samedi 29 mars 2025

Le bon accueil (Luc 25, 1-32) le meilleur accueil possible

Luc 15

1 Les collecteurs d'impôts et les pécheurs s'approchaient tous de lui pour l'écouter.

 2 Et les Pharisiens et les scribes murmuraient; ils disaient: «Cet homme-là fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux!»

 3 Alors il leur dit cette parabole:

(…)

 11 Il dit encore: «Un homme avait deux fils.

 12 Le plus jeune dit à son père: ‹Père, donne-moi la part de bien qui doit me revenir.› Et le père leur partagea son avoir.

 13 Peu de jours après, le plus jeune fils, ayant tout réalisé, partit pour un pays lointain et il y dilapida son bien dans une vie de désordre.

 14 Quand il eut tout dépensé, une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans l'indigence.

 15 Il alla se mettre au service d'un des citoyens de ce pays qui l'envoya dans ses champs garder les porcs.

 16 Il aurait bien voulu se remplir le ventre des gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui en donnait.

 17 Rentrant alors en lui-même, il se dit: ‹Combien d'ouvriers de mon père ont du pain de reste, tandis que moi, ici, je meurs de faim!

 18 Je vais aller vers mon père et je lui dirai: Père, j'ai péché envers le ciel et contre toi.

 19 Je ne mérite plus d'être appelé ton fils. Traite-moi comme un de tes ouvriers.›

 20 Il alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l'aperçut et fut pris de pitié: il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers.

 21 Le fils lui dit: ‹Père, j'ai péché envers le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d'être appelé ton fils...›

 22 Mais le père dit à ses serviteurs: ‹Vite, apportez la plus belle robe, et habillez-le; mettez-lui un anneau au doigt, des sandales aux pieds.

 23 Amenez le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons,

 24 car mon fils que voici était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé.› «Et ils se mirent à festoyer.

 25 Son fils aîné était aux champs. Quand, à son retour, il approcha de la maison, il entendit de la musique et des danses.

 26 Appelant un des serviteurs, il lui demanda ce que c'était.

 27 Celui-ci lui dit: ‹C'est ton frère qui est arrivé, et ton père a tué le veau gras parce qu'il l'a vu revenir en bonne santé.›

 28 Alors il se mit en colère et il ne voulait pas entrer. Son père sortit pour l'en prier;

 29 mais il répliqua à son père: ‹Voilà tant d'années que je te sers sans avoir jamais désobéi à tes ordres; et, à moi, tu n'as jamais donné un chevreau pour festoyer avec mes amis.

 30 Mais quand ton fils que voici est arrivé, lui qui a mangé ton avoir avec des filles, tu as tué le veau gras pour lui!›

 31 Alors le père lui dit: ‹Mon enfant, toi, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi.

 32 Mais il fallait festoyer et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort et il est vivant, il était perdu et il est retrouvé.› »

Prédication : 

              A cette lecture qui nous est recommandée par le lectionnaire, nous pouvons ajouter deux autres courtes paraboles :

  4 «Lequel d'entre vous, s'il a cent brebis et qu'il en perde une, ne laisse pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour aller à la recherche de celle qui est perdue jusqu'à ce qu'il l'ait retrouvée?

 5 Et quand il l'a retrouvée, il la charge tout joyeux sur ses épaules,

 6 et, de retour à la maison, il réunit ses amis et ses voisins, et leur dit: ‹Réjouissez-vous avec moi, car je l'ai retrouvée, ma brebis qui était perdue!›

 7 Je vous le déclare, c'est ainsi qu'il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de conversion.

 8 «Ou encore, quelle femme, si elle a dix pièces d'argent et qu'elle en perde une, n'allume pas une lampe, ne balaie la maison et ne cherche avec soin jusqu'à ce qu'elle l'ait retrouvée?

 9 Et quand elle l'a retrouvée, elle réunit ses amies et ses voisines, et leur dit: ‹Réjouissez-vous avec moi, car je l'ai retrouvée, la pièce que j'avais perdue!›

 10 C'est ainsi, je vous le déclare, qu'il y a de la joie chez les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertit.»

