dimanche 24 mai 2015

Pentecôte. Qui est ton frère, et que fais-tu de lui ? (Actes 2)

Actes 2
1 Quand le jour de la Pentecôte arriva, ils se trouvaient réunis tous ensemble.
2 Tout à coup il y eut un bruit qui venait du ciel comme le souffle d'un violent coup de vent: la maison où ils se tenaient en fut toute remplie;
3 alors leur apparurent comme des langues de feu qui se partageaient et il s'en posa sur chacun d'eux.
4 Ils furent tous remplis d'Esprit Saint et se mirent à parler d'autres langues, comme l'Esprit leur donnait de s'exprimer.
5 Or, à Jérusalem, résidaient des Juifs pieux, venus de toutes les nations qui sont sous le ciel.
6 À la rumeur qui se répandait, la foule se rassembla et se trouvait en plein désarroi, car chacun les entendait parler sa propre langue.
7 Déconcertés, émerveillés, ils disaient: «Tous ces gens qui parlent ne sont-ils pas des Galiléens?
8 Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle?
9 Parthes, Mèdes et Elamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, du Pont et de l'Asie,
10 de la Phrygie et de la Pamphylie, de l'Égypte et de la Libye cyrénaïque, ceux de Rome en résidence ici,
11 tous, tant Juifs que prosélytes, Crétois et Arabes, nous les entendons annoncer dans nos langues les merveilles de Dieu.»
12 Ils étaient tous déconcertés, et dans leur perplexité ils se disaient les uns aux autres: «Qu'est-ce que cela veut dire?»
13 D'autres s'esclaffaient: «Ils sont pleins de vin doux.»

14 Alors s'éleva la voix de Pierre, qui était là avec les Onze; il s'exprima en ces termes: «Hommes de Judée, et vous tous qui résidez à Jérusalem, comprenez bien ce qui se passe et prêtez l'oreille à mes paroles.
15 Non, ces gens n'ont pas bu comme vous le supposez: nous ne sommes en effet qu'à neuf heures du matin;
16 mais ici se réalise cette parole du prophète Joël:
17 Alors, dans les derniers jours, dit Dieu, je répandrai de mon Esprit sur toute chair, vos fils et vos filles seront prophètes, vos jeunes gens auront des visions, vos vieillards auront des songes;
18 oui, sur mes serviteurs et sur mes servantes en ces jours-là je répandrai de mon Esprit et ils seront prophètes.
19 Je ferai des prodiges là-haut dans le ciel et des signes ici-bas sur la terre, du sang, du feu et une colonne de fumée.
20 Le soleil se changera en ténèbres et la lune en sang avant que vienne le jour du Seigneur, grand et glorieux.
21 Alors quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé.
22 «Israélites, écoutez mes paroles: Jésus le Nazôréen, homme que Dieu avait accrédité auprès de vous en opérant par lui des miracles, des prodiges et des signes au milieu de vous, comme vous le savez,
23 cet homme, selon le plan bien arrêté par Dieu dans sa prescience, vous l'avez livré et supprimé en le faisant crucifier par la main des impies;
24 mais Dieu l'a ressuscité en le délivrant des douleurs de la mort, car il n'était pas possible que la mort le retienne en son pouvoir.
25 David en effet dit de lui: Je voyais constamment le Seigneur devant moi, car il est à ma droite pour que je ne sois pas ébranlé.
26 Aussi mon coeur était-il dans la joie et ma langue a chanté d'allégresse. Bien mieux, ma chair reposera dans l'espérance,
27 car tu n'abandonneras pas ma vie au séjour des morts et tu ne laisseras pas ton saint connaître la décomposition.
28 Tu m'as montré les chemins de la vie, tu me rempliras de joie par ta présence.
29 «Frères, il est permis de vous le dire avec assurance: le patriarche David est mort, il a été enseveli, son tombeau se trouve encore aujourd'hui chez nous.
30 Mais il était prophète et savait que Dieu lui avait juré par serment de faire asseoir sur son trône quelqu'un de sa descendance, issu de ses reins;
31 il a donc vu d'avance la résurrection du Christ, et c'est à son propos qu'il a dit: Il n'a pas été abandonné au séjour des morts et sa chair n'a pas connu la décomposition.
32 Ce Jésus, Dieu l'a ressuscité, nous tous en sommes témoins.
33 Exalté par la droite de Dieu, il a donc reçu du Père l'Esprit Saint promis et il l'a répandu, comme vous le voyez et l'entendez.
34 David, qui n'est certes pas monté au ciel, a pourtant dit: Le Seigneur a dit à mon Seigneur: assieds-toi à ma droite
35 jusqu'à ce que j'aie fait de tes adversaires un escabeau sous tes pieds.
36 «Que toute la maison d'Israël le sache donc avec certitude: Dieu l'a fait et Seigneur et Christ, ce Jésus que vous, vous aviez crucifié.»
37 Le coeur bouleversé d'entendre ces paroles, ils demandèrent à Pierre et aux autres apôtres: «Que ferons-nous, frères?»
38 Pierre leur répondit: «Convertissez-vous: que chacun de vous reçoive le baptême au nom de Jésus Christ pour le pardon de ses péchés, et vous recevrez le don du Saint Esprit.

39 Car c'est à vous qu'est destinée la promesse, et à vos enfants ainsi qu'à tous ceux qui sont au loin, aussi nombreux que le Seigneur notre Dieu les appellera.»

Prédication :
            Pentecôte, avant que l’Esprit ne soit répandu sur les Apôtres, c’est d’abord une fête juive, la fête de Shavouot, fête des semaines, fête des moissons, et c’est l’un des trois pèlerinages annuels à Jérusalem. Une grande foule est là, une foule de juifs de Judée et de Galilée, bien entendu, mais aussi composée de juifs de la diaspora,  ainsi que de sympathisants du judaïsme, tout ce monde pouvant arriver des quatre coins de l’Empire romain… et d’au-delà. Retenons qu’on parle là une multitude de langues, de dialectes et d’idiomes.
            L’on vient de loin, et l’on arrive à Jérusalem. Il y a tout d’abord dans le récit un mouvement qui  part de la périphérie, qui converge vers le centre.
Puis il y a un mouvement qui part du haut et qui va vers le bas, l’Esprit Saint descend, et même si le récit fait apparaître des langues de feu qui se posent sur la tête des gens, c’est pour chacun une expérience très intime, voire très secrète.
Il y a ensuite le mouvement de cette prédication inaugurale de Pierre, prédication unique donnée dans une langue unique. Du centre on repart vers la périphérie.
Enfin ce dernier mouvement allant s’amplifiant, les gens repartiront vers les quatre coins de l’Empire romain, et au-delà. Chaque pèlerin convaincu par la prédication de Pierre retournera chez lui en étant porteur, et traducteur, de cette première et unique prédication.
Toute cette construction est au service d’une idée simple : tous les chrétiens du monde, édifiés à l’origine par une même prédication, sont tous frères et objectivement membres d’une même entité, l’Eglise.
Ici, poussons un grand Alleluia, la fraternité nous unit et nous unit à tous ceux qui, partout sur cette terre, se réclament du Très Saint Nom de Jésus Christ.
           
            Cette idée, nous l’avons dit, est une idée simple, l’idée d’une prédication unique qui voyage sans s’altérer jamais et qui trouve sans cesse, et jusqu’à nous, de nouveaux adeptes et de nouveaux témoins. C’est une idée tellement simple, et très belle mais, dès l’époque de la rédaction des Actes des Apôtres, c’est une idée tout à fait fausse.
            Les Actes des Apôtres mettent en avant l’idée que l’unité précède la diversité, mais, en réalité, la diversité précède l’unité.

La prédication de Pierre n’est qu’une traduction personnelle, une mise en mots personnelle, une mise en catéchisme personnelle, de la vie de Pierre transformée par sa rencontre de Jésus et fécondée par l’onction du Saint Esprit. La prédication de Pierre est l’exposé raisonné de son intime conviction. Or, le propre de l’intime c’est qu’il s’expose, mais ne se transmet pas.
Autrement dit, dès lors que le discours de Pierre est entendu par tel pèlerin, que ce pèlerin, convaincu, voire transformé par ce qu’il a reçu, retourne chez lui et, dans sa propre langue, dialecte ou idiome, rapporte ce qu’il a entendu et exprime ce qu’il a vécu, la diversification est en marche, la diversité est déjà là. Pourtant, dans le petit périmètre, sur le petit territoire un peu clos, un peu jeune, de réception du récit de ce pèlerin, on vivra, temporairement, une certaine unité.
Et ainsi peut-on affirmer qu’en matière de foi chrétienne, l’unité n’existe que là où l’on est très jeune, peut-être même immature, et centré, voire replié sur soi-même.

Qu’adviendra-t-il si l’un de ceux à qui ce premier pèlerin aura parlé rencontre un autre homme, qui aura, lui, reçu la parole d’un autre pèlerin, dans une autre langue ? Vont-ils se reconnaître comme frères, enfants d’un même Père et sauvés par un même Sauveur ?
 
La foi chrétienne a connu et connaît de multiples expressions. La diversité, cela a pu être toujours constaté, précède l’unité. Mais quelle unité ? Ce n’est pas une question seulement pour les spécialistes de l’œcuménisme. C’est une question pratique, une question à laquelle le début du livre des Actes nous permet de répondre au moins en trois points ; nous les reprenons en remontant le texte.

