ait la vie éternelle. » (Jean 3,16). Ils ont inscrit ce verset au cœur de la déclaration de foi qu’ils ont approuvée tous ensemble.
            Parler de ce verset comme de la révélation centrale de l’Evangile appelle une observation, et une question.
            L’observation, la voici : lorsqu’on dit d’une révélation qu’elle est la révélation centrale de l’Evangile, on dit qu’il n’y en a pas de plus centrale, de plus profonde ni de meilleure. Et s’il advient que quelqu’un ait une autre révélation, que se passe-t-il ? La première épître de Jean, écrite à l’occasion d’une grave crise ecclésiastique, nous permet de méditer sur cette idée de révélation.
            Voici maintenant la question. L’histoire de Dieu avec le monde est une histoire d’amour : Dieu aime le monde. Mais le monde, lui, aime-t-il Dieu ? Tout en méditant ces versets de la première épître de Jean, nous essayerons d’approfondir cette question, et, surtout, de nous la poser à nous-mêmes.

            Commençons par notre observation. La révélation centrale de l’Evangile, telle que la formule la 1ère épître de Jean est énoncée ainsi : « Voici comment s’est manifesté l’amour de Dieu au milieu de nous : Dieu a envoyé son fils, unique, dans le monde, afin que nous vivions par lui. » C’est presque exactement ce que l’évangile de Jean affirme. Cette révélation centrale n’est pas mise en mots tout à fait gratuitement ; tout texte est composé dans des circonstances particulières. La 1ère épître de Jean est composée dans des circonstances qui sont déchirantes. Il y avait une communauté rassemblée autour d’une révélation, celle que nous venons de rappeler, puis, certains, au sein de cette communauté, se sont mis à se réclamer d’une autre révélation que la précédente. Ils l’ont prétendue meilleure, plus accomplie, et définitive.
Alors, oui… on ne pourra jamais empêcher quelqu’un d’affirmer qu’il a eu, lui, une révélation meilleure que celle dont vous vous réclamez vous. D’une certaine manière, c’est tant mieux, la divinité de Dieu inclut sa liberté de s’adresser comme il veut, quand il veut, à qui il veut. Mais d’une autre manière, cette liberté est la porte ouverte à toutes sortes d’affirmations d’inégale valeur, à toutes sortes de possibles séductions, à de réelles sottises voire de monstruosités…
            Au moment où la 1ère épître de Jean est rédigée, certains se réclament d’une première révélation, d’autres d’une seconde révélation. Nul n’a jamais vu Dieu, disent les premiers ; nous, nous l’avons vu, affirment les seconds. Jésus Christ est venu en chair, un vrai homme, affirment les premiers ; non, il était un pur esprit, affirment les seconds. C’est Dieu qui nous a aimés le premier et nous l’aimons parce qu’il nous aime, affirment les premiers ; non, c’est nous qui avons aimé Dieu et nous l’aimons pour qu’il nous aime, répondent les seconds… Résumons cette seconde révélation : Jésus était un esprit qui nous a enseigné la connaissance supérieure d’un Dieu qui est lui-même esprit, que nous devons aimer, et auquel un parcours initiatique peut nous faire accéder ; en quoi nous possédons un savoir qui nous rend supérieurs au reste des humains.
            Cette révélation a séduit, nous le lisons en creux, une grande partie de la communauté. Et cela a été l’occasion de tensions, puis de conflits, violences verbales sans doute, physiques peut-être aussi, puis de scissions, puis de haines. Et par-delà les belles convictions et les vilains mots, se pose un problème : un frère, un semblable, dans la misère noire, mais qui ne se réclame plus de la même révélation que vous, doit-on le secourir ? Ce problème est posé aux uns comme aux autres. La vie réelle s’invite dans ces affaires de révélation, de doctrine et d’intime conviction : que professes-tu ? comment agis-tu ? qui est ton frère ? que feras-tu pour lui ?  

