samedi 31 janvier 2026

Vous serez parfaits (Matthieu 5,38-48)

Matthieu 5

38 «Vous avez appris qu'il a été dit: Œil pour œil et dent pour dent.

 39 Et moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Au contraire, si quelqu'un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l'autre.

 40 À qui veut te mener devant le juge pour prendre ta tunique, laisse aussi ton manteau.

 41 Si quelqu'un te force à faire mille pas, fais-en deux mille avec lui.

 42 À qui te demande, donne; à qui veut t'emprunter, ne tourne pas le dos.

 43 «Vous avez appris qu'il a été dit: Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi.

 44 Et moi, je vous dis: Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent,

 45 afin d'être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes.

 46 Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense allez-vous en avoir? Les collecteurs d'impôts eux-mêmes n'en font-ils pas autant?

 47 Et si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d'extraordinaire? Les païens n'en font-ils pas autant?

 48 Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait.

Prédication : 

         Quelques versets du sermon sur la montagne, qui doivent être d’une certaine importance, parce qu’il en va à la fin de la perfection divine (de Dieu), d’une perfection divine à laquelle l’être humain doit atteindre…

            Et tout de suite – si j’ose dire – nos ennuis commencent, car deux traductions d’un même verbe nous sont proposées. L’une : vous donc, soyez parfaits comme votre père céleste est parfait. L’autre : vous donc vous serez parfaits comme votre père céleste est parfait.

            Cette perfection – nous la préciserons tantôt – advient-elle instantanément par exemple lorsque l’être humain se soumet à toutes sortes d’impératifs, toutes sortes de Lois, ou advient-elle au fil d’une longue maturation ? Ce qui advient dans l’un et l’autre cas ne sera évidemment pas la même chose. Et puisqu’il est question de perfection divine, puisqu’il est question de Dieu, deux représentations de Dieu bien différentes l’une de l’autre vont probablement émerger de la méditation de ces versets, méditation du simple verbe être.

            Disons tout de suite qu’il y aura Dieu, le Dieu du et, et qu’il y aura Dieu, le Dieu du mais.

 

            Dans les versets que nous méditons maintenant, par deux fois nous avons : « Vous avez appris qu’il a été dit… mais/et moi je vous dis… » En fait, cette tournure revient 6 fois dans cette partie du sermon sur la montagne. C’est une fois encore notre petit mot de deux lettres qui vient embarrasser les lecteurs.

            Ce petit mot signifie-t-il et ou mais ? Lorsqu’une certaine chose a été dite depuis toujours et qu’on ajoute mais moi je vous dis… cela signifie que cette certaine chose est abrogée. Mais si l’on ajoute et moi je vous dis, cela signifie que la chose ancienne se voit enrichie d’une signification nouvelle.

            Par exemple : Vous avez appris qu’il a été dit : « Œil pour œil et dent pour dent » ; nous peinons à comprendre que, lorsque cette loi fut promulguée, elle constitua un réel progrès, en limitant l’extension de la vengeance. Avant le Talion, il y avait des lois terribles : une famille entière pouvait être massacrée pour venger une simple égratignure. Mais dans un monde différemment structuré, et plus apaisé, le Talion lui-même est-il encore nécessaire ?

            Vous avez appris qu’il a été dit : « Œil pour œil et dent pour dent ». Voilà la suite du texte : et moi je vous dis de ne pas résister au méchant ; au contraire, si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre. C’est ainsi que le droit évolue, d’autres limites sont assignées à de nouveaux énoncés régulateurs.

            Sauf qu’il ne s’agit pas ici seulement d’un élargissement du droit. Ça y ressemble. C’est seulement une ressemblance. Si les formes primitives donnaient à la vengeance une extension sans limite, la proposition du Sermon sur la montagne renverse complètement la perspective, double renversement : recevoir les coups de l’offenseur, et les recevoir sans limite. Et si l’on veut bien voir dans ce texte un modèle d’Évangile, tel est l’Évangile : (pas seulement le et, pas seulement le mais)  recevoir les coups sans les rendre, sans limite, faire passer l’amour fraternel avant l’amour de Dieu, ne pas résister au méchant, aimer ses ennemis, etc. Et dans ce chapitre 5 dont nous ne méditons qu’un fragment, nous trouvons par anticipation bien des événements qui vont se passer dans la suite, et jusqu’à la fin.