Premier point, l’unité peut être une unité émotionnelle. Le peuple auquel s’est adressé Pierre est saisi tout collectivement d’une grande émotion. Et il vient alors à l’idée que mon frère, ma sœur, en Christ, est celui qui éprouve la même émotion que moi, au même moment que moi, au même endroit que moi. Nous pouvons tout à fait adhérer à cette idée. Mais nous savons que c’est une idée pour le moins dangereuse ; nous savons bien que les émotions éprouvées collectivement peuvent être stimulées par toutes sortes de prédicateurs habiles et produire parfois des résultats tout à fait délétères. Nul besoin de nous souvenir des grands tribuns des totalitarismes du 20ème siècle. Les tribuns de la politique intérieure française savent raconter bien des choses, émouvoir bien des gens, et faire passer des idées pour le moins étranges… Ne refusons pas d’être émus par ce que nous entendons, ne refusons pas d’être émus par ce que le prédicateur dit un jour de Pentecôte, mais n’en restons surtout pas à une communauté d’émotion… car qui n’est pas venu aujourd’hui au Temple, qui n’a pas été ému aujourd’hui avec nous, mérite aussi notre attention.
Second point, en remontant dans l’ordre de notre texte, l’unité peut être une unité doctrinale. Pierre fait très exactement un exposé de catéchisme, un exposé de doctrine. C’est un bel exposé et on peut approuver cet exposé. Mais cet exposé n’est pas le seul possible. D’autre exposés de la jeune foi chrétienne vont venir, très vite, dans le livre des Actes, et se posera très tôt la question de la reconnaissance entre eux de frères qui  ne se réclament pas exactement de la même doctrine. Celui qui, bien que professant le nom de Jésus Christ, ne le professe pas exactement de la même manière que moi, est-il mon frère, ma sœur ? Celui qui insiste fortement sur l’histoire rapportée par les Saintes Ecritures, et celui qui insiste fortement sur la conduite légale et morale suggérée par les Saintes Ecritures, se reconnaîtront-ils comme frères ? Ce n’est qu’un exemple. Car les doctrines chrétiennes sont diverses, et peuvent, c’est selon, accorder une importance prééminente à la morale, à l’histoire, à l’organisation ecclésiastique, à la liturgie, au geste critique ou encore à l’action diaconale… cela fait autant de variations possibles des discours doctrinaux. Se reconnaîtra-t-on entre frères et sœurs par delà ces discours, ou ne se reconnaîtra-t-on comme frères et sœurs seulement lorsqu’on professera ensemble la même doctrine ?
Troisième point, toujours en remontant le texte, l’unité peut être une unité liturgique et rituelle. Ceux sur qui  l’Esprit descend étaient occupés à une même adoration. Et ceux auxquels Pierre parle étaient occupés à une même fête religieuse. Est-ce que l’unité est unité de celles et ceux qui sont ensemble occupés à adorer Dieu de la même manière ? Mon frère est-il celui qui prie comme moi, qui récite les mêmes prières, qui chante les mêmes cantiques que moi ? Ou celui qui prie tout autrement que moi, dans une langue qui ne sert plus qu’à la prière, avec de l’encens, avec force processions, en parlant en langues, en alignant cinq cantiques de suite… est-il mon frère, est-elle ma sœur ?

En mettant en récit toutes ces modalités de l’Unité, toutes ces formes possibles de la fraternité, et en n’en privilégiant manifestement aucune, l’auteur des Actes des Apôtres nous invite à les repérer toutes, à les éprouver toutes, à les mesurer toutes, et à n’en privilégier aucune. Aucune, sauf une, qu’il prend bien soin de mettre en abyme. Il n’en parle pas directement mais, pourtant, elle est là, évidente. Car lorsqu’on a pris la mesure de ce que produisent entre êtres humains les rigidifications liées aux émotions collectives, les rigidifications liées aux doctrines et les rigidifications liées à la forme du culte, il reste une question, une seule, posée à chacune, à chacun, lorsqu’il en rencontre un autre, différent de lui : celui-ci est-il ton frère ? ta sœur ? es-tu prêt à lui donner de ton temps, de ton argent, de toi-même, à cet être étrange, à cet étranger ?
C’est la seule forme d’unité que notre texte n’évoque pas directement. Et, pourtant, si l’on veut bien prendre la mesure de la démesure du récit de Pentecôte, cette unité, l’unité fraternelle, à laquelle est appelé chaque être humain, est bien celle qui troue toutes les belles cérémonies, toutes les doctrines, toutes les émotions collectives.

Que fais-tu, que faites-vous, de votre frère, du différent, de l’étrange, de l’étranger ?

La première prédication de Pierre, celle de la première Eglise, est une prédication trop jeune, trop enthousiaste et trop exaltée pour qu’on puisse se fonder uniquement sur elle. Elle attend l’épreuve du temps… Elle attend la question que posent finalement ses auditeurs : que ferons-nous ? Et la réponse que donne Pierre ne peut être seulement une réponse liturgique, ou doctrinale, ou émotionnelle. Elle est un peu tout cela. Mais, surtout, elle appelle à la conversion : l’acceptation de cet homme si différent, Jésus, le Nazôréen, et la reconnaissance de la faute de l’avoir rejeté, c’est le premier pas d’une acceptation de tous ces autres si différents que la vie nous réserve de rencontrer et qui sont tous nos frères et nos sœurs. Avec cette conversion vient la promesse concrète d’une humanité réconciliée avec elle-même.

Puisse souffler ainsi et sur nous tous l’Esprit de Pentecôte. Amen


dimanche 3 mai 2015

Dieu aime le monde... et le monde, lui, aime-t-il Dieu ? (1 Jean 3,14-20 ; 1 Jean 4,7-21)

1 Jean 3
14 Nous, nous savons que nous sommes passés de la mort dans la vie, puisque nous aimons nos frères. Qui n'aime pas demeure dans la mort.
15 Quiconque hait son frère est un meurtrier. Et, vous le savez, aucun meurtrier n'a la vie éternelle demeurant en lui.
16 C'est à ceci que désormais nous connaissons l'amour: lui, Jésus, a donné sa vie pour nous; nous aussi, nous devons donner notre vie pour nos frères.
17 Si quelqu'un possède les biens de ce monde et voit son frère dans le besoin, et qu'il se ferme à toute compassion, comment l'amour de Dieu demeurerait-il en lui?
18 Mes petits enfants, n'aimons pas en paroles et de langue, mais en acte et dans la vérité;
19 à cela nous reconnaîtrons que nous sommes de la vérité, et devant lui nous apaiserons notre cœur,
20 car, si notre cœur nous accuse, Dieu est plus grand que notre cœur et il discerne tout.

1 Jean 4
7 Mes bien-aimés, aimons-nous les uns les autres, car l'amour vient de Dieu, et quiconque aime est né de Dieu et parvient à la connaissance de Dieu.
8 Qui n'aime pas n'a pas découvert Dieu, puisque Dieu est amour.
9 Voici comment s'est manifesté l'amour de Dieu au milieu de nous: Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par lui.
10 Voici ce qu'est l'amour: ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, c'est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils en victime d'expiation pour nos péchés.
11 Mes bien-aimés, si Dieu nous a aimés ainsi, nous devons, nous aussi, nous aimer les uns les autres.
12 Dieu, nul ne l'a jamais contemplé. Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et son amour, en nous, est accompli.
13 À ceci nous reconnaissons que nous demeurons en lui, et lui en nous: il nous a donné de son Esprit.
14 Et nous, nous l’avons contemplé, et nous en témoignons : le Père a envoyé son Fils Sauveur du monde.
15 Quiconque confesse que Jésus est le Fils de Dieu, Dieu demeure en lui, et lui en Dieu.
16 Et nous, nous connaissons, pour y avoir cru, l'amour que Dieu manifeste au milieu de nous. Dieu est amour: qui demeure dans l'amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui.
17 En ceci, l'amour, parmi nous, est accompli, que nous avons pleine assurance pour le jour du jugement, parce que, tel il est, lui, tels nous sommes, nous aussi, dans ce monde.
18 De crainte, il n'y en a pas dans l'amour; mais l’amour parfait rejette la crainte, car la crainte implique un châtiment; et celui qui craint n'est pas parfait dans l'amour.
19 Nous, nous aimons, parce que lui, le premier, nous a aimés.
20 Si quelqu'un dit: «J'aime Dieu», et qu'il haïsse son frère, c'est un menteur. En effet, celui qui n'aime pas son frère, qu'il voit, ne peut pas aimer Dieu, qu'il ne voit pas.

21 Et voici le commandement que nous tenons de lui: celui qui aime Dieu, qu'il aime aussi son frère.


Prédication : 
            L’histoire de Dieu avec le monde est une histoire d’amour. C’est ce que les fondateurs de l’Eglise réformée de France ont retenu, en 1938, lorsqu’ils ont considéré que « la révélation centrale de l’Evangile » se trouvait exprimée dans un verset : « Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son fils, unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas mais qu’il ait la vie éternelle. » (Jean 3,16). Ils ont inscrit ce verset au cœur de la déclaration de foi qu’ils ont approuvée tous ensemble.
            Parler de ce verset comme de la révélation centrale de l’Evangile appelle une observation, et une question.
            L’observation, la voici : lorsqu’on dit d’une révélation qu’elle est la révélation centrale de l’Evangile, on dit qu’il n’y en a pas de plus centrale, de plus profonde ni de meilleure. Et s’il advient que quelqu’un ait une autre révélation, que se passe-t-il ? La première épître de Jean, écrite à l’occasion d’une grave crise ecclésiastique, nous permet de méditer sur cette idée de révélation.
            Voici maintenant la question. L’histoire de Dieu avec le monde est une histoire d’amour : Dieu aime le monde. Mais le monde, lui, aime-t-il Dieu ? Tout en méditant ces versets de la première épître de Jean, nous essayerons d’approfondir cette question, et, surtout, de nous la poser à nous-mêmes.