            Nous avions annoncé une observation sur la révélation centrale de l’Evangile, et une question. Nous sommes arrivés au moment de nous rappeler cette question : Dieu aime le monde, c’est entendu, mais le monde aime-t-il Dieu ? Avant de tenter de répondre, méditons un peu – avec la première épître de Jean que nous venons de lire – sur l’amour dont Dieu aime le monde.
Ça n’est pas si simple que cela, d’affirmer que Dieu aime le monde, surtout que, comme l’épître le rappelle, Dieu, nul ne l’a jamais contemplé ; nul ne peut se déclarer intime de Dieu et affirmer qu’il sait tout de Lui. Ceci pour introduire que tout ce qu’on professe au sujet de Dieu relève d’une révélation, c'est-à-dire de l’intime conviction.
Dieu aime le monde. Et l’épître déclare qu’en raison de cet amour, Dieu a envoyé son fils unique dans le monde – et l’on sait ce que le monde fit de ce fils... Pour bien saisir la profondeur de l’engagement de Dieu envers le monde, rappelons que le fils est unique : Dieu lui-même n’en a pas deux. Dieu, qui est UN,  aime, et un véritable amour ne se dédouble pas. Il se donne, entièrement. Il est entièrement livré entre les mains de ceux à qui il se donne. Ainsi en est-il de l’amour. Dieu est amour, Dieu aime le monde…
            Et le monde, lui, aime-t-il Dieu ? Il ne s’agit pas de répondre à la place du monde. Il est trop facile de regarder l’état du monde, de regarder ce que les gens font d’eux-mêmes et font à leurs semblables, puis de conclure que le monde n’aime pas Dieu. C’est trop facile de procéder ainsi, parce que la question n’est pas posée au monde. La question est posée à ceux qui croient et professent que Dieu aime le monde. Ce n’est pas une question abstraite sur Dieu, mais une question concrète posée à ceux qui croient en lui.
Selon l’épître de Jean, aimer Dieu que nul n’a jamais vu n’est qu’un mensonge si l’on n’aime pas ce monde que l’on ne cesse jamais de voir. Autrement dit, la proclamation de l’amour de Dieu pour le monde est, pour celui qui la proclame, une brûlante question : toi qui crois et professes que Dieu aime le monde, aimes-tu le monde ? L’aimes-tu, non pas en sentiment seulement, car l’amour de Dieu n’est pas un sentiment seulement mais un engagement, total, définitif ? Ce monde, l’aimes-tu ainsi ?
Mais le monde, c’est encore trop vague, ou trop vaste. L’épître de Jean restreint la question à un champ plus étroit : le proche, le semblable, le frère. Mais pas n’importe quel frère : aimes-tu, toi qui professes que Dieu aime le monde, ce frère qui, depuis qu’il se réclame d’une autre révélation que la tienne, te regarde de haut ? L’aimes-tu – concrètement – c’est à dire en engagement, en solidarité, ou bien, parce qu’il se réclame d’une révélation autre que la tienne, le regardes-tu de haut toi aussi ? Alors, que donnes-tu, que consacres-tu à ce frère, sans certitude qu’il le reçoive, sans espérance même de réciprocité ? Et s’il vient à t’exclure de la communauté, l’aimeras-tu encore ?
L’épître de Jean, au nom même de ce qu’elle professe, l’amour de Dieu pour le monde, ose déclarer caduque toute profession de foi – y compris la sienne propre – qui ne serait pas soutenue par un témoignage d’amour cohérent et concret. Dieu aime le monde n’a de signification réelle que lorsque ceux qui le professent aiment, et concrètement, en actes – pas en sentiments et en paroles seulement – ceux qui se sont éloignés de la communauté, voire ceux qui les excluent de la communauté.