            Avec lesquelles nous avons un tout homogène – et une longue lecture pour une prédication. Que nous commençons comme une devinette : quelle ressemblance y a-t-il entre une brebis, un pécheur, une pièce d’argent, et un fils ? C’est une devinette et elle tourne autour d’un seul verbe qui figure au deuxième verset de notre lecture. Le point commun dans notre texte entre une brebis, un pécheur, une pièce d’argent, et un fils c’est faire bon accueil – plein de sens possibles, accueillir, en effet, mais aussi attendre, prendre sur soi, recevoir de pied ferme. Jésus donc fait bon accueil aux pécheurs, et mange avec eux. On le lui reproche âprement… Dans un monde que des soi-disant purs parce qu’observants, religieux, autoproclamés, partagent en deux, eux, et les autres, Jésus bouleverse les frontières et les usages. Il fait bon accueil, il fréquente, il va chez eux, il parle avec eux, il mange avec eux…

            Pour méditer sur ce bon accueil, nous avons quatre petites affaires, une brebis, un pécheur, une pièce d’argent, et un fils. A qui ferons-nous bon accueil ?

 

            Une pièce d’argent ? Une pièce perdue pour laquelle toute la maison est retournée. Absurdement : le temps de retourner toute la maison aurait pu être un temps travaillé et rémunéré. Sauf que ça n’est pas une pièce que cherche la femme, mais cette pièce-là précisément, même si cette pièce-là est exactement semblable à toutes les autres pièces. La qualité cependant de cette pièce est d’être perdue. Puis retrouvée. A cette pièce la femme va réserver bon accueil. Après avoir présupposé que cette pièce pouvait être cherchée et trouvée, elle lui réserve bon accueil, et la fête avec ses amis.

           

            Ce qu’on fait pour une pièce, le fait-on pour une brebis ? La brebis se perd toute seule. Et lorsque la prend l’angoisse de sa solitude, elle se met à bêler lamentablement. Ça peut aider à la retrouver. Et le berger de la parabole va laisser absurdement 99 autres bêtes pour aller cherche la 100ème, nous le savons bien. Et c’est celle-là qu’il cherche, singularisée par son égarement… ou bien c’est un berger qui, comme on dit, connaît chacune de ses bêtes. Il la retrouve. Une brebis, c’est un être vivant, et même si c’est assez peu intelligent ça l’est toujours plus qu’une pièce d’argent… Une brebis n’est peut-être pas capable de repentir, peut-être un peu plus qu’une pièce d’argent… A cette brebis, le berger fait le meilleur accueil. Après avoir présupposé que cette brebis était encore vivante, pouvait être cherchée et trouvée, il lui réserve bon accueil et fait une fête avec ses amis.

           

            Et un pécheur ? Réserver bon accueil à un pécheur. Jésus ne se fatigue pas à dire ce qu’est un pécheur. Tellement la définition va de soi : un pécheur c’est quelqu’un avec qui l’on n’a rien à voir. Ceci dit, à supposer qu’on s’intéresse à la conversion des pécheurs pour une vie meilleure, on ne peut rien entreprendre si l’on commence justement par ne rien entreprendre, par rejeter. Faute du meilleur accueil, rien n’est possible. Même si ça ne marche pas non plus après le meilleur des accueils. Combien de fois faut-il réserver le meilleur accueil à quelqu’un qui va mal pour qu’il commence à aller mieux ? « Je ne te dis pas sept fois, mais 70 fois sept fois. » Le pécheur est un vivant dont la vie change, et qui a conscience du changement. C’est en quoi il est différent d’une brebis et d’une pièce d’argent. Encore faut-il l’accueillir

           

            Et cet homme qui avait deux fils, combien de fois leur avait-il réservé le meilleur accueil, à l’un comme à l’autre, avant que le plus jeune décide de partir ? Nous connaissons bien l’histoire. Et le père réserva le meilleur de tous les accueils possible au fils cadet. Sur la survie de ce fils, ne disons rien. Prenons le point de vue le plus simple, le fils se souille, se repent, et repenti retourne chez son père. L’accueil du père est mérité, et démesuré. Prenons le point de vue du père : le fils cadet est mort. Et des morts on ne sait rien, sinon qu’ils ne sont rien. Ni la pièce, ni la brebis, ni le pécheur ne sont morts. C’est un mort que le père accueille. La possibilité d’accueillir, que nous voyons être entière chez le père, tient à une espérance lancée jusqu’au-delà de la mort. Accueillir le mort au-delà de la mort, le renouveler, et jouir avec lui du meilleur des repas possible est la forme la plus élevée qui soit du meilleur accueil.