            Commençons par notre observation. La révélation centrale de l’Evangile, telle que la formule la 1ère épître de Jean est énoncée ainsi : « Voici comment s’est manifesté l’amour de Dieu au milieu de nous : Dieu a envoyé son fils, unique, dans le monde, afin que nous vivions par lui. » C’est presque exactement ce que l’évangile de Jean affirme. Cette révélation centrale n’est pas mise en mots tout à fait gratuitement ; tout texte est composé dans des circonstances particulières. La 1ère épître de Jean est composée dans des circonstances qui sont déchirantes. Il y avait une communauté rassemblée autour d’une révélation, celle que nous venons de rappeler, puis, certains, au sein de cette communauté, se sont mis à se réclamer d’une autre révélation que la précédente. Ils l’ont prétendue meilleure, plus accomplie, et définitive.
Alors, oui… on ne pourra jamais empêcher quelqu’un d’affirmer qu’il a eu, lui, une révélation meilleure que celle dont vous vous réclamez vous. D’une certaine manière, c’est tant mieux, la divinité de Dieu inclut sa liberté de s’adresser comme il veut, quand il veut, à qui il veut. Mais d’une autre manière, cette liberté est la porte ouverte à toutes sortes d’affirmations d’inégale valeur, à toutes sortes de possibles séductions, à de réelles sottises voire de monstruosités…
            Au moment où la 1ère épître de Jean est rédigée, certains se réclament d’une première révélation, d’autres d’une seconde révélation. Nul n’a jamais vu Dieu, disent les premiers ; nous, nous l’avons vu, affirment les seconds. Jésus Christ est venu en chair, un vrai homme, affirment les premiers ; non, il était un pur esprit, affirment les seconds. C’est Dieu qui nous a aimés le premier et nous l’aimons parce qu’il nous aime, affirment les premiers ; non, c’est nous qui avons aimé Dieu et nous l’aimons pour qu’il nous aime, répondent les seconds… Résumons cette seconde révélation : Jésus était un esprit qui nous a enseigné la connaissance supérieure d’un Dieu qui est lui-même esprit, que nous devons aimer, et auquel un parcours initiatique peut nous faire accéder ; en quoi nous possédons un savoir qui nous rend supérieurs au reste des humains.
            Cette révélation a séduit, nous le lisons en creux, une grande partie de la communauté. Et cela a été l’occasion de tensions, puis de conflits, violences verbales sans doute, physiques peut-être aussi, puis de scissions, puis de haines. Et par-delà les belles convictions et les vilains mots, se pose un problème : un frère, un semblable, dans la misère noire, mais qui ne se réclame plus de la même révélation que vous, doit-on le secourir ? Ce problème est posé aux uns comme aux autres. La vie réelle s’invite dans ces affaires de révélation, de doctrine et d’intime conviction : que professes-tu ? comment agis-tu ? qui est ton frère ? que feras-tu pour lui ?  

            Nous avions annoncé une observation sur la révélation centrale de l’Evangile, et une question. Nous sommes arrivés au moment de nous rappeler cette question : Dieu aime le monde, c’est entendu, mais le monde aime-t-il Dieu ? Avant de tenter de répondre, méditons un peu – avec la première épître de Jean que nous venons de lire – sur l’amour dont Dieu aime le monde.
Ça n’est pas si simple que cela, d’affirmer que Dieu aime le monde, surtout que, comme l’épître le rappelle, Dieu, nul ne l’a jamais contemplé ; nul ne peut se déclarer intime de Dieu et affirmer qu’il sait tout de Lui. Ceci pour introduire que tout ce qu’on professe au sujet de Dieu relève d’une révélation, c'est-à-dire de l’intime conviction.
Dieu aime le monde. Et l’épître déclare qu’en raison de cet amour, Dieu a envoyé son fils unique dans le monde – et l’on sait ce que le monde fit de ce fils... Pour bien saisir la profondeur de l’engagement de Dieu envers le monde, rappelons que le fils est unique : Dieu lui-même n’en a pas deux. Dieu, qui est UN,  aime, et un véritable amour ne se dédouble pas. Il se donne, entièrement. Il est entièrement livré entre les mains de ceux à qui il se donne. Ainsi en est-il de l’amour. Dieu est amour, Dieu aime le monde…
            Et le monde, lui, aime-t-il Dieu ? Il ne s’agit pas de répondre à la place du monde. Il est trop facile de regarder l’état du monde, de regarder ce que les gens font d’eux-mêmes et font à leurs semblables, puis de conclure que le monde n’aime pas Dieu. C’est trop facile de procéder ainsi, parce que la question n’est pas posée au monde. La question est posée à ceux qui croient et professent que Dieu aime le monde. Ce n’est pas une question abstraite sur Dieu, mais une question concrète posée à ceux qui croient en lui.
Selon l’épître de Jean, aimer Dieu que nul n’a jamais vu n’est qu’un mensonge si l’on n’aime pas ce monde que l’on ne cesse jamais de voir. Autrement dit, la proclamation de l’amour de Dieu pour le monde est, pour celui qui la proclame, une brûlante question : toi qui crois et professes que Dieu aime le monde, aimes-tu le monde ? L’aimes-tu, non pas en sentiment seulement, car l’amour de Dieu n’est pas un sentiment seulement mais un engagement, total, définitif ? Ce monde, l’aimes-tu ainsi ?
Mais le monde, c’est encore trop vague, ou trop vaste. L’épître de Jean restreint la question à un champ plus étroit : le proche, le semblable, le frère. Mais pas n’importe quel frère : aimes-tu, toi qui professes que Dieu aime le monde, ce frère qui, depuis qu’il se réclame d’une autre révélation que la tienne, te regarde de haut ? L’aimes-tu – concrètement – c’est à dire en engagement, en solidarité, ou bien, parce qu’il se réclame d’une révélation autre que la tienne, le regardes-tu de haut toi aussi ? Alors, que donnes-tu, que consacres-tu à ce frère, sans certitude qu’il le reçoive, sans espérance même de réciprocité ? Et s’il vient à t’exclure de la communauté, l’aimeras-tu encore ?
L’épître de Jean, au nom même de ce qu’elle professe, l’amour de Dieu pour le monde, ose déclarer caduque toute profession de foi – y compris la sienne propre – qui ne serait pas soutenue par un témoignage d’amour cohérent et concret. Dieu aime le monde n’a de signification réelle que lorsque ceux qui le professent aiment, et concrètement, en actes – pas en sentiments et en paroles seulement – ceux qui se sont éloignés de la communauté, voire ceux qui les excluent de la communauté.

Sœurs et frères, nous professons cet amour, l’amour de Dieu pour le monde. Et notre profession de foi ne peut faire exception de personne. Aimons-nous ainsi ? Notre cœur, peut-être, nous accuse. Mais Dieu, qui aime le monde, est plus grand que notre cœur. Il s’est totalement donné au monde et son amour ne saurait faillir.
Et puis, osons le dire, chaque geste minuscule que nous accomplissons pour notre semblable, pour notre frère, est une esquisse de la révélation tout entière.
Que Dieu nous vienne en aide.

dimanche 19 avril 2015

Des apparitions du ressuscité (Luc 24,35-48)

Spectacle... une faute de frappe, que je n'ai pas laissé subsister, m'a fait écrite le début du mot "spectral". Je m'en suis étonné, un instant, parce que juste un instant auparavant, j'étais à me demander comment j'allais illustrer le fait que Daesh vient de mettre en ligne une nouvelle vidéo d'exécution, cette fois de 28 hommes, présentés comme des chrétiens éthiopiens. Spectacle ignoble - n'abusons pas des qualificatifs pour ce qui est inqualifiable - encore une fois. De ces 28 hommes nous n'aurons même pas les noms... 

Je choisis cette photo. Elle n'a rien à voir avec l'actualité. C'est l'été arctique, très loin, vers le nord. L'été arctique dure si peu de temps qu'il y a pour les plantes et les espèces une sorte d'urgence... C'est cela, une sorte d'urgence vitale. On ne cueille pas ces fleurs. On ne prend pas une vie. On en célèbre le mystère et la beauté et, même, cette célébration reste discrète, voire secrète. Tout le contraire de ce dont je parlais plus haut. Le long labeur de vivre ne supporte pas certaines mises en images.

Et puisqu'on va méditer sur les apparitions du ressuscité, on peut bien se demander de quoi ces apparitions relèvent. Du long labeur de vivre, ou de la mise en images ?

Luc 24
35 Et eux racontèrent ce qui s'était passé sur la route et comment ils l'avaient reconnu à la fraction du pain.
36 Comme ils parlaient ainsi, Jésus fit irruption au milieu d'eux et il leur dit: «La paix soit avec vous.»
37 Violemment troublés et terrifiés, ils pensaient voir un esprit.
38 Alors il leur dit: « Pourquoi tant de confusion, et pourquoi des questions montent-elles dans vos coeurs?
39 Regardez mes mains et mes pieds: c'est bien moi. Touchez-moi, regardez; un esprit n'a ni chair, ni os, comme vous voyez que j'en ai.»
40 À ces mots, il leur montra ses mains et ses pieds.
41 Comme, sous l'effet de la joie, ils demeuraient encore incrédules et comme ils étaient abasourdis, il leur dit: «Avez-vous ici de quoi manger?»
42 Ils lui offrirent un morceau de poisson grillé.
43 Il le prit et mangea sous leurs yeux.

44 Puis il leur dit: «Voici les paroles que je vous ai adressées quand j'étais encore avec vous: il faut que s'accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes.»
45 Alors il leur ouvrit l'intelligence pour comprendre les Écritures,
46 et il leur dit: «C'est comme il a été écrit: le Christ souffrira et ressuscitera des morts le troisième jour, 47 la conversion en vue du pardon des péchés sera annoncée, en son nom, à toutes les nations, à commencer par Jérusalem, 48 c'est vous qui en êtes les témoins.

49 Et moi, je vais envoyer sur vous ce que mon Père a promis. Pour vous, demeurez dans la ville jusqu'à ce que vous soyez, d'en haut, revêtus de puissance.»
50 Puis il les emmena jusque vers Béthanie et, levant les mains, il les bénit.
51 Or, comme il les bénissait, il se sépara d'eux et fut emporté au ciel.
52 Eux, après s'être prosternés devant lui, retournèrent à Jérusalem pleins de joie, 53 et ils étaient sans cesse dans le temple à bénir Dieu.