Sœurs et frères, nous professons cet amour, l’amour de Dieu pour le monde. Et notre profession de foi ne peut faire exception de personne. Aimons-nous ainsi ? Notre cœur, peut-être, nous accuse. Mais Dieu, qui aime le monde, est plus grand que notre cœur. Il s’est totalement donné au monde et son amour ne saurait faillir.
Et puis, osons le dire, chaque geste minuscule que nous accomplissons pour notre semblable, pour notre frère, est une esquisse de la révélation tout entière.
Que Dieu nous vienne en aide.

dimanche 19 avril 2015

Des apparitions du ressuscité (Luc 24,35-48)

Spectacle... une faute de frappe, que je n'ai pas laissé subsister, m'a fait écrite le début du mot "spectral". Je m'en suis étonné, un instant, parce que juste un instant auparavant, j'étais à me demander comment j'allais illustrer le fait que Daesh vient de mettre en ligne une nouvelle vidéo d'exécution, cette fois de 28 hommes, présentés comme des chrétiens éthiopiens. Spectacle ignoble - n'abusons pas des qualificatifs pour ce qui est inqualifiable - encore une fois. De ces 28 hommes nous n'aurons même pas les noms... 

Je choisis cette photo. Elle n'a rien à voir avec l'actualité. C'est l'été arctique, très loin, vers le nord. L'été arctique dure si peu de temps qu'il y a pour les plantes et les espèces une sorte d'urgence... C'est cela, une sorte d'urgence vitale. On ne cueille pas ces fleurs. On ne prend pas une vie. On en célèbre le mystère et la beauté et, même, cette célébration reste discrète, voire secrète. Tout le contraire de ce dont je parlais plus haut. Le long labeur de vivre ne supporte pas certaines mises en images.

Et puisqu'on va méditer sur les apparitions du ressuscité, on peut bien se demander de quoi ces apparitions relèvent. Du long labeur de vivre, ou de la mise en images ?

Luc 24
35 Et eux racontèrent ce qui s'était passé sur la route et comment ils l'avaient reconnu à la fraction du pain.
36 Comme ils parlaient ainsi, Jésus fit irruption au milieu d'eux et il leur dit: «La paix soit avec vous.»
37 Violemment troublés et terrifiés, ils pensaient voir un esprit.
38 Alors il leur dit: « Pourquoi tant de confusion, et pourquoi des questions montent-elles dans vos coeurs?
39 Regardez mes mains et mes pieds: c'est bien moi. Touchez-moi, regardez; un esprit n'a ni chair, ni os, comme vous voyez que j'en ai.»
40 À ces mots, il leur montra ses mains et ses pieds.
41 Comme, sous l'effet de la joie, ils demeuraient encore incrédules et comme ils étaient abasourdis, il leur dit: «Avez-vous ici de quoi manger?»
42 Ils lui offrirent un morceau de poisson grillé.
43 Il le prit et mangea sous leurs yeux.

44 Puis il leur dit: «Voici les paroles que je vous ai adressées quand j'étais encore avec vous: il faut que s'accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes.»
45 Alors il leur ouvrit l'intelligence pour comprendre les Écritures,
46 et il leur dit: «C'est comme il a été écrit: le Christ souffrira et ressuscitera des morts le troisième jour, 47 la conversion en vue du pardon des péchés sera annoncée, en son nom, à toutes les nations, à commencer par Jérusalem, 48 c'est vous qui en êtes les témoins.

49 Et moi, je vais envoyer sur vous ce que mon Père a promis. Pour vous, demeurez dans la ville jusqu'à ce que vous soyez, d'en haut, revêtus de puissance.»
50 Puis il les emmena jusque vers Béthanie et, levant les mains, il les bénit.
51 Or, comme il les bénissait, il se sépara d'eux et fut emporté au ciel.
52 Eux, après s'être prosternés devant lui, retournèrent à Jérusalem pleins de joie, 53 et ils étaient sans cesse dans le temple à bénir Dieu.