 

            Les Pharisiens et les Scribes, ceux qui murmuraient parce que Jésus faisait bon accueil aux pécheurs et mangeait avec eux… qu’ont-ils pensé des paraboles de Jésus ? Ont-ils accueilli en eux ces paraboles ? Nous ne le savons pas. Ne pas savoir ce que deviennent nos paroles, nos témoignages, et les laisser aller leur propre chemin, cela fait partie du bon accueil que nous pouvons prodiguer à nos contemporains.   

samedi 22 mars 2025

Brève méditation sur la conversion (Luc 13,1-5)

Luc 13

1 À ce moment survinrent des gens qui lui rapportèrent l'affaire des Galiléens dont Pilate avait mêlé le sang à celui de leurs sacrifices.

 2 Il leur répondit: «Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens pour avoir subi un tel sort?

 3 Non, je vous le dis, mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même.

 4 «Et ces dix-huit personnes sur lesquelles est tombée la tour à Siloé, et qu'elle a tuées, pensez-vous qu'elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem?

 5 Non, je vous le dis, mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière.»

Prédication :

            Réponse de Jésus : si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière. Quelle est cette manière ? Nous pouvons penser que la mort de ces gens eut lieu faute de leur part d’un repentir lié à telle ou telle faute… peut-être d’ailleurs à leur faute d’être Galiléens. Vous savez que dans des contextes tendus ce genre de faute génésique peut être invoquée. Et l’on sait que les Galiléens étaient méprisés par les Jérusalémites… On se jette à la figure des insultes mortelles…Mais on ne peut pas se repentir de sa propre naissance.

            Cherchons un peu plus intelligemment. La question est posée à des gens qui arrivent tout à coup auprès de Jésus, et  ces gens sont en quête d’une explication. Pourquoi un massacre a-t-il eu lieu, semble-t-il dans le Temple, massacre dont des Galiléens ont été victimes ? Y a-t-il – il doit y avoir – un lien entre… ils doivent être en quête de ce lien… il doit y avoir une explication… ce doit être une punition… ou quelque chose d’autre. Que cherchent donc ces gens qui interrogent Jésus ? En lisant les versets, voire le chapitre, qui précède, nous pouvons constater l’existence d’une quête de rationalité, quête de logique, quête de causes et d’effets – du genre de ce que nous avons un peu exploré ces dernières semaines en parlant de cette troisième tentation selon Luc, qui est de mettre Dieu à l’épreuve en considérant qu’il est obligé par les Saintes Écritures. Ces gens qui viennent interroger Jésus sont en quête d’obligations divines qui punissent les uns et récompensent les autres.

            Mais ça ne marche pas, parce que si seulement des Galiléens ont été massacrés, toutes sorte de gens de diverses nationalités sont morts dans l’effondrement de la tour de Siloé, et donc sans raison, sans rationalité aucune.

            Jésus va plus loin encore, en affirmant « si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière ». C’est une affirmation très dure. Elle signifie qu’une certaine quête de raison mêlant –  ou ne mêlant pas – Dieu à telles affaires cruelles et injustes, telle quête est morbide, conduit à la mort, à une certaine mort, mort de la parole, mort de l’accueil des éprouvés, mort de la miséricorde…

            Mais il y a un si, et en plus du si, il y a se convertir. Nous pourrions être tentés de dire qu’il y a la conversion, mais mieux vaut utiliser le verbe, car il parle implicitement d’un processus. Renoncer aux pourquoi et aux comment, cela peut prendre du temps, progresser, régresser, progresser encore… Et plus l’épreuve est cruelle et plus l’on peut se perdre dans les genèses et les explications, et les fins. Et chacun le fait selon un rythme et un chemin qui est le sien.