Prédication
            Deux semaines après Pâques, nous voici de nouveau aux prises avec un récit d’apparition du ressuscité.
Le dimanche de Pâques de cette année, nous étions invités à méditer sur le récit que donne l’évangile de Marc dans sa version primitive. Marc, le plus ancien des évangiles, dans sa version primitive, ne comporte pas d’apparition du ressuscité, mais juste une proclamation de l’ange et un envoi en Galilée. Plus tard, cet évangile a été retravaillé, et des rédacteurs tardifs ont ajouté à la version primitive une apparition du ressuscité. Ce qui fait que, dans les quatre évangiles, le ressuscité apparaît. Nous allons nous demander pourquoi ceux qui ont écrit ces évangiles ont tous éprouvé le besoin d’y introduire des apparitions du ressuscité. Nous nous intéresserons plus précisément à Luc.
Pourquoi donc les évangiles rapportent-ils des récits d’apparition du ressuscité ? La réponse la plus simple est que ces  apparitions ont bel et bien eu lieu et qu’elles prouvent bien la résurrection de Jésus de Nazareth. Cette réponse, qui a le mérite de la simplicité, n’est pas satisfaisante.
La résurrection de Jésus de Nazareth n’est pas un moment objectif de l’histoire de l’humanité mais le cœur de la prédication chrétienne. Ramener la résurrection de Jésus de Nazareth à n’être qu’un moment de l’histoire, cela revient à affadir terriblement le langage de la foi, et peut-être même à vider la foi de son contenu. Et puis si l’on choisit de procéder ainsi, il faut procéder de même avec tous les autres éléments fantastiques du récit. Dans le récit que nous lisons, celui de Luc, ces éléments sont au nombre de deux : Jésus soudain se tient là… et personne ne l’a vu arriver, comme un passe-muraille ; et plus fort encore, quelques verset plus loin, il est emporté au ciel.
Ce que je veux dire, c’est que si Luc, mais pas lui seulement, veut attester la véracité historique de la résurrection de Jésus de Nazareth, il s’y prend vraiment très mal. Ça n’est pas en multipliant les éléments fantastiques d’un récit qu’on le rend crédible. Sauf si l’on est un auteur dont l’intention est d’abêtir ses lecteurs... Et comme nous ne voulons pas faire outrage à l’inspiration de Luc et de son texte, nous laissons de côté la réponse la plus simple.
            Reste donc la question : pourquoi y a-t-il, dans les évangiles, des apparitions du ressuscité ? Et j’ose une hypothèse : si Luc, et pas Luc seulement, introduit dans son évangile une – et plusieurs – apparition du ressuscité, c’est pour faire face en son temps  à une inflation galopante de récits d’apparitions du ressuscité. Il y en a eu des centaines, tous plus fantastiques, plus merveilleux, plus détaillés les uns que les autres. Et pour dire quoi ? Et pour porter quel message ? Des foules entières sortant du tombeau et défilant devant des foules médusées… du spectacle, beaucoup de spectacle, beaucoup d’abrutissement, mais rien qui nourrisse la méditation et la foi.
Les évangiles, s’agissant du fantastique, font le service minimum. Luc donne quelques détails corporels, et met surtout en avant ce qu’il tient pour le cœur de l’enseignement permanent de Jésus. Il procède ainsi, justement pour que les récits d’apparition, avec ce qu’ils ont de magique, voire d’aliénant, passent à l’arrière plan et que la parole de l’évangile soit placée, elle, au tout premier plan.

            Quel est cette parole, selon Luc ? Lisons – il suffit de lire – ceci : « …la conversion en vue du pardon des péchés, sera annoncée (au nom du Christ), à toutes les nations, à commencer par Jérusalem » Il n’y a rien de magique ni de merveilleux là-dedans. Cela sera annoncé. Par qui cela sera-t-il annoncé ? Par les disciples de Jésus, évidemment ! Personne d’autre à ce stade du récit ne peut en être témoin. Mais certainement pas témoin d’une apparition fantastique. Après la première génération, il n’y a plus de témoins, rien que des racontars. Aussi les disciples doivent-ils être témoins de la résurrection par une vie toute entière qui atteste d’une conversion en vue du pardon des péchés. Qu’est-ce à dire ? C’est assez simple encore.
On relit l’évangile. On y voit des disciples, de braves disciples, de braves gens, mais qui ne comprennent rien à l’enseignement de leur maître, qui cherchent à s’en tenir à la littéralité d’un texte sacré, qui espèrent s’imposer par la force, qui vont de fanfaronnades en fanfaronnades… et qui, lorsque le chemin devient par trop accidenté, s’endorment, renient et se débandent. Dans l’évangile on voit aussi un maître, Jésus de Nazareth, qui tâche d’enseigner, qui fait tout ce qu’il peut, guérit, nourrit, qu’on suit, voire qu’on idolâtre tant que ça n’est pas trop dangereux et qui finit tout seul abandonné, trahi, et mort.
Ce qu’on voit dans l’évangile : la grande bonté, la grande pureté souillées par la bêtise de pécheurs ordinaires.
Mais, dans l’évangile, et c’est pour Luc le cœur de sa Bonne Nouvelle, la grande bonté et la grande pureté ne peuvent pas être renvoyées au néant, même lorsque celui qui les a incarnées est mort de la manière la plus infamante qui soit. En plus, ceux qui ont péché, souillé, trahi, ne peuvent pas être réduits à leur passé et ne sont pas condamnés par leurs actes ; le pardon de leurs péchés, c'est-à-dire leur libération, est l’horizon de leur possible conversion.
Ceci est, pour Luc, le cœur de la Bonne Nouvelle, et c’est premier par rapport à toutes les apparitions possibles du ressuscité.

C’est premier parce que c’est toujours actuel. Le lecteur de l’évangile, l’auditeur de la prédication chrétienne est invité à avoir une intelligence ouverte, disposée à comprendre les Ecritures, disposé à dépasser la chose écrite pour entrer dans une lecture concrète, une interprétation incarnée de ce qu’elles expriment. Et ici, au moment où Luc conclut sont récit, au moment où il résume tout en une ou deux phrases, il déclare pour toutes les générations qui viendront, il déclare pour nous que :
-          le pire de ce qu’un être humain a accompli ne le condamne pas à jamais, car se repentir est possible, changer est possible, grandir est possible ; le pécheur n’est pas voué au péché, et ce qui l’enchaîne aujourd’hui peut très bien demain le laisser libre ;
-          le meilleur de ce qu’un être humain accomplit, le plus beau, le plus généreux, le plus pur, ne peut jamais être totalement vain, même si celui qui l’accomplit n’en recueille aucun fruit ; autrement dit, il faut prêcher l’évangile en paroles et en actes, annoncer concrètement la résurrection ; et cela même si l’on n’en recueille aucun fruit, même si l’on ne recueille que quolibets ou indifférence ;
-          et ainsi, l’apparition du Christ ressuscité est le nom que l’on peut donner à cet événement, à ce parcours d’une vie lorsque cette vie a été renouvelée, et transformée ; rien de magique là-dedans, rien de fantastique et pourtant quelque chose d’infiniment beau, et d’infiniment simple.


Qu’il en soit ainsi de nos vies.




dimanche 5 avril 2015

La Jérusalem de nos cœurs et la Galilée de nos vies (Marc 16,1-8)

Marc 16
1 Quand le sabbat fut passé, Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques, et Salomé achetèrent des aromates pour aller l'embaumer.
2 Et de grand matin, le premier jour de la semaine, elles vont à la tombe, le soleil étant levé.
3 Elles se disaient entre elles: «Qui nous roulera la pierre de l'entrée du tombeau?»
4 Et, levant les yeux, elles voient que la pierre est roulée; or, elle était très grande.
5 Entrées dans le tombeau, elles virent, assis à droite, un jeune homme, vêtu d'une robe blanche, et elles furent saisies de frayeur.
6 Mais il leur dit: «Ne vous effrayez pas. Vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié: il est ressuscité, il n'est pas ici; voyez l'endroit où on l'avait déposé.
7 Mais allez dire à ses disciples et à Pierre: ‹Il vous précède en Galilée; c'est là que vous le verrez, comme il vous l'a dit.› »

8 Elles sortirent et s'enfuirent loin du tombeau, car elles étaient toutes tremblantes et bouleversées; et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur.