Prédication
            Deux semaines après Pâques, nous voici de nouveau aux prises avec un récit d’apparition du ressuscité.
Le dimanche de Pâques de cette année, nous étions invités à méditer sur le récit que donne l’évangile de Marc dans sa version primitive. Marc, le plus ancien des évangiles, dans sa version primitive, ne comporte pas d’apparition du ressuscité, mais juste une proclamation de l’ange et un envoi en Galilée. Plus tard, cet évangile a été retravaillé, et des rédacteurs tardifs ont ajouté à la version primitive une apparition du ressuscité. Ce qui fait que, dans les quatre évangiles, le ressuscité apparaît. Nous allons nous demander pourquoi ceux qui ont écrit ces évangiles ont tous éprouvé le besoin d’y introduire des apparitions du ressuscité. Nous nous intéresserons plus précisément à Luc.
Pourquoi donc les évangiles rapportent-ils des récits d’apparition du ressuscité ? La réponse la plus simple est que ces  apparitions ont bel et bien eu lieu et qu’elles prouvent bien la résurrection de Jésus de Nazareth. Cette réponse, qui a le mérite de la simplicité, n’est pas satisfaisante.
La résurrection de Jésus de Nazareth n’est pas un moment objectif de l’histoire de l’humanité mais le cœur de la prédication chrétienne. Ramener la résurrection de Jésus de Nazareth à n’être qu’un moment de l’histoire, cela revient à affadir terriblement le langage de la foi, et peut-être même à vider la foi de son contenu. Et puis si l’on choisit de procéder ainsi, il faut procéder de même avec tous les autres éléments fantastiques du récit. Dans le récit que nous lisons, celui de Luc, ces éléments sont au nombre de deux : Jésus soudain se tient là… et personne ne l’a vu arriver, comme un passe-muraille ; et plus fort encore, quelques verset plus loin, il est emporté au ciel.
Ce que je veux dire, c’est que si Luc, mais pas lui seulement, veut attester la véracité historique de la résurrection de Jésus de Nazareth, il s’y prend vraiment très mal. Ça n’est pas en multipliant les éléments fantastiques d’un récit qu’on le rend crédible. Sauf si l’on est un auteur dont l’intention est d’abêtir ses lecteurs... Et comme nous ne voulons pas faire outrage à l’inspiration de Luc et de son texte, nous laissons de côté la réponse la plus simple.
            Reste donc la question : pourquoi y a-t-il, dans les évangiles, des apparitions du ressuscité ? Et j’ose une hypothèse : si Luc, et pas Luc seulement, introduit dans son évangile une – et plusieurs – apparition du ressuscité, c’est pour faire face en son temps  à une inflation galopante de récits d’apparitions du ressuscité. Il y en a eu des centaines, tous plus fantastiques, plus merveilleux, plus détaillés les uns que les autres. Et pour dire quoi ? Et pour porter quel message ? Des foules entières sortant du tombeau et défilant devant des foules médusées… du spectacle, beaucoup de spectacle, beaucoup d’abrutissement, mais rien qui nourrisse la méditation et la foi.
Les évangiles, s’agissant du fantastique, font le service minimum. Luc donne quelques détails corporels, et met surtout en avant ce qu’il tient pour le cœur de l’enseignement permanent de Jésus. Il procède ainsi, justement pour que les récits d’apparition, avec ce qu’ils ont de magique, voire d’aliénant, passent à l’arrière plan et que la parole de l’évangile soit placée, elle, au tout premier plan.