            Et ainsi nous verrons comment le propos de Jésus deviendra des actes, les propos deviendront des actes, et se perpétueront, devenant Passion, et don entier de soi dans sa mort et dans sa résurrection.

 

            Ce qui devient donc des paroles et des actes de Jésus, dans le cœur du récit, des paroles et des actes de ses disciples, aussi. Avec le et et le mais, c’est une précieuse enquête que les lecteurs peuvent entreprendre sur les personnages de l’évangile, et sur eux-mêmes. Où en sont-ils, les uns et les autres ? Ce changement radical de perspective dont nous savons qu’il peut avoir lieu, a-t-il véritablement eu lieu ? Y a-t-il eu un changement de comportement ?

            Et puis le rapport à certains textes a-t-il changé ? Par exemple : « si ton œil droit entraine ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi » Qu’en fait-on dans la perspective du mais ? Et qu’en fait-on dans la perspective du et ?

            Car il est des commandements qui ont été écrits pour être accomplis, et d’autres qui ont été écrits pour ne pas être accomplis. Souvent ils se ressemblent, et même beaucoup. Souvent même c’est le même commandement. Et comme le temps passe et prend toujours ses tours, la réflexion ne doit – ne devrait – jamais s’arrêter.

 

            Et nous en revenons à ce par quoi nous avons commencé, le et et le mais, Le Dieu du et et le Dieu du mais.

            Il faut bien garder le et pour maintenir Dieu dans un dynamisme perpétuellement créateur. Sans ce dynamisme nous n’avons que des énoncés desséchés à force d’être affirmatifs, et qui ne servent plus qu’à taper sur la tête des gens. Or les gens méritent mieux que ça, et Dieu aussi, et les Saintes Écritures aussi. (Une sorte de premier niveau)

            Et en second niveau, il nous faut retrouver la fin de notre texte du jour, « vous donc vous serez parfaits comme votre père céleste est parfait ». Certains rendent « soyez parfais… » Mais comment pourrait-on faire peser sur vos têtes un impératif aussi massif ? Comment pourrait-on vous ordonner soyez Dieu !? Il faut écarter  cela, et garder le futur, vous serez parfaits, un jour, sur votre chemin et dans telles circonstances, cela – la divinité – vous sera donnée, ou vous la prendrez, et vous en ferez don à vos contemporains.

            En cela, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait. 

samedi 24 janvier 2026

Toujours et maintenant (Matthieu 4,12-25)

 Matthieu 4

12 Ayant appris que Jean avait été livré, Jésus se retira en Galilée.

 13 Puis, abandonnant Nazara, il vint habiter à Capharnaüm, au bord de la mer, dans les territoires de Zabulon et de Nephtali,

14 pour que s'accomplisse ce qu'avait dit le prophète Esaïe:

15 Terre de Zabulon, terre de Nephtali, route de la mer, pays au-delà du Jourdain, Galilée des Nations!

16 Le peuple qui se trouvait dans les ténèbres a vu une grande lumière; pour ceux qui se trouvaient dans le sombre pays de la mort, une lumière s'est levée.

 17 À partir de ce moment, Jésus commença à proclamer: «Convertissez-vous: le Règne des cieux s'est approché.»

 18 Comme il marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon appelé Pierre et André, son frère, en train de jeter le filet dans la mer: c'étaient des pêcheurs.

19 Il leur dit: «Venez à ma suite et je vous ferai pêcheurs d'hommes.»

20 Laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent.

21 Avançant encore, il vit deux autres frères: Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, dans leur barque, avec Zébédée leur père, en train d'arranger leurs filets. Il les appela.