            Les explications viennent à perdre de leur importance, à passer au second plan, puis un jour elles s’évanouissent.

 

            « A ce moment, survinrent des gens qui lui rapportèrent l’affaire des Galiléens dont Pilate avait mêlé le sang à celui de leurs sacrifices. » Nous espérons pour ces gens – et pas pour eux seulement – que les réponses de Jésus auront été libératoires. Amen


samedi 15 mars 2025

Temps long, temps court (Genèse 5,15-18 ; Luc 9,28-36)

                                    

Genèse 15

5 Il le mena dehors et lui dit: «Contemple donc le ciel, compte les étoiles si tu peux les compter.» Puis il lui dit: «Telle sera ta descendance.»

 6 Abram eut foi dans le SEIGNEUR, et pour cela le SEIGNEUR le considéra comme juste.

 7 Il lui dit: «C'est moi le SEIGNEUR qui t'ai fait sortir d'Our des Chaldéens pour te donner ce pays en possession.» -

 8 «Seigneur DIEU, répondit-il, comment saurai-je que je le posséderai?»

 9 Il lui dit: «Procure-moi une génisse de trois ans, une chèvre de trois ans, un bélier de trois ans, une tourterelle et un pigeonneau.»

 10 Abram lui procura tous ces animaux, les partagea par le milieu et plaça chaque partie en face de l'autre; il ne partagea pas les oiseaux.

 11 Des rapaces fondirent sur les cadavres, mais Abram les chassa.

 12 Au coucher du soleil, une torpeur saisit Abram. Voici qu'une terreur et une épaisse ténèbre tombèrent sur lui.

 13 Il dit à Abram: «Sache bien que ta descendance résidera dans un pays qu'elle ne possédera pas. On en fera des esclaves, qu'on opprimera pendant quatre cents ans.

 14 Je serai juge aussi de la nation qu'ils serviront, ils sortiront alors avec de grands biens.

 15 Toi, en paix, tu rejoindras tes pères et tu seras enseveli après une heureuse vieillesse.

 16 À la quatrième génération, ta descendance reviendra ici car l'iniquité de l'Amorite n'a pas atteint son comble.»

 17 Le soleil se coucha, et dans l'obscurité voici qu'un four fumant et une torche de feu passèrent entre les morceaux.

 18 En ce jour, le SEIGNEUR conclut une alliance avec Abram en ces termes: «C'est à ta descendance que je donne ce pays, du fleuve d'Égypte au grand fleuve, le fleuve Euphrate –


Luc 9

28 Or, environ huit jours après ces paroles, Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques et monta sur la montagne pour prier.

 29 Pendant qu'il priait, l'aspect de son visage changea et son vêtement devint d'une blancheur éclatante.

 30 Et voici que deux hommes s'entretenaient avec lui; c'étaient Moïse et Elie;

 31 apparus en gloire, ils parlaient de son départ qui allait s'accomplir à Jérusalem.

 32 Pierre et ses compagnons étaient écrasés de sommeil; mais, s'étant réveillés, ils virent la gloire de Jésus et les deux hommes qui se tenaient avec lui.

 33 Or, comme ceux-ci se séparaient de Jésus, Pierre lui dit: «Maître, il est bon que nous soyons ici; dressons trois tentes: une pour toi, une pour Moïse, une pour Elie.» Il ne savait pas ce qu'il disait.

 34 Comme il parlait ainsi, survint une nuée qui les recouvrait. La crainte les saisit au moment où ils y pénétraient.

 35 Et il y eut une voix venant de la nuée; elle disait: «Celui-ci est mon Fils, celui que j'ai élu, écoutez-le!»

 36 Au moment où la voix retentit, il n'y eut plus que Jésus seul. Les disciples gardèrent le silence et ils ne racontèrent à personne, en ce temps-là, rien de ce qu'ils avaient vu.


Prédication : 

            A la quatrième génération, avons-nous lu à l’instant dans la Genèse.