            Quel est cette parole, selon Luc ? Lisons – il suffit de lire – ceci : « …la conversion en vue du pardon des péchés, sera annoncée (au nom du Christ), à toutes les nations, à commencer par Jérusalem » Il n’y a rien de magique ni de merveilleux là-dedans. Cela sera annoncé. Par qui cela sera-t-il annoncé ? Par les disciples de Jésus, évidemment ! Personne d’autre à ce stade du récit ne peut en être témoin. Mais certainement pas témoin d’une apparition fantastique. Après la première génération, il n’y a plus de témoins, rien que des racontars. Aussi les disciples doivent-ils être témoins de la résurrection par une vie toute entière qui atteste d’une conversion en vue du pardon des péchés. Qu’est-ce à dire ? C’est assez simple encore.
On relit l’évangile. On y voit des disciples, de braves disciples, de braves gens, mais qui ne comprennent rien à l’enseignement de leur maître, qui cherchent à s’en tenir à la littéralité d’un texte sacré, qui espèrent s’imposer par la force, qui vont de fanfaronnades en fanfaronnades… et qui, lorsque le chemin devient par trop accidenté, s’endorment, renient et se débandent. Dans l’évangile on voit aussi un maître, Jésus de Nazareth, qui tâche d’enseigner, qui fait tout ce qu’il peut, guérit, nourrit, qu’on suit, voire qu’on idolâtre tant que ça n’est pas trop dangereux et qui finit tout seul abandonné, trahi, et mort.
Ce qu’on voit dans l’évangile : la grande bonté, la grande pureté souillées par la bêtise de pécheurs ordinaires.
Mais, dans l’évangile, et c’est pour Luc le cœur de sa Bonne Nouvelle, la grande bonté et la grande pureté ne peuvent pas être renvoyées au néant, même lorsque celui qui les a incarnées est mort de la manière la plus infamante qui soit. En plus, ceux qui ont péché, souillé, trahi, ne peuvent pas être réduits à leur passé et ne sont pas condamnés par leurs actes ; le pardon de leurs péchés, c'est-à-dire leur libération, est l’horizon de leur possible conversion.
Ceci est, pour Luc, le cœur de la Bonne Nouvelle, et c’est premier par rapport à toutes les apparitions possibles du ressuscité.

C’est premier parce que c’est toujours actuel. Le lecteur de l’évangile, l’auditeur de la prédication chrétienne est invité à avoir une intelligence ouverte, disposée à comprendre les Ecritures, disposé à dépasser la chose écrite pour entrer dans une lecture concrète, une interprétation incarnée de ce qu’elles expriment. Et ici, au moment où Luc conclut sont récit, au moment où il résume tout en une ou deux phrases, il déclare pour toutes les générations qui viendront, il déclare pour nous que :
-          le pire de ce qu’un être humain a accompli ne le condamne pas à jamais, car se repentir est possible, changer est possible, grandir est possible ; le pécheur n’est pas voué au péché, et ce qui l’enchaîne aujourd’hui peut très bien demain le laisser libre ;
-          le meilleur de ce qu’un être humain accomplit, le plus beau, le plus généreux, le plus pur, ne peut jamais être totalement vain, même si celui qui l’accomplit n’en recueille aucun fruit ; autrement dit, il faut prêcher l’évangile en paroles et en actes, annoncer concrètement la résurrection ; et cela même si l’on n’en recueille aucun fruit, même si l’on ne recueille que quolibets ou indifférence ;
-          et ainsi, l’apparition du Christ ressuscité est le nom que l’on peut donner à cet événement, à ce parcours d’une vie lorsque cette vie a été renouvelée, et transformée ; rien de magique là-dedans, rien de fantastique et pourtant quelque chose d’infiniment beau, et d’infiniment simple.


Qu’il en soit ainsi de nos vies.




dimanche 5 avril 2015

La Jérusalem de nos cœurs et la Galilée de nos vies (Marc 16,1-8)

Marc 16
1 Quand le sabbat fut passé, Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques, et Salomé achetèrent des aromates pour aller l'embaumer.
2 Et de grand matin, le premier jour de la semaine, elles vont à la tombe, le soleil étant levé.
3 Elles se disaient entre elles: «Qui nous roulera la pierre de l'entrée du tombeau?»
4 Et, levant les yeux, elles voient que la pierre est roulée; or, elle était très grande.
5 Entrées dans le tombeau, elles virent, assis à droite, un jeune homme, vêtu d'une robe blanche, et elles furent saisies de frayeur.
6 Mais il leur dit: «Ne vous effrayez pas. Vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié: il est ressuscité, il n'est pas ici; voyez l'endroit où on l'avait déposé.
7 Mais allez dire à ses disciples et à Pierre: ‹Il vous précède en Galilée; c'est là que vous le verrez, comme il vous l'a dit.› »

8 Elles sortirent et s'enfuirent loin du tombeau, car elles étaient toutes tremblantes et bouleversées; et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur.