22 Laissant aussitôt leur barque et leur père, ils le suivirent.

23 Puis, parcourant toute la Galilée, il enseignait dans leurs synagogues, proclamait la Bonne Nouvelle du Règne et guérissait toute maladie et toute infirmité parmi le peuple.

24 Sa renommée gagna toute la Syrie, et on lui amena tous ceux qui souffraient, en proie à toutes sortes de maladies et de tourments: démoniaques, lunatiques, paralysés; il les guérit.

25 Et de grandes foules le suivirent, venues de la Galilée et de la Décapole, de Jérusalem et de la Judée, et d'au-delà du Jourdain.

Prédication

          Il faut, au début de cette prédication, que nous imaginions Jésus heureux, heureux, avec des anges autour de lui, des anges qui le servent. C’est sa situation à la fin du récit des tentations. On imagine que Jésus ne manque ni de nourriture, ni d’excellente compagnie, ni d’ombre lorsqu’il fait chaud, ni de chaleur lorsqu’il fait froid… Si Jésus a résisté vaillamment à trois tentations, en voici une quatrième, en trois mots : heureux pour toujours.

            Il faut aussi que nous imaginions les pêcheurs au bord du lac de Galilée. Ils sont pêcheurs, fils de pêcheurs et, selon toute vraisemblance, ils seront pêcheurs leur vie durant, et leurs enfants après eux. Or, pêcher est en ce temps une activité assez vile, assez impure, et assez dangereuse. Seront-ils pour toujours ce qu’ils ont toujours été ?

            Il  faut encore que nous imaginions des malades incurables, des paralysés, des gens éprouvés par la vie, des gens incapables physiquement d’initiatives. Seront-ils toujours ce qu’ils sont maintenant ?

 

            Il faut maintenant que nous prenions conscience de ce que signifient les versets du prophète Esaïe cités par Matthieu : « Terre de Zabulon, terre de Nephtali, route de la mer, pays au-delà du Jourdain, Galilée des Nations ! Le peuple qui se trouvait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Pour ceux qui se trouvaient dans le sombre pays de la mort, une lumière s’est levée. » (Esaïe 8,23-9,1) Ce texte, lorsque Matthieu le cite, est un texte qui peut bien avoir huit siècles d’ancienneté. Au temps de Matthieu, ces terres avaient tant de fois été conquises et perdues, avaient tant de fois vu leurs populations être déportées et, parfois, revenir, ces terres étaient tellement terres de métissage que, pour certains, elles n’étaient plus Terre promise, Terre de la promesse. Et même si certains des habitants de ces terres venaient adorer Dieu à Jérusalem, ils n’étaient que tolérés par ceux de Judée qui, du haut de leur Temple, se proclamaient élus, purs, bénis, depuis toujours et pour toujours, eux et personne d'autre.

            Matthieu proclame que, sur ceux qui, depuis huit siècles, se trouvaient dans le sombre pays de la mort, une lumière s’est levée. Cette lumière s’est levée lorsque Jésus a un jour quitté la Judée, s’est retiré sur cette terre perdue de Galilée et a commencé à y proclamer sa Bonne nouvelle. Quelle est cette bonne nouvelle ? Le monde entier dit « toujours », l’espérance dit « un jour peut-être », et Jésus, lui, dit « maintenant ». La Bonne nouvelle de Jésus c’est l’appel à la conversion, et la conversion c’est lorsque quelqu’un passe concrètement du « toujours » au « maintenant ».

            Et nous nous demandons comment cela se peut. Matthieu nous le dit, très précisément.

 

            Pour que la Bonne nouvelle ne soit pas une idée en l’air mais une possibilité concrète, il faut d’abord que celui qui la proclame la proclame concrètement.

C’est exactement ce que Jésus fait, lorsqu’il passe du « toujours » au « maintenant ». Servi par les anges, à l’écart du monde, béni dans son coin, c’est cela, le « toujours ». Or, la réalité du monde étant parvenue jusqu’à lui, et lui ayant pris acte de ce qu’est sa propre bénédiction, ayant aussi pris acte de ce qu’est la situation de ces Galiléens ses contemporains, il commence à se consacrer à eux, « maintenant ». Jésus met en jeu sa propre bénédiction, il en propose le partage.