            Cette quatrième génération sera celle de nos arrière-arrières petits-enfants. Quelle est notre espérance pour eux ? Cette quatrième génération est aussi celle de nos arrière-arrières grands-parents. Je me souviens donc de Caroline Blum, la grand-mère de ma grand-mère, qui fut la femme d’un Jonathan Charlier, dont je sais qu’il fut pasteur à Épernay. Ils eurent cinq enfants, cinq filles. En 1913, elle était déjà une très vieille dame. Ce qui nous laisse à penser qu’elle était née aux environs de 1830.

En 1830, le commerce des esclaves existait encore, on estime que 60.000 personnes par an traversaient encore l’Atlantique, au départ de l’Afrique, et totalement contre leur gré… Quatre générations donc entre cette femme et moi. Qu’a-t-elle imaginé pour la quatrième génération après elle ? D’elle, je sais une ou deux choses encore : elle appréciait particulièrement qu’on lui parle en allemand. Et c’est d’elle – à cause de son patronyme, Blum – qu’un membre de sa descendance, deuxième génération, m’a un jour dit ceci : « Elle s’appelait Blum mais rassure-toi, Jean, elle n’était pas Juive. » Quelle pouvait donc être l’espérance de cette femme ? Peut-être que sa judéité chemine silencieusement parmi les femmes et les enfants des femmes de sa descendance ; raison pour laquelle peut-être elle n’avait engendré que des filles. Sur les photos, elle n’est guère souriante. Mais les photos ne disent pas grand-chose. Que savait-elle, que pouvait-elle pressentir de ce monde qui est le nôtre ? Était-elle du genre optimiste, joyeuse et confiante, ou du genre tout-fout-le-camp madame ?

            A la quatrième génération donc, promesse divine, et objet d’une alliance que Dieu offre à Abraham dans la torpeur de la création, « à la quatrième génération, ta descendance reviendra ici… » L’ici de Canaan, bien sûr. Mais bien plus encore, « ce pays, du fleuve d’Égypte au grand fleuve Euphrate » La construction du texte est évidente, à cette alliance assortie d’une promesse territoriale est associé – cousu à gros points – une revendication territoriale déguisée en promesse. Ce que certains appellent le Grand Israël, c’est ce que nous savons, plus le Sinaï et au-delà vers l’ouest la rive droite du Nil, et à l’est la moitié de la Syrie, la moitié de l’Irak, jusqu’à la rive droite de l’Euphrate. Les auteurs de la Genèse ont conservé l’expression d’une ambition territoriale considérable, et scellée par une promesse divine forcément autorisée et infaillible.

            Mais nous autres, nous nous demandons si le texte biblique a la valeur d’un titre de propriété. Cette question nous ramène à plusieurs prédications récentes, dont une sur la tentation, et en particulier la troisième tentation selon Luc, et un commandement qui interprète cette tentation. Nous lisons : « Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu », et nous comprenons : tu ne feras pas de Dieu ton obligé. Dieu reste Dieu, Dieu reste libre et souverain.

            Ce qui signifie que même si quatre générations plus tard la promesse n’a pas connu d’accomplissement politique, elle reste néanmoins entière et totalement promise. Elle resterait promise même si elle était littéralement accomplie. Parce que Dieu est Dieu, la durée de quatre générations – et la durée de 400 ans – reste toujours une durée symbolique, la durée des humains tous ensemble. C’est ce que nous appellerons la durée du temps long. Et l’espérance qui lui correspond, l’espérance du temps long, irrigue et baigne l’humanité tout entière dans la perspective d’un amour du prochain, d’un souci du frère, universellement compris et pratiqué. L’expérience, même à échelle réduite, de ce souci est une expérience de Dieu.

 

            Mais ça n’est pas tout, car il existe aussi un temps qui est un temps court.

            Pourquoi nous propose-t-on de lire la Transfiguration pendant le temps de Carême ? Apparemment pour nous donner l’occasion de réfléchir sur le temps court. L’allure de Jésus change brutalement, brutalement aussi apparaissent Moïse et Élie, brutalement aussi une voix du ciel se fait entendre. Mais pour qui ? Trois hommes, Pierre, Jacques, Jean. Trois seulement parmi les douze, trois seulement parmi cette cohorte qui suit Jésus. Et cela ne dure que quelques secondes, quelques secondes dans toute une vie d’homme, mais pas de tous les hommes.