Prédication : Pâques !
                Jésus est ressuscité ! Nous ne pouvons pas commencer une prédication de Pâques autrement que par cette proclamation. C’est cette proclamation que l’ange fait aux femmes. Jésus de Nazareth, celui qui avait été crucifié, cloué, immobilisé pour toujours… est ressuscité et il n’est pas là où on l’avait déposé. L’ange le dit aux femmes ; il le dit dans un tombeau situé aux portes de Jérusalem ; Jésus le ressuscité n’est pas ici ; il n’est pas ici où on l’avait enfermé et d’où il n’aurait jamais dû sortir. Il vous précède en Galilée, et c’est là, affirme l’ange, que vous le verrez, comme il vous l’a dit. Donc, rendez-vous en Galilée ! Où est la Galilée ? La Galilée, 120 km au nord de Jérusalem. Rendez-vous en Galilée ? Mais où, en Galilée ?
            L’évangile de Marc ne donne aucune indication. Il ne donne d’ailleurs aucune indication non plus qui permettrait de localiser précisément le tombeau. La localisation précise du tombeau du ressuscité n’a strictement aucun intérêt : c’est un tombeau vide et le ressuscité est ailleurs. Le ressuscité est toujours ailleurs. Et même si quelqu’un vient à nous dire « J’ai vu le ressuscité à tel endroit ! », nous pouvons le croire, mais sachons bien le ressuscité est ailleurs. Jésus est en Galilée, et la Galilée est ailleurs, toujours ailleurs ! Alors nous n’avons pas à nous demander où est la Galilée, mais qu’est-ce que la Galilée. Elle n’est plus un lieu géographique… pas d’avantage que Jérusalem. Dès lors que le rideau du sanctuaire du Temple se déchire (Marc 15,38) il n’y a plus de lieu géographique sacré qui tienne. Si bien que nous devons nous poser la question : « Qu’est-ce que Galilée ? ». Mais nous devons aussi, et d’abord nous poser la question : « Qu’est-ce que Jérusalem ? »

            Qu’est-ce que Jérusalem ? Jérusalem est un lieu où l’on bâtit un Temple, un Temple dont on dit qu’il est le lieu de la divine présence. Jérusalem c’est un haut lieu de l’inspiration religieuse, mais c’est aussi un haut lieu de l’aliénation religieuse. C’est là où se concentrent la dévotion la plus sincère, le service religieux le plus humble, la servitude la plus totale et le pouvoir le plus cynique. A Jérusalem on espère la présence divine, on la décrète même, mais lorsque des hommes incarnent cette présence, on les assassine. On y érige des temples qui deviennent des bunkers, des lieux d’adorations qui deviennent des lieux d’idolâtrie, des maisons de prière pour les nations qui deviennent des symboles de haine et des officines de vilain commerce. Jérusalem, ce n’est pas un point sur l’atlas géographique, c’est là où la présence de Dieu, sa puissance, son existence même sont en même temps les plus avérées et les plus démenties, les plus indiscutables et les plus discutées. Nous ne nous demandons pas où est Jérusalem. Tout lieu que les humains sacralisent, chaque endroit où un être humain prétend que c’est ici et nulle part ailleurs peut se nommer Jérusalem.
Plus profondément que tout cela, qu’est-ce que Jérusalem ? Jérusalem est le cœur de l’homme, là où ses sentiments se forment, les plus vils, les plus violents, les plus ambigus, mais aussi les plus généreux, les plus nobles et les plus purs. Le cœur de l’homme est le lieu où la présence de Jésus Christ Fils de Dieu est la plus désirable, la plus nécessaire, mais c’est aussi l’endroit que l’homme défend le mieux contre cette présence…
Or, c’est à Jérusalem, dans le cœur de l’homme, ce cœur mis à nu par la passion, c’est à Jérusalem-le-cœur-de-l’homme que la première proclamation de la résurrection est donnée, mais Jérusalem-le-cœur-de-l’homme est aussi le lieu de la peur et du silence.
Puisse l’heureuse nouvelle de la résurrection de Jésus Christ Fils de Dieu entrer dans Jérusalem, entrer dans les cœurs, n’y point trouver son tombeau, et en sortir…
Rendez-vous en Galilée, dit l’ange, c’est là que vous le verrez.