Ainsi, à ces pêcheurs de poissons que le sort avait fait naître fils de pêcheurs de poissons, et qui auraient dû le demeurer « toujours », il dit « maintenant ». Il leur propose une autre vie. Il leur fait cette offre, à eux qui ont une petite liberté de choisir. Et les pêcheurs de poissons le suivent, à l’instant, « maintenant », avec pour seul objectif, celui encore un peu vague et incertain, de devenir à la suite de Jésus pêcheurs d’êtres humains. Ces hommes-là, parce que Jésus est passé du « toujours » au « maintenant », passent eux-mêmes du « toujours » au « maintenant ».

Mais ces hommes ont une petite liberté, nous l’avons dit. Qu’en est-il de ceux qui, malades de toutes sortes, n’ont aucune liberté ? Et bien, nous l’avons lu, Jésus les guérit. La malédiction de la maladie, ce « toujours » est, à ce moment, transformé en « maintenant ». Il l’est, par divine puissance, parce que Jésus a choisi de renoncer au « toujours » de sa bénédiction personnelle, et à choisi de la partager avec ses contemporains. Et si l’on veut voir dans ces multiples miracles la main agissante de Dieu, il n’est qu’à reconnaître que ce sont les anges qui continuent de servir « maintenant » Jésus, tout comme ils le servaient avant, tout comme ils l’auraient servi « toujours ». Ceci pour dire que le partage concret d’une bénédiction personnelle n’épuise jamais cette bénédiction.

 

Pourtant, ça n’est pas si simple. Cela semble très simple lorsque Jésus commence son ministère. Ça sera moins simple un peu plus tard. On voit bien qu’il peine, parfois, qu’il se retire, parfois, et que le « maintenant » de son engagement est parfois trop lourd… Et c’est beaucoup moins simple encore pour ceux qu’il appelle. Ils auraient été « toujours » pêcheurs de poissons. Ils partent « aussitôt » (maintenant) à la suite de Jésus. Deviendront-ils un jour pêcheurs d’êtres humains ? Un pêcheur de poissons de ce temps-là, qui pêche des poissons pour vivre, et non pas pour le sport, il attrape des poissons, il les tue, et les mange. Le pêcheur de poissons prend la vie du poisson pour que la vie du pêcheur continue.

Un pêcheur d’êtres humains, ça perd tout le bénéfice personnel de la bénédiction, ça risque de perdre sa propre vie, pour qu’un être humain vive. Un pêcheur de poissons, ça a premièrement le souci de sa propre vie. Sans doute faut-il presque une vie entière pour être détaché du souci de sa propre vie. Peut-être même qu’on n’en a jamais fini d’apprendre à devenir pêcheur d’êtres humain.

 

Ce qui est clair, en matière de conversion, à la suite de Jésus, c’est qu’on y perd le bénéfice du « toujours ». Et même si la vie chrétienne peut commencer par un « aussitôt », elle ne peut durer que dans le « maintenant ». Sa vérité est dans le « maintenant ». Or, puisque tel est le lieu de sa vérité, elle ne peut être que fragile, que contestable, qu’éprouvée. Et l’on en verra plus d’un rechercher le confort perdu des « toujours ». Ils le chercheront en invoquant pour les uns la Tradition bimillénaire de l’Eglise, pour les autres en exigeant que la liturgie ne change jamais. D’autres encore chercheront ce confort en exhibant des versets bibliques toujours forcément incontestables, comme si Dieu était captif des Saintes Écritures, des liturgies et des traditions… Et tous, en recherchant le confort du « toujours », ne feront que céder aux tentations que le Christ dont ils se réclament avait lui-même repoussées.

C’est pourtant « maintenant » qu’il faut vivre et annoncer l’Évangile, avec et pour nos contemporains.