            Ajoutons que, dans le fil de l’évangile, ça n’est ni annoncé ni commenté, cela ne fait l’objet d’aucune promesse ni d’aucun récit qui serait un témoignage à la première personne du singulier. Les trois disciples gardèrent pour eux ce qu’ils avaient vu, ne le racontèrent à personne, exactement tout comme les femmes myrrhophores avec la résurrection. Les événements qui relèvent du temps court ne se préparent pas, ne se contrôlent pas, ne se racontent pas, et ne se revendiquent pas. Mais leur advenue transforme profondément ceux pour qui ils adviennent.

            Alors, pourquoi en a-t-on, paradoxalement, des traces dans l’évangile de Luc ? Deux raisons : pour en signaler l’existence, et pour signaler cet impossible récit qui les caractérise. Et une troisième raison : pour suggérer que le temps court intercepte toujours le temps long, sans lequel il n’aurait aucun mot ni pour se dire ni même pour se suggérer.

 

            Et c’est ainsi que prend sens la lecture de nos deux textes, la promesse faite à Abram dans la Genèse (15), et la Transfiguration de Jésus dans l’évangile de Luc (9). Dans notre lecture et dans notre méditation, nous tâchons de faire se croiser le temps long de la promesse et l’idée du temps court d’une révélation divine directe. Dans le temps long, nous pouvons avancer, consciemment, un jour après l’autre, dans la prière, l’étude et l’agir fraternel. Pour l’idée du temps court, idée belle comme une déclaration d’amour, nous ne pouvons que nous en remettre à Dieu.

            Et Dieu, selon son dessein, pourvoira. Amen

samedi 8 mars 2025

Le sens de toute la Bible (Luc 4,1-13)

Luc 4

Jésus, rempli d'Esprit Saint, revint du Jourdain et il était dans le désert, conduit par l'Esprit,

2 pendant quarante jours, et il était tenté par le diable. Il ne mangea rien durant ces jours-là, et lorsque ce temps fut écoulé, il eut faim.

3 Alors le diable lui dit: «Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain.»

4 Jésus lui répondit: «Il est écrit: Ce n'est pas seulement de pain que l'homme vivra.»

5 Le diable le conduisit plus haut, lui fit voir en un instant tous les royaumes de la terre

6 et lui dit: «Je te donnerai tout ce pouvoir avec la gloire de ces royaumes, parce que c'est à moi qu'il a été remis et que je le donne à qui je veux.

7 Toi donc, si tu m'adores, tu l'auras tout entier.»

8 Jésus lui répondit: «Il est écrit: Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et c'est à lui seul que tu rendras un culte.»

9 Le diable le conduisit alors à Jérusalem; il le plaça sur le faîte du temple et lui dit: «Si tu es Fils de Dieu, jette-toi d'ici en bas;

10 car il est écrit: Il donnera pour toi ordre à ses anges de te garder,

11 et encore: ils te porteront sur leurs mains pour t'éviter de heurter du pied quelque pierre.»

12 Jésus lui répondit: «Il est dit: Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu.»

13 Ayant alors épuisé toute tentation possible, le diable s'écarta de lui jusqu'au meilleur moment.

Prédication : 

                       Les trois semaines que nous venons de vivre ont été pour nous l’occasion de méditer sur ces fragments hebdomadaires qui, tous ensemble,  forment un tout assez cohérent, mais que, pour diverses raisons, pas toutes vraiment claires, sont lus, comme on l’a dit, par morceaux. Et il appartient au prédicateur de les lire ainsi, ou tous ensemble. Ce que nous avons essayé ici même il y a huit jours.

            Bien sûr, chaque fragment présente un intérêt qui lui est propre, et propose un ou plusieurs messages particuliers. Plusieurs fragments envisagés comme un ensemble proposent un autre message, différent des autres. Croire, c’est espérer, aimer et agir, peut être l’un de ceux de ces versets qu’on appelle Le sermon sur la plaine… mais ce message laisse plein de matériaux derrière lui, disponibles pour une prochaine lecture, ou une prochaine étude biblique, un prochain partage amical, une méditation personnelle, etc.

            Nous pourrions élargir cette petite réflexion à l’ensemble