Mais qu’est-ce que la Galilée ? Souvenons-nous, maintenant, du commencement – selon Marc – de l’évangile de Jésus Christ Fils de Dieu. C’est en Galilée que ça se passe. C’est là que Jésus grandira, sera éduqué et instruit. C’est en Galilée que Jésus, qui était Galiléen, appellera ses premiers disciples ; deux d’entre eux étaient pêcheurs, un autre collecteur d’impôts… C’est là qu’ils auront tous mené l’ordinaire de leur vie. Et c’est là aussi que tout le ministère ordinaire de Jésus se déroulera. Certes, on le voit circuler, mais d’est en ouest, de part et d’autre du lac de Tibériade, ou parfois, vers le nord, autour de Césarée de Philippe, mais toujours dans le même périmètre, celui de l’ordinaire de sa vie de prédicateur galiléen. Il mène cette vie jusqu’à sa soudaine et fatale montée à Jérusalem.
Que feront les disciples de Jésus, après la mort de leur maître ? Que feront ces Galiléens ? Le bon sens permet de répondre : ils retourneront en Galilée. Ils retourneront à l’ordinaire des jours, à leurs vies vie de pêcheurs, de collecteur d’impôts, de cultivateur ou de berger, simples vies d’hommes et de femmes de leur temps. Ils retourneront à leur agir quotidien.
Qu’est-ce que la Galilée lorsque ce n’est plus un territoire du nord de la Palestine ? La Galilée, c’est l’agir humain dans l’ordinaire des ses jours. Et la promesse de l’ange, conforme à la parole du Christ, c’est que c’est là qu’ils le verront, sur leurs lieux de vie, dans leur agir ordinaire.

Pourtant, le retour à la Galilée n’est pas un retour ordinaire. Il y eut la Galilée avant Jérusalem ; il y aura la Galilée après Jérusalem. Le retour en Galilée sous la simple pression de la nécessité et de l’habitude, c’est un retour à l’agir ordinaire, mais après que la vérité du cœur a été mise à nu, après que les yeux ont été décillés, en portant la blessure de ce qu’on est, mais en portant aussi les souvenirs de l’enseignement du maître et la promesse qu’il a faite.
Oui… Ce qu’il y a dans le cœur de l’homme, la Passion le révèle car elle déchire le cœur, puis la première proclamation de la résurrection féconde ce cœur déchiré, et toute la suite de la vie dans l’ordinaire des jours est donnée pour que ce cœur mûrisse.

Ainsi, au matin de Pâques, l’intuition fondamentale du prophète Jérémie se vérifie. L’alliance n’est plus inscrite dans les livres, dans les bâtiments, dans les traditions et les rites, l’alliance n’est plus inscrite dans tout ça que les humains inventent et dont si souvent ils mésusent, mais l’alliance s’inscrit dans les cœurs, des cœurs brisés, vaincus, mais aussi fécondés et promis à la joie. Ceci, le matin de Pâques, c’est, comme Marc le dit dès le premier verset de son évangile, le commencement de l’Evangile de Jésus Christ Fils de Dieu.
Pâques, c’est le commencement de l’évangile – de la bonne nouvelle – de Jésus Christ Fils de Dieu : il est ressuscité, il est vivant pour les siècles des siècles ! Amen