 

En a-t-on jamais fini ? Jésus passe et nous dit « Venez à ma suite et je vous ferai pêcheurs d’êtres humains. » Il passe, nous ne bougeons pas. Il repasse et, cette fois, nous le suivons, mais avec nos bons vieux filets  de « toujours » sur les bras – on n’est jamais trop prudent. Un peu plus loin nous nous arrêtons même pour les lancer et lui, il nous sourit et nous fait remarquer que nous ne sommes plus au bord de la mer, que nous venons « maintenant » de jeter les filets sur un tas de cailloux. Nous laissons donc là nos filets, « maintenant ».

 

L’exigence évangélique, celle de vivre réellement « maintenant », est parfois difficile à vivre. Nous renâclons. Notre maître, notre Seigneur, lui, est patient.

Amen


samedi 10 janvier 2026

Rituels et liberté (Jean 1,29-34)

Jean 1

29 Le lendemain, il voit Jésus qui vient vers lui et il dit: «Voici l'agneau de Dieu qui enlève le péché du monde.

30 C'est de lui que j'ai dit: ‹Après moi vient un homme qui m'a devancé, parce que, avant moi, il était.›

31 Moi-même, je ne le connaissais pas, mais c'est en vue de sa manifestation à Israël que je suis venu baptiser dans l'eau.»

32 Et Jean porta son témoignage en disant: «J'ai vu l'Esprit, tel une colombe, descendre du ciel et demeurer sur lui.

33 Et je ne le connaissais pas, mais celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau, c'est lui qui m'a dit: ‹Celui sur lequel tu verras l'Esprit descendre et demeurer sur lui, c'est lui qui baptise dans l'Esprit Saint.›

34 Et moi j'ai vu et j'atteste qu'il est, lui, le Fils de Dieu.»

Prédication

            Voici l’agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde. Selon Jean l’évangéliste, c’est une Parole de Jean le Baptiste, prononcée lorsqu’il vit Jésus venir à lui. Parole aussi que le prêtre prononce à un moment précis de la messe, pour inviter l’assemblée – c'est-à-dire chaque fidèle en lui-même et tous les fidèles ensemble – à reconnaître Jésus qui vient, Jésus qui est présent.

Alors l’assemblée peut, dans la foi, vivre la même expérience que Jean le Baptiste, qui vécut et prêcha l’espérance de cet instant, et qui vit en Jésus s’accomplir son espérance, l’espérance de sa vie.

            Mais quelle était cette espérance ? En voici l’expression : voir l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. Nous allons tâcher de méditer cette expression.

 

            Cette expression fait instantanément penser aux cultes sacrificiels – au pluriel – dont les rituels – parfois extrêmement complexes – nous ont été soigneusement transmis dans les 5 premiers livres de la Bible. Ainsi, il y a, principalement dans les livres du Lévitique et des Nombres, des rituels de sacrifices pour tous les moments de la journée et pour tous les événements de la vie. L’étude approfondie de ces rituels et la question historique de leur mise en pratique sont des sujets passionnants.

            Du temps de Jésus, certains de ces rituels se pratiquaient toujours au Temple de Jérusalem, mais le Temple n’était pas le seul lieu où l’on sacrifiait à Iahvé. Lorsque Jean a écrit son évangile, le Temple n’existait plus ; mais la mémoire du Temple et de ce qui s’y pratiquait était encore fraîche. De plus, un culte sacrificiel était encore  pratiqué, par les Samaritains, sur le mont Garizim. Nous avons, avec le 4ème chapitre de Jean (Jésus chez les Samaritains), la trace d’une mission chrétienne précoce vers la Samarie. Nous pouvons donc penser que le thème du sacrifice était compréhensible par le premier lectorat de l’évangile de Jean.

Parmi les rituels qui nous ont été transmis, nous en retenons 2.

 

Le premier rituel est celui d’un sacrifice annuel, et l’animal sacrifié est un bouc. Le bouc est l’animal qui est abattu le plus souvent dans des sacrifices d’expiation pour le pardon des péchés. Ce peut être pour un péché individuel, et alors l’animal est égorgé. Mais ce peut être aussi pour tous les péchés de tout le peuple. Alors, une fois par an, un bouc était chargé, par l’office du prêtre, de tous les péchés du peuple, était conduit dans le désert et y est abandonné à un triste sort (Lévitique 16,21).