Prédication : Pâques !
                Jésus est ressuscité ! Nous ne pouvons pas commencer une prédication de Pâques autrement que par cette proclamation. C’est cette proclamation que l’ange fait aux femmes. Jésus de Nazareth, celui qui avait été crucifié, cloué, immobilisé pour toujours… est ressuscité et il n’est pas là où on l’avait déposé. L’ange le dit aux femmes ; il le dit dans un tombeau situé aux portes de Jérusalem ; Jésus le ressuscité n’est pas ici ; il n’est pas ici où on l’avait enfermé et d’où il n’aurait jamais dû sortir. Il vous précède en Galilée, et c’est là, affirme l’ange, que vous le verrez, comme il vous l’a dit. Donc, rendez-vous en Galilée ! Où est la Galilée ? La Galilée, 120 km au nord de Jérusalem. Rendez-vous en Galilée ? Mais où, en Galilée ?
            L’évangile de Marc ne donne aucune indication. Il ne donne d’ailleurs aucune indication non plus qui permettrait de localiser précisément le tombeau. La localisation précise du tombeau du ressuscité n’a strictement aucun intérêt : c’est un tombeau vide et le ressuscité est ailleurs. Le ressuscité est toujours ailleurs. Et même si quelqu’un vient à nous dire « J’ai vu le ressuscité à tel endroit ! », nous pouvons le croire, mais sachons bien le ressuscité est ailleurs. Jésus est en Galilée, et la Galilée est ailleurs, toujours ailleurs ! Alors nous n’avons pas à nous demander où est la Galilée, mais qu’est-ce que la Galilée. Elle n’est plus un lieu géographique… pas d’avantage que Jérusalem. Dès lors que le rideau du sanctuaire du Temple se déchire (Marc 15,38) il n’y a plus de lieu géographique sacré qui tienne. Si bien que nous devons nous poser la question : « Qu’est-ce que Galilée ? ». Mais nous devons aussi, et d’abord nous poser la question : « Qu’est-ce que Jérusalem ? »

            Qu’est-ce que Jérusalem ? Jérusalem est un lieu où l’on bâtit un Temple, un Temple dont on dit qu’il est le lieu de la divine présence. Jérusalem c’est un haut lieu de l’inspiration religieuse, mais c’est aussi un haut lieu de l’aliénation religieuse. C’est là où se concentrent la dévotion la plus sincère, le service religieux le plus humble, la servitude la plus totale et le pouvoir le plus cynique. A Jérusalem on espère la présence divine, on la décrète même, mais lorsque des hommes incarnent cette présence, on les assassine. On y érige des temples qui deviennent des bunkers, des lieux d’adorations qui deviennent des lieux d’idolâtrie, des maisons de prière pour les nations qui deviennent des symboles de haine et des officines de vilain commerce. Jérusalem, ce n’est pas un point sur l’atlas géographique, c’est là où la présence de Dieu, sa puissance, son existence même sont en même temps les plus avérées et les plus démenties, les plus indiscutables et les plus discutées. Nous ne nous demandons pas où est Jérusalem. Tout lieu que les humains sacralisent, chaque endroit où un être humain prétend que c’est ici et nulle part ailleurs peut se nommer Jérusalem.
Plus profondément que tout cela, qu’est-ce que Jérusalem ? Jérusalem est le cœur de l’homme, là où ses sentiments se forment, les plus vils, les plus violents, les plus ambigus, mais aussi les plus généreux, les plus nobles et les plus purs. Le cœur de l’homme est le lieu où la présence de Jésus Christ Fils de Dieu est la plus désirable, la plus nécessaire, mais c’est aussi l’endroit que l’homme défend le mieux contre cette présence…
Or, c’est à Jérusalem, dans le cœur de l’homme, ce cœur mis à nu par la passion, c’est à Jérusalem-le-cœur-de-l’homme que la première proclamation de la résurrection est donnée, mais Jérusalem-le-cœur-de-l’homme est aussi le lieu de la peur et du silence.
Puisse l’heureuse nouvelle de la résurrection de Jésus Christ Fils de Dieu entrer dans Jérusalem, entrer dans les cœurs, n’y point trouver son tombeau, et en sortir…
Rendez-vous en Galilée, dit l’ange, c’est là que vous le verrez.

Mais qu’est-ce que la Galilée ? Souvenons-nous, maintenant, du commencement – selon Marc – de l’évangile de Jésus Christ Fils de Dieu. C’est en Galilée que ça se passe. C’est là que Jésus grandira, sera éduqué et instruit. C’est en Galilée que Jésus, qui était Galiléen, appellera ses premiers disciples ; deux d’entre eux étaient pêcheurs, un autre collecteur d’impôts… C’est là qu’ils auront tous mené l’ordinaire de leur vie. Et c’est là aussi que tout le ministère ordinaire de Jésus se déroulera. Certes, on le voit circuler, mais d’est en ouest, de part et d’autre du lac de Tibériade, ou parfois, vers le nord, autour de Césarée de Philippe, mais toujours dans le même périmètre, celui de l’ordinaire de sa vie de prédicateur galiléen. Il mène cette vie jusqu’à sa soudaine et fatale montée à Jérusalem.
Que feront les disciples de Jésus, après la mort de leur maître ? Que feront ces Galiléens ? Le bon sens permet de répondre : ils retourneront en Galilée. Ils retourneront à l’ordinaire des jours, à leurs vies vie de pêcheurs, de collecteur d’impôts, de cultivateur ou de berger, simples vies d’hommes et de femmes de leur temps. Ils retourneront à leur agir quotidien.
Qu’est-ce que la Galilée lorsque ce n’est plus un territoire du nord de la Palestine ? La Galilée, c’est l’agir humain dans l’ordinaire des ses jours. Et la promesse de l’ange, conforme à la parole du Christ, c’est que c’est là qu’ils le verront, sur leurs lieux de vie, dans leur agir ordinaire.

Pourtant, le retour à la Galilée n’est pas un retour ordinaire. Il y eut la Galilée avant Jérusalem ; il y aura la Galilée après Jérusalem. Le retour en Galilée sous la simple pression de la nécessité et de l’habitude, c’est un retour à l’agir ordinaire, mais après que la vérité du cœur a été mise à nu, après que les yeux ont été décillés, en portant la blessure de ce qu’on est, mais en portant aussi les souvenirs de l’enseignement du maître et la promesse qu’il a faite.
Oui… Ce qu’il y a dans le cœur de l’homme, la Passion le révèle car elle déchire le cœur, puis la première proclamation de la résurrection féconde ce cœur déchiré, et toute la suite de la vie dans l’ordinaire des jours est donnée pour que ce cœur mûrisse.

Ainsi, au matin de Pâques, l’intuition fondamentale du prophète Jérémie se vérifie. L’alliance n’est plus inscrite dans les livres, dans les bâtiments, dans les traditions et les rites, l’alliance n’est plus inscrite dans tout ça que les humains inventent et dont si souvent ils mésusent, mais l’alliance s’inscrit dans les cœurs, des cœurs brisés, vaincus, mais aussi fécondés et promis à la joie. Ceci, le matin de Pâques, c’est, comme Marc le dit dès le premier verset de son évangile, le commencement de l’Evangile de Jésus Christ Fils de Dieu.
Pâques, c’est le commencement de l’évangile – de la bonne nouvelle – de Jésus Christ Fils de Dieu : il est ressuscité, il est vivant pour les siècles des siècles ! Amen






dimanche 29 mars 2015

Le Seigneur sauve (1 Samuel 17,38-50) ... il sauve de quoi ?

1Samuel 17
38 Saül revêtit David de ses propres habits, lui mit sur la tête un casque de bronze et le revêtit d'une cuirasse.
 39 David ceignit aussi l'épée de Saül par-dessus ses habits et essaya en vain de marcher, car il n'était pas entraîné. David dit à Saül: «Je ne pourrai pas marcher avec tout cela, car je ne suis pas entraîné.» Et David s'en débarrassa.
 40 Il prit en main son bâton, se choisit dans le torrent cinq pierres bien lisses, les mit dans son sac de berger, dans la sacoche, et, la fronde à la main, s'avança contre le Philistin.
 41 Le Philistin, précédé de son porte-bouclier, se mit en marche, s'approchant de plus en plus de David.
 42 Le Philistin regarda et, quand il aperçut David, il le méprisa: c'était un gamin au teint clair et à la jolie figure.
 43 Le Philistin dit à David: «Suis-je un chien pour que tu viennes à moi armé de bâtons?» Et le Philistin maudit David par ses dieux.
 44 Le Philistin dit à David: «Viens ici, que je donne ta chair aux oiseaux du ciel et aux bêtes des champs.»
 45 David dit au Philistin: «Toi, tu viens à moi armé d'une épée, d'une lance et d'un javelot; moi, je viens à toi armé du nom du SEIGNEUR, le tout-puissant, le Dieu des lignes d'Israël, que tu as défié.
 46 Aujourd'hui même, le SEIGNEUR te remettra entre mes mains: je te frapperai et je te décapiterai. Aujourd'hui même, je donnerai les cadavres de l'armée philistine aux oiseaux du ciel et aux animaux de la terre. Et toute la terre saura qu'il y a un Dieu pour Israël.
 47 Et toute cette assemblée le saura: ce n'est ni par l'épée, ni par la lance que le SEIGNEUR donne la victoire, mais le SEIGNEUR est le maître de la guerre et il vous livrera entre nos mains.»
 48 Tandis que le Philistin s'ébranlait pour affronter David et s'approchait de plus en plus, David courut à toute vitesse pour se placer et affronter le Philistin.
 49 David mit prestement la main dans son sac, y prit une pierre, la lança avec la fronde et frappa le Philistin au front. La pierre s'enfonça dans son front, et il tomba la face contre terre.
 50 Ainsi David triompha du Philistin par la fronde et la pierre. Il frappa le Philistin et le tua. Il n'y avait pas d'épée dans la main de David.

Prédication
         Sans doute le récit du combat entre David et Goliath est-il l’un des récits bibliques les plus connus qui soit. Nous ne pouvons pas nous en souvenir sans une certaine tendresse. Il est d’autant plus facile de s’en souvenir qu’il est abondamment illustré ; chaque génération aura eu son David, revêtu d’abord d’une ridicule et colossale armure – celle du roi Saül – puis vêtu comme un petit pâtre, fronde en main, et faisant face à un géant de trois fois sa taille et de cinq fois son poids, un géant qu’il abat d’un seul jet de pierre. Et certains illustrateurs audacieux montrent enfin David brandissant à bout de bras la tête tranchée de son adversaire. Ces images sont d’une violence rare et elles sont depuis toujours dans nos mémoires…
Nous nous en souvenons avec une certaine tendresse : nous fûmes enfants, puis parents, puis grands-parents. Nous nous en souvenons avec un certain effroi depuis que l’actualité nous impose ce genre de scène…
David et Goliath c’est, dans notre éducation religieuse, dans notre éducation chrétienne, une scène de guerre, explicite, même si nous avons évité, pour notre lecture du jour, d’en passer par la décapitation du géant vaincu et par le massacre de l’armée Philistine en déroute. Oui, avec ce genre de récit, et il y en a bien d’autres, nous avons été éduqués à la foi en Dieu.
Nous ne sommes pas pour autant devenus des assassins ; nous ne sommes pas non plus devenus mous et passifs – et pourtant il est écrit que c’est le Seigneur qui donne la victoire ; nous ne sommes pas d’avantage devenus des candides qui prétendent que Dieu protège les faibles petits et gentils et punit les forts grands et méchants.
Car la foi en Dieu peut se vivre autrement que sous les auspices de la violence, de l’angélisme ou du mensonge. Elle peut se vivre autrement que dans la récitation de versets bibliques bien choisis pour nourrir et justifier de forts mauvais penchants. Utiliser un verset biblique pour obliger notre prochain, utiliser un verset biblique pour affirmer que Dieu nous doit ceci ou cela, c’est l’œuvre du diable. « Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu », répond Jésus.