Le second rituel que nous mentionnons est celui d’un sacrifice qui n’est pas annuel, mais qui est offert deux fois par jour, le matin et le soir et qui est un sacrifice complet : aucune part n’en revient au prêtre, tout y est consumé. L’animal sacrifié y est un agneau sans défaut et âgé d’un an (Nombres 28,4). Ce sacrifice particulier a si je comprends bien, pour unique fonction de rappeler la perpétuité de l’Alliance, et peut-être de la réactiver.

 

Ce sont donc là deux sacrifices auxquels il est possible de penser lorsqu’on médite sur la phrase de Jean le Baptiste : « Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. » Chacun de ces deux sacrifices appelle une remarque.

Le sacrifice biquotidien des agneaux sans défaut nous signale qu’il faut moins d’une demi-journée à un être humain normalement pieux pour oublier le sens de l’Alliance ! En une demi-journée au plus, un tel être humain aura oublié la libre initiative de Dieu qui fait grâce, et aura oublié ce qu’est l’engagement d’un être humain qui choisit de recevoir et d’honorer cette grâce. Une demi-journée pour oublier, pour renier, pour mentir… Par exemple, une demi-journée pour le disciple Pierre, qui passe de l’expression d’un engagement très absolu à l’expression d’un reniement absolu. Ne sommes-nous pas un peu Pierre, parfois, ou jamais ?

Le sacrifice biquotidien des agneaux inspire à raison aux catholiques romains une discipline de la messe quotidienne, et inspire aussi aux protestants, à raison, leur pratique quotidienne faite de lecture et de méditation de la Bible, ainsi que d’oraison.

            Le sacrifice annuel du bouc signale que par une succession d’opérations symboliques, le peuple de Dieu tout entier, et donc les humains, chacun pour lui-même mais aussi chacun dans toutes les relations qu’il entretient avec ses contemporains, peut être pardonné, ou délié de ses péchés, fautes et autres compromissions.

 

Mais qu’en est-il du sacrifice de l’agneau de Dieu ? Qu’en est-il de cet agneau si particulier, l’Agneau de Dieu ? Les bêtes offertes dans les sacrifices que nous avons mentionnés précédemment sont offertes par l’homme à  Dieu. L’homme, en offrant ces bêtes, en se privant du capital et de la sécurité qu’elles représentent, manifeste sa foi en Dieu.

S’agissant de l’agneau de Dieu, c’est Dieu lui-même qui apporte l’agneau (chose connue depuis Genèse 22), qui l’offre aux êtres humains. Et de cet agneau, qui est Jésus, nous savons (Prologue de l’évangile de Jean) qu’il est le Verbe fait chair, qu’il est Dieu lui-même qui s’est fait homme. Dans le sacrifice de l’agneau de Dieu, c’est donc Dieu lui-même qui s’offre en sacrifice au bénéfice de l’humanité toute entière. Il le fait une fois pour toutes. Et en le faisant, il délie l’humanité de toutes les règles, obligations, pesanteurs et autres chaînes possibles, dont celles que parfois l’homme impose à l’homme, parfois au nom même de Dieu.

Nous sommes cette humanité libérée, et libératrice. Puissions-nous honorer toujours cette libération et celui qui en est la source. Amen

samedi 3 janvier 2026

Divines manifestations (Matthieu 2,1-12)

Matthieu 2

1 Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des mages venus d'Orient arrivèrent à Jérusalem

2 et demandèrent: «Où est le roi des Juifs qui vient de naître? Nous avons vu son astre à l'Orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui.»

3 À cette nouvelle, le roi Hérode fut troublé, et tout Jérusalem avec lui.

4 Il assembla tous les grands prêtres et les scribes du peuple, et s'enquit auprès d'eux du lieu où le Messie devait naître.

5 «À Bethléem de Judée, lui dirent-ils, car c'est ce qui est écrit par le prophète:

6 Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n'es certes pas le plus petit des chefs-lieux de Juda: car c'est de toi que sortira le chef qui fera paître Israël, mon peuple.»

7 Alors Hérode fit appeler secrètement les mages, se fit préciser par eux l'époque à laquelle l'astre apparaissait,

8 et les envoya à Bethléem en disant: «Allez vous renseigner avec précision sur l'enfant; et, quand vous l'aurez trouvé, avertissez-moi pour que, moi aussi, j'aille me prosterner devant lui.»

9 Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route; et voici que l'astre, qu'ils avaient vu à l'Orient, avançait devant eux jusqu'à ce qu'il vînt s'arrêter au-dessus de l'endroit où était l'enfant.

10 À la vue de l'astre, ils éprouvèrent une très grande joie.

11 Entrant dans la maison, ils virent l'enfant avec Marie, sa mère, et, s’étant inclinés, ils se prosternèrent devant lui ; ouvrant leurs coffrets, ils lui offrirent en présent de l'or, de l'encens et de la myrrhe.

12 Puis, divinement avertis en songe de ne pas retourner auprès d'Hérode, ils se retirèrent dans leur pays par un autre chemin.

Prédication

              Épiphanie, du verbe grec épiphanéo, mot à mot quelque chose comme manifester au-dessus, ou d’en-haut. Qu’est-ce qui se manifeste au-dessus, d’en-haut ? L’étoile ? Oui, l’étoile, mais aussi, peut-être, le roi des Juifs, ou encore l’autre roi, Hérode, qui se veut et s’espère au-dessus, au-dessus de tout, comme parfois les rois, et à quel prix, nous le savons, le prix du sang des innocents, le prix d’une inconsolable douleur.

Avant que le prix du sang ne soit payé par les pauvres gens de Bethléem, il y a comme un temps de suspension, marqué par cette question : Où est le roi des Juifs qui vient de naître… ? Étrange question qui présuppose un savoir, qui présuppose connue la réponse à une autre question : qu’est-ce que le roi des Juifs ? Esquisse d’une réponse, en quatre indices

 

1.     Qu’est-ce que le roi des Juifs ? Premier indice : on sait qu’il vient de naître. Quelque part, à un moment précis de l’histoire, un enfant est né. Avant de dire que cet enfant-là est particulier, considérons que la naissance d’un enfant est un événement très banal : un être humain de plus entre dans la vie. Mais c’est aussi un événement intime, pour cette femme-là, pour cet homme-là. Mais qui les connaît ? Il faut être lecteur de la Bible pour savoir d’un certain enfant qui vient de naître qu’il est le roi des Juifs. Pour tous les autres, autres lecteurs et autres enfants, ce n’est même pas un événement, ce n’est rien du tout : le roi des Juifs passe comme tout le monde par le point zéro de l’aventure humaine, le point le plus banal, et finalement le plus intime.

2.     Qu’est-ce que le roi des Juifs ? Deuxième indice : nous avons vu son étoile à l’Orient… Un personnage quelconque n’a pas d’étoile. Le roi des Juifs a une étoile. Une certaine étoile s’est mise à briller et cette étoile est celle du roi des Juifs, personnage céleste. Les cieux donc, grand livre ouvert pour toute l’humanité, donnent l’information, et aussi vrai que tout le monde peut regarder le ciel, cette information extraordinaire, qui concerne un personnage singulier et extraordinaire, est tout à la fois soudaine et totalement publique. La naissance du roi des Juifs est une information de la plus haute importance, tout à fait singulière et totalement publique.

3.     Qu’est-ce que le roi des Juifs ? Troisième indice : à Bethléem de Judée, car il est écrit… Ce troisième indice est un accomplissement scripturaire, non pas un simple accomplissement parmi d’autres possibles, mais l’accomplissement des accomplissements : Bethléem… c’est de toi que sortira celui qui mènera paître Israël mon peuple. Le roi des Juifs est l’accomplissement prophétique de toute une immense tradition scripturaire ; un peuple entier trouve son guide et son berger, avec promesse de temps nouveaux, paisibles et joyeux. 