Lorsque nous lisons le récit du combat entre David et Goliath, nous lisons d’abord un récit de bataille écrit par un écrivain antique. Deux armées se font face. Chacune envoie son champion… Les deux champions s’insultent, prennent à témoin leurs dieux, insultent les dieux du camp adverse, se promettent toutes sortes d’horreurs et de mutilations, puis, enfin, ils s’affrontent ; celui qui gagne apporte un avantage décisif à son camp. C’est ainsi que les auteurs antiques ont raconté bien des batailles.
Or, au cœur du récit de bataille que nous lisons, un mot vient nous signaler que ce que nous lisons n’est qu’apparemment un récit de bataille. Quel est ce mot ?

Relevons le mot assemblée. Il n’appartient pas au vocabulaire du champ de bataille. Sur un champ de bataille, ce sont deux armées qui se font face. Les Philistins sont bien une armée, mais s’agissant d’Israël, on parle d’une assemblée. Or, le mot assemblée désigne très précisément ceux qui se réunissent pour prier, pour méditer, pour étudier. Le mot assemblée nous désigne. Il ne s’agit donc pas, avec David et Goliath, de nourrir les sentiments guerriers des croyants, mais de donner à ces croyants l’occasion de s’interroger sur leur vie, leurs engagements, et leur foi.
Notre attention ayant été retenue par le mot assemblée (verset 47), relisons ce verset. « Et tout cette assemblée le saura : ce n’est ni par l’épée, ni par la lance, que le Seigneur donne la victoire, mais le Seigneur est le maître de la guerre et il vous livrera entre nos mains. »
Relisons-le encore une fois : « Toute cette assemblée sait et saura : oui, ce n’est ni par l’épée ni par la lance que le Seigneur sauve, oui, la bataille est vers le Seigneur ; et il vous donnera entre nos mains. » Et nous méditons sur cette seconde traduction de ce verset.
A eux tous ceux qui sont ici, à tous ceux qui ont des batailles à mener, des épreuves à traverser, s’adresse cette promesse : le Seigneur sauve.
Dans ce récit, le Seigneur sauve d’abord de l’idée qu’on peut s’engager n’importe comment dans n’importe quelle aventure sans avoir la moindre compétence et que le Seigneur pourvoira. Le croyant, dans ce récit, n’est pas une tête brûlée, ni un prétentieux, ni l’innocent absolu.
Le Seigneur sauve ensuite de l’idée que c’est avec les armes des autres que ceux qui ont à mener bataille mèneront bataille. Nous avons vu David rejeter des armes de Saül, qui ne sont pas les siennes.
Le Seigneur sauve encore de l’idée qu’on est sans ressources. David est équipé ; il est équipé d’une fronde, arme de jet puissante, rudimentaire, et qui exige, parce qu’elle est rudimentaire, dépourvue d’un système de visée, une grande mobilité de celui qui la porte ; et l’on voit bien David se déplacer, se replacer, pour être à bonne distance de sa cible... Les croyants sont – vous êtes – équipés  de force, d’intelligence et de divers outils ; et, dans l’épreuve, ils vont – vous allez – vous en servir. Mais ce ne sont que des outils, des moyens.
Or ce n’est pas, ce n’est jamais par ces moyens-là que le Seigneur sauve ; avant même la bataille, avant même qu’on mette en jeu tout ce qu’on peut, tout ce qu’on a, le Seigneur sauve enfin de l’idée toujours prétentieuse que c’est uniquement par les mérites, les outils et par ses propres forces qu’on peut l’emporter.

Ainsi, c’est, comme nous lisons, « vers le Seigneur » que chaque bataille de la vie nous oriente. D’une véritable bataille de la vie nous ne connaissons jamais l’issue mais, dans la foi, nous affirmons que, quoi qu’il arrive, tournés vers le Seigneur et entre les mains du Seigneur, nous ne serons pas défaits. Chaque bataille, chaque épreuve nous tourne vers le Seigneur, nous rapproche du Seigneur.

Nous ne faisons évidemment pas l’apologie du malheur ou de la souffrance. Nous affirmons seulement que la foi en Dieu est conforme à la vérité de la vie. En affirmant que le Seigneur sauve, nous n’affirmons rien de magique, ni de naïf, ni de triomphaliste. Dire que le Seigneur sauve est une affirmation réaliste et modeste. Nous faisons ce qu’il est en notre pouvoir de faire, sans nous en vanter, et nous remettons toutes choses, et nos vies, entre les mains de Dieu. Amen

dimanche 22 mars 2015

Deux méditations (Ephésiens 2,1-9) sur des vies jamais perdues, et sur des orientations théologiques

Ephésiens 2
1  Vous, vous étiez morts à cause de vos errements et péchés  2 (chemins) où vous avez marché, selon la manière de ce monde, selon le principe de la puissance de l’air, l'esprit qui agite et déborde maintenant les fils de l’endurcissement (ceux qui ne veulent aucunement se laisser convaincre)...
3 Nous étions de ce nombre, nous tous aussi, qui retournions jadis aux convoitises de notre chair: nous faisions ses volontés, suivions ses impulsions, et nous étions naturellement voués à l’excès (enfants de nos propres passions), comme tous les autres.
4 Mais Dieu étant riche en miséricorde, à cause du grand amour dont il nous a aimés,
5 alors que nous étions morts du fait de nos errements, il nous a fait vivre ensemble avec Christ - c'est par grâce que vous avez été sauvés - ,
6 ensemble il nous a ressuscités et ensemble nous a fait asseoir dans les cieux, en Christ Jésus ;
7 afin qu’il démontrât dans tous les siècles à venir l'incomparable richesse de sa grâce dans sa bonté pour nous en Jésus Christ.
8 Car c'est par grâce que vous avez été sauvés, par le moyen de la foi; il n’y a rien là qui vienne de vous : don de Dieu ;
9 rien qui vienne des oeuvres, ainsi nul ne s’en vante.

Méditation :
            A quelle expérience concrète ce texte fait-il référence ? Par expérience concrète j’entends une expérience que chacune, chacun, pourrait faire, non pas seulement ceux à qui le langage particulier de la piété chrétienne est accessible, mais l’homme et la femme ordinaires, ceux qui n’ont pas été baignés là-dedans.
Car, il faut bien le dire, on peut bien se demander ce que sont : cette résurrection, ces cieux où Dieu nous a fait asseoir en Jésus Christ. Tout être humain peut bien se demander – et nous demander – à quoi tout cela fait-il référence et de quoi tout cela est-il le nom ?

A quelle expérience concrète donc tout cela fait-il référence ? Méditons, le plus simplement du monde : état initial, état final, passage, puis quelques remarques sur le langage religieux.

Etat initial
En m’appuyant sur la langue grecque du texte, je me demande ce que c’est qu’un énergumène (le mot grec figure dans le texte). C’est un être que son énergie propre domine et emporte ; c’est quelqu’un que sa propre vitalité ne cesse de déborder. Il agit donc sans penser, sans trier ses désirs, et en en cherchant l’immédiate satisfaction… Il est enfanté par ses propres passions, desquelles il est esclave.
Le texte s’ouvre sur le constat de la morbidité d’un tel état. La description laisse aisément penser qu’il est irréversible, autant que la mort, et que si c’est ainsi qu’on vit, c’est pour toujours.

Etat final
L’initial est donc appelé mort. Il est a priori, impossible, inutile, insensé de parler d’une évolution de cet état. Pourtant, Paul parle d’une résurrection, d’une vie après cette mort.
Essayons de décrire cette vie, au moins par opposition avec son contraire. Celui qui vit de cette vie n’est pas un être dépourvu d’énergie, puisqu’il vit. C’est un être qui n’est pas esclave de ses passions, dont la vitalité est maîtrisée, dont les actions sont pensées, dont les désirs sont triés, et dont les satisfactions peuvent être différées. Et on voit en lui un être joyeux mais apaisé, libre mais réfléchi, détaché mais attentif, et sage sans être ennuyeux, sage d’une sagesse ouverte.
A ces caractéristiques nous ajoutons la modestie car, vu ce que fut son état initial, il ne pourra jamais se vanter d’être passé de l’un à l’autre par quelque œuvre personnelle que ce soit.

Passage
Comment se fait-il qu’un passage entre les deux états soit possible ? Il l’est ! Et ne nous hâtons pas d’affirmer que « Dieu le rend possible ». Ce passage est avant tout possible parce qu’il est constaté dans des vies humaines. Il est constaté par exemple chaque fois qu’un adolescent devient un adulte, ou encore chaque fois qu’un être humain suspend ses caprices, entre en dialogue, choisit d’attendre...
Ce qu’on peut dire, c’est que la possibilité de ce passage ne peut pas appartenir d’emblée et consciemment à l’être humain qui est dans l’état initial que Paul décrit. Mais pourtant c’est bien cet être humain qui va passer, qui va apprendre, qui va grandir. C’est bien lui qui prendra conscience de la morbidité de son état initial, et qui découvrira surtout la nécessité puis la possibilité d’autrement vivre. Le passage de l’état initial à l’état final prend ensuite plus ou moins de temps, selon les personnes.
Si quelque chose mérite le nom d’expérience de la grâce, c’est bien cette double découverte. En parlant, pour ce passage, d’expérience de la grâce, nous n’introduisons pas subrepticement une notion religieuse. Nous voulons seulement dire qu’il y a quelque chose de profondément personnel, totalement inattendu, inaugural, qui est bien une possibilité du sujet, au plus profond de lui-même, si profondément qu’elle lui est presque comme étrangère, qu’il n’aurait jamais parié dessus, et pourtant... Aussi, lorsqu’il en fait en lui la découverte, il ne peut donc la reconnaître autrement que comme une grâce, comme un don.
En parlant pour ce passage, d’une possibilité propre au sujet lui-même, nous introduisons une possibilité dans ce qui semblait impossible, une espérance au cœur de la désespérance.

Altérité
L’introduction du nom de Dieu et de certains attributs de Dieu dans ce texte permet de parler de l’altérité. Cela parle d’un autrement vivre qui est toujours possible, d’un poids certain des errements passés mais qui n’écrase pas, d’une responsabilité des fautes anciennes mais qui ne condamne pas, d’une maîtrise de soi qui est toujours envisageable et toujours à conquérir.
On peut affirmer que cela trouve son origine dans l’amour de Dieu, poétiquement, métaphoriquement, pour rendre compte des infinies possibilités de restauration d’un être humain ; un être humain prend conscience du sérieux de la vie, et de sa fragilité, il prend acte de la profondeur de l’engagement envers lui de celui qui en vérité lui dit « Je vous aime », il comprend que celui qui ainsi s’engage se fait infiniment vulnérable ; plus encore : lorsque cet être humain prend acte de ce qu’une vie, la sienne, n’est pas épuisée, n’est pas vaine, et est encore promise, malgré tout, à un avenir plein d’espérance.
L’introduction du nom de Jésus Christ signifie à quel point l’expérience dont nous parlons prend l’allure d’une rencontre, rencontre de soi-même, on l’a suggéré déjà, rencontre d’un homme à la fois familier et tout à fait étranger, rencontre d’un homme dont on dit, dans nos traditions, qu’il a vécu en Fils de Dieu, qu’il a assumé le nom de Dieu dans la totalité de sa signification, et vécu d’une manière totale l’engagement en faveur de ses semblables, en quoi, selon nos traditions, on peut le reconnaître comme Christ.
Le lieu de cette rencontre porte le nom de celui qu’on rencontre : c’est en Jésus Christ qu’on se tient.

Situation finale
L’expérience dont nous parlons peut sans conteste être comprise comme une résurrection par celui qui la vit ; elle peut apparaître comme une résurrection par ceux qui en sont témoins. Le nom de Jésus Christ peut être une fois encore, dans nos traditions, associé correctement – mais non magiquement – à cet événement.
Quant à la situation finale, celui qui est sauvé est déclaré « assis dans les cieux ». Si, comme nous le lisons, il arrive qu’on marche « selon le principe des puissances de l’air », et que cela vous laisse abandonné à vos propres passions et donc jamais en paix, nous pouvons dire de celui qui est sauvé qu’il vit intensément mais sereinement, assis, c'est-à-dire posé, dans les cieux, en Christ, paisiblement, sur terre, vivant ici et maintenant.

Nul orgueil en tout cela. Juste une grâce de chaque jour, un don qu’on n’a jamais fini de recevoir et un travail sur soi qui jamais n’est totalement achevé.
Quel que soit l’état d’avancement de ce travail, et parfois certains rechutent, la grâce donnée reste toujours donnée et elle conserve toujours l’allure d’une promesse.

Puisse celui à qui elle a été donné en faire ce qui doit en être fait. Et que gloire soit ainsi rendue à Dieu.

Ephésiens 2
1 Autrefois, vous étiez spirituellement morts à cause de vos fautes, à cause de vos péchés.
2 Vous vous conformiez alors à la manière de vivre de ce monde; vous obéissiez au chef des puissances spirituelles de l'espace, cet esprit qui agit maintenant en ceux qui s'opposent à Dieu.
3 Nous tous, nous étions aussi comme eux, nous vivions selon les désirs de notre propre nature, nous faisions ce que voulaient notre corps et notre esprit. Ainsi, à cause de notre nature, nous étions destinés à subir le jugement de Dieu comme les autres.
4 Mais la compassion de Dieu est immense, son amour pour nous est tel que,
5 lorsque nous étions spirituellement morts à cause de nos fautes, il nous a fait revivre avec le Christ. C'est par la grâce de Dieu que vous avez été sauvés.
6 Dans notre union avec Jésus-Christ, Dieu nous a ramenés de la mort avec lui pour nous faire régner avec lui dans le monde céleste.
7 Par la bonté qu'il nous a manifestée en Jésus-Christ, il a voulu démontrer pour tous les siècles à venir la richesse extraordinaire de sa grâce.
8 Car c'est par la grâce de Dieu que vous avez été sauvés, au moyen de la foi. Ce salut ne vient pas de vous, il est un don de Dieu;
9 il n'est pas le résultat de vos efforts, et ainsi personne ne peut se vanter.

Méditation :
            C’est le même texte ; c’est une autre traduction. Cette autre traduction, tout comme d’ailleurs celle qui fut lue hier, est ce qu’on appelle une traduction dynamique, une traduction qui ne soucie pas trop d’une fidélité au mot à mot du texte original – d’ailleurs ici assez obscur par moments – mais qui se donne assez librement les moyens de transmettre au lecteur ce que le traducteur a compris.
            Absents du texte grec, apparaissent dans cette traduction : l’adverbe « spirituellement », tout comme l’adjectif « spirituel », « le jugement de Dieu », et « ceux qui s’opposent à Dieu ».
            Dans cette traduction, apparaît ainsi que « nous étions destinés à subir le jugement de Dieu », et que nous ne le sommes plus. Apparaît également un « chef des puissances spirituelles de l’espace », qu’on peine à retrouver dans le grec d’origine.
           
            La traduction que nous avons lue maintenant est marquée par une perspective très dualiste : Dieu face à l’homme, le spirituel face au charnel… Dieu face au « chef des puissances spirituelles de l’espace ». Dieu divisant la flèche du temps entre un autrefois et un désormais… Il apparaît comme un au-delà de la pensée, extérieur à la personne humaine, un au-delà spirituel, immatériel, transcendant.
            L’autre traduction était, tout à l’inverse, marquée par une perspective résolument moniste. Une seule et même réalité matérielle dans laquelle Dieu  apparaissait comme le tréfonds de la personne humaine, un en-deçà du langage, dont la découverte approfondit la connaissance que l’être humain a de lui-même. A la découverte de ce tréfonds ne s’opposaient que les énergies ou complaisances que l’être humain porte en lui-même.

            Faut-il choisir entre ces deux perspectives ? Chacune porte en elle-même ses propres vertus, et ses limites.
            Voici quelques vertus de la perspective dualiste. Dieu y est absolument Dieu, et l’homme ne le peut connaître que par voie de révélation. La grandeur de Dieu, sa « différence qualitative infinie » y sont préservées, même lorsque l’on décidera de ne dire de lui que ce qu’il n’est pas. Et l’on pourra affirmer alors que Dieu est tellement « au-delà de Dieu » que tout ce qu’on peut dire de lui n’est jamais que provisoire, dérisoire… Mais il y a un prix à payer. Faute d’être capable de se tenir dans l’exigeante dynamique qu’impose cette perspective, ce qui aura été dit et reçu sur Dieu risquera toujours d’être figé. Et ce qui sera figé conduira à des modes d’adhésion personnelle et de structuration communautaires basés strictement sur des énoncés fétichisés et donnés comme norme de la foi et de la vie. Ce qui risque fort de nourrir au mieux l’infantilisme des croyants, au pire leur dogmatisme, voire leur violence…
            Dans la perspective moniste, Dieu est résolument atteignable par l’être humain, puisque l’homme apprend à le connaître en apprenant à se connaître et en apprenant à parler de ce qu’il découvre. Et l’on peut compter sur les expériences de vie, sur l’âge qui vient, pour que la réflexion rebondisse. Mais inscrire Dieu dans cette perspective risque de nourrir une certaine forme d’arrogance propre à ceux qui prétendent avoir trouvé en eux-mêmes les ressources de leur épanouissement. Ce qui peut avoir comme conséquence de conduire à une déstructuration de la perspective communautaire en inscrivant le croyant dans un narcissisme étroit.
            Moniste et dualiste, tous deux lisent la Bible. Pour chaque verset qu’on lit, on  peut se dire que cela parle de Dieu en soi, mais on peut aussi se dire que Dieu est le nom que l’auteur biblique a attribué à tel mouvement de sa propre histoire.

            Les deux perspectives ont pourtant des choses en commun. Les deux traducteurs s’entendent pour repérer une discontinuité dans le fil de l’existence humaine, sous la forme d’un changement toujours possible dans le fil d’une vie. Une vie n’est jamais condamnée par ses propres errements et ses propres carences. Et de ce changement, aucun de ceux qui l’on vécu ne peut se vanter d’en être seul acteur, car s’en vanter ainsi contredirait la gratuité dans laquelle cela s’inscrit. Ainsi, si une perspective communautaire est construite sur cette expérience, elle ne peut pas l’être sur quoi que ce soit de discriminant ni de méritoire.

Dualiste ou moniste ? Ce n’est pas la manière dont on imagine Dieu qui compte, mais la manière dont agit. Et l’agir, dans la perspective commune aux deux familles théologiques, se verra adresser un petit nombre de questions simples et fondamentales. Qu’as-tu choisi et que choisis-tu de faire de ta vitalité ? Qui fut et qui est ton prochain ? Comment l’as-tu traité et comment le traites-tu ? Comment t’en es-tu justifié et comment t’en justifies-tu ? En une seule question : comment réponds-tu de tes actes ?

Je vous laisse méditer quelques instants là-dessus.

Après quoi vous méditerez sur l'actualité récente... et sur ces représentations de Dieu desquelles on se réclame, et ce qui, parfois, s'ensuit

family of Muhammad Said Ismail Musallam (photo Reuters)

lundi 9 mars 2015

Moïse, le peuple, Dieu, et la Parole de Dieu (Exode 20,1-21)

Exode 20
1 Et Dieu prononça toutes ces paroles, disant:
2 Je suis l'Éternel, ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte, de la maison de servitude.
3 Tu n'auras point d'autres dieux devant ma face.
4 Tu ne te feras point d'image taillée, ni aucune ressemblance de ce qui est dans les cieux en haut, et de ce qui est sur la terre en bas, et de ce qui est dans les eaux au-dessous de la terre.
5 Tu ne t'inclineras point devant elles, et tu ne les serviras point; car moi, l'Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux, qui visite l'iniquité des pères sur les fils, sur la troisième et sur la quatrième génération de ceux qui me haïssent, 6 et qui use de bonté envers des milliers de ceux qui m'aiment et qui gardent mes commandements.
7 Tu ne prendras point le nom de l'Éternel, ton Dieu, en vain; car l'Éternel ne tiendra point pour innocent celui qui aura pris son nom en vain.
8 Souviens-toi du jour du sabbat, pour le sanctifier. 9 six jours tu travailleras, et tu feras toute ton oeuvre; 10 mais le septième jour est le sabbat consacré à l'Éternel, ton Dieu: tu ne feras aucune oeuvre, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ta bête, ni ton étranger qui est dans tes portes. 11 Car en six jours l'Éternel a fait les cieux, et la terre, la mer, et tout ce qui est en eux, et il s'est reposé le septième jour; c'est pourquoi l'Éternel a béni le jour du sabbat, et l'a sanctifié.
12 Honore ton père et ta mère, afin que tes jours soient prolongés sur la terre que l'Éternel, ton Dieu, te donne.
13 Tu ne tueras point.
14 Tu ne commettras point adultère.
15 Tu ne déroberas point.
16 Tu ne diras point de faux témoignage contre ton prochain.
17 Tu ne convoiteras point la maison de ton prochain; tu ne convoiteras point la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son boeuf, ni son âne, ni rien qui soit à ton prochain.

18 Et tout le peuple vit les tonnerres, et les flammes, et le son de la trompette, et la montagne fumante; et le peuple vit cela, et ils craignirent et se tinrent à distance, et dirent à Moïse:
19 Parle avec nous, toi, et nous écouterons ! Mais que Dieu ne parle point avec nous, sinon c’est la mort.
20 Cependant, Moïse dit au peuple:
Ne craignez pas; car
c'est afin que vous en passiez par l’épreuve (la tentation) que Dieu vient,

et afin que vous en passiez par la crainte, que cette crainte soit devant vos yeux,

pour que pécher n’existe plus en vous.


21 Mais le peuple se tint à distance; quant à Moïse, il s'approcha de l'obscurité profonde où Dieu se tient.

Prédication
            Le peuple craint, il a peur. Il s’adresse à Moïse pour lui dire : « Parle avec nous, toi, et nous écouterons. Mais que Dieu ne parle pas avec nous, sinon c’est la mort. »
        Et le lecteur de s’étonner. Juste après que Dieu ait parlé, juste après qu’il ait donné dix commandements essentiels, voici qu’en l’espèce le peuple ne veut pas entendre directement sa parole, sous peine de mourir, et opte pour une parole humaine. Le peuple de Dieu a peur de Dieu. Et l’on sait que, dans peu de temps, il va préférer se fabriquer un dieu d’or, une idole morte, plutôt qu’être choisi par Dieu ; qu’il va préférer s’asservir à une statue fabriquée et qu’il voit, plutôt qu’être libéré par Dieu qu’il ne voit pas. Mais c’est une autre histoire. Pour l’heure, le peuple a peur de Dieu qui parle et préfèrerait entendre une parole dite par un être humain… Parle avec nous, toi, dit le peuple à Moïse, et nous écouterons !
            Nous nous intéressons à ce que Moïse répond. Moïse bien évidemment va tenter de conjurer cette crainte. Sera-t-il écouté, tout comme le peuple semble le lui promettre ?
            1.
            Moïse, lui n’a pas peur. Il prend le risque de dialoguer avec Dieu, et il n’en meurt pas. Est-il le seul que Dieu épargne, parce qu’il est Moïse ? Lorsque, dans les chapitres qui précèdent notre lecture, on se prépare au don de la Loi, on balise le pied de la montagne, et on recommande que le peuple ne s’en approche pas, de peur que certains ne meurent. Certains, mais pas tous. Ce qui signifie qu’au sein du peuple, il y a des personnes, anonymes complets, qui pourraient bien s’approcher, entendre et ne pas mourir. Il y a des risques qu’il faut prendre, parfois… On peut entendre la parole de Dieu et ne pas mourir. Cela ne signifie pas pour autant qu’entendre la parole de Dieu laisse indemne. Nous y venons.
            2.
            Moïse parle de nouveau : « C’est afin que vous en passiez par l’épreuve (la tentation) que Dieu vient. »
            Ce n’est pas du tout par hasard que ce propos vient juste après que les dix commandements aient été donnés.
Les dix commandements sont parole de Dieu, ils éprouvent l’auditeur, et le lecteur. Qui tient debout devant les dix commandements ? Est-ce que quelqu’un peut dire qu’il n’a jamais transgressé aucun des commandements ? Les commandements interrogent l’être humain dans toutes ses dimensions. Ils interrogent ses pensées et ses intentions ; ils interrogent les paroles prononcées, et celles aussi qui sont tues ; ils interrogent les actes, et même ceux qui n’ont pas été commis. En cela, les commandements nous mettent à l’épreuve. Et en cela ils sont, littéralement, parole de Dieu.
Mais ça n’est pas tout. Les dix commandements interrogent aussi la manière avec laquelle on les met en œuvre. Ils interrogent la liberté et la joie avec lesquelles on les respecte ; et ils interrogent l’indifférence ou la tristesse qu’on ressent si on les a transgressés. Ils interrogent aussi les mérites qu’on s’octroie parfois pour les avoir mis en œuvre… Ils interpellent la tentation qu’on peut avoir de réglementer, de figer, voire de tarifer les  relations avec Dieu.
Personne ne tient debout devant les dix commandements. Faut-il craindre cela ? Moïse affirme que non, il affirme que Dieu vient, que Dieu parle, pour qu’on en passe par l’épreuve et par la tentation, et qu’on traverse cela. La parole de Dieu nous démasque, elle sonde les reins et les cœurs, interroge radicalement les actes et les pensées, mais la vérité de ce qu’est un être humain n’est pas mortelle devant Dieu. On peut prendre le risque de ne pas fuir cette vérité-là.
            3.
            Il y a pourtant quelque chose de la crainte, et Moïse rajoute donc : « Dieu vient afin que vous en passiez par la crainte, que cette crainte soit devant vos yeux. » Il y a plusieurs sortes de crainte. Ici, la crainte du peuple, c’est celle qui fait redouter la parole de Dieu est la crainte du menteur, la crainte de celui qui se ment à lui-même et ne veut rien savoir de son mensonge. Elle est une crainte qui fige.
La crainte qui fait désirer la parole de Dieu, celle que Moïse recommande, est au contraire l’espérance confiante de la vérité. Elle est l’espérance que cette parole nous traverse, nous dépouille, nous renouvelle et nous fasse choisir la vie, une vie dont les contours demeurent à bâtir et les chemins à découvrir.
            4.
            Et Moïse ajoute une chose encore : Dieu vient et parle afin que pécher  n’existe plus en vous. Qu’est-ce que pécher, dans ce contexte ? Pécher, dans le contexte de l’Exode, c’est se tenir mordicus à ce qui fut, sans rien vouloir mettre en question, ni en jeu. Pécher, c’est préférer mourir en Egypte et en esclave, que vivre une liberté certes confiante, mais toujours interrogée. Pécher, c’est enfin préférer la parole extérieure d’un homme à qui l’on peut toujours dire « Tais-toi ! » ou « Cause toujours… » à la parole intérieure de Dieu qui nous met à nu devant nous-mêmes et devant lui. Pécher, c’est ainsi préférer le silence de Dieu à sa parole.

Et que fait le peuple, une fois que Moïse lui a expliqué pourquoi sa crainte est sans fondement et sans objet ? Le peuple l’écoute-il, tout comme il s’y est engagé ? Les gens du peuple s’approchent-ils ? Lisons seulement : « 21 Mais le peuple se tint à distance (…) » 
Le peuple, collectivement, choisit la crainte, l’illusion, le mutisme… la servitude. Quant à Moïse, résolument, en témoin de la bonté et de la vérité de la parole de Dieu, ayant dit ce qu’il avait à dire, choisit de ne rien faire d’autre que ce qu’il a déjà fait : s’approcher de Dieu et s’en remettre à Lui : « (…) il s'approcha de l'obscurité profonde où Dieu se tient. »

Dieu se tient dans l’obscurité profonde, non qu’il soit un Dieu obscur, c’est même tout le contraire. Dieu se tient dans l’obscurité profonde, c’est une confession de foi. La voici, à la première personne du singulier :

Mon Dieu se tient dans l’obscurité profonde,
Il m’attend dans mon obscurité profonde,
Là où – et lorsque – ayant délibéré, choisi, et agi,
Après avoir fait tout ce qu’il m’est possible de faire,
Je ne peux plus que faire confiance, et attendre.
C’est l’obscurité profonde car je ne sais alors ni ce qui adviendra, ni quand cela adviendra.
Mais je crois que Dieu se tient là, et m’attend.
C’est donc sans crainte que je m’approche.
Le chemin n’est jamais caché pour Dieu.
Amen.