4.     Qu’est-ce que le roi des Juifs ? Quatrième indice : nous sommes venus nous prosterner devant lui. C’est ce que les mages, venus de loin, représentant le monde entier, sont venus faire : se prosterner devant Lui. Mais en faisant cela, ils modifient et généralisent la notion même d’Israël : ce n’est pas un peuple seulement qui est concerné par ce roi des Juifs qui vient de naître, mais l’humanité entière. Les traditions des Hébreux, leur éthique, leur culte et leurs traditions prophétiques trouvent en ce roi des Juifs leur plein accomplissement, un accomplissement en forme de promesse universelle : il mènera paître l’humanité.

 

Qu’est-ce donc, finalement, que ce roi des Juifs qui vient de naître ? C’est une espérance pour l’humanité entière, nourrie par l’espérance d’un peuple particulier qui n’a jamais cessé de persister et de survivre dans sa propre espérance, espérance fondée en Dieu, créateur, qui est aux cieux, et mise en œuvre par un être fait de cette ordinaire chair humaine, le roi des Juifs.

Être roi des Juifs, c’est donc être un être humain, rien qu’un être humain, infiniment proche de Dieu, fondé en Dieu, confondu avec Dieu, doté de la puissance de Dieu, nourri par l’étude des Saintes Écritures et de leurs Grands Commentateurs, nourri aussi par la prière et le culte, mettant en œuvre concrètement la promesse qu’ils portent, être humain qui vivra, parlera et agira publiquement pour la consolation et pour le bien de l’humanité.

 

Le roi des Juifs vient de naître. Quel peut être le destin du roi des Juifs ? Il nous faut poursuivre la lecture. Vous connaissez la suite de l’évangile de Matthieu et vous en connaissez la fin.

Nous voyons, dès son commencement, que le roi des Juifs n’est pas vraiment le bienvenu. Le roi Hérode est violemment troublé par l’annonce de la naissance du roi des Juifs et nous savons quelle sera sa ruse et quelle violence il saura déchaîner pour tâcher de mettre fin à cette royauté dont il pense qu’elle mettrait en question la sienne… Le roi des Juifs n’est ainsi pas le bienvenu chez le roi Hérode. Le roi des Juifs n’est pas le bienvenu non plus chez certains Juifs… certains chefs de synagogues, chez certains puissants, certains champions de la doctrine, certains intégristes de la pureté, certains grands prêtres intégristes… Ainsi il est faux de dire que le roi des Juifs n’a pas été reconnu par les Juifs, expression injustement totalisante. Pour dire vrai, le roi des Juifs ne peut jamais être le bienvenu là où des humains – Juifs ou pas – font profession de dominer d’autres êtres humain. Auprès de ceux qui, dominants, exigent la soumission de leurs semblables, le roi des Juifs n’est jamais le bienvenu. Il est même si peu le bienvenu qu’il est toujours urgent de s’en débarrasser. Cette vérité sera écrite une fois pour toutes au-dessus de la tête du roi des Juifs lorsque celui-ci sera crucifié : voilà ce que les puissants font et feront toujours du roi des Juifs.

 

Mais parce qu’il est roi des Juifs, la mise à mort de sa chair ne signe pas la fin de son existence. Il est mort mais son l’espérance invincible portée par les témoignages recueillis dans les Saintes Écritures ne saurait être biffée. Ainsi, du roi des Juifs, il est toujours possible de dire qu’il vient de naître. Il sera le bienvenu chez les petits, les moins que rien, les faibles ; il sera le bienvenu chez ceux qui ont conscience de leur fragilité, il sera le bienvenu chez les honnêtes gens…

Alors, aujourd’hui, nous vous annonçons que le roi des Juifs vient de naître. Il est ainsi toujours possible, après un grand voyage ou après juste quelques pas, de se prosterner devant lui. Il est toujours possible de l’accueillir dans nos cœurs et de lui apporter le présent de nos vies.

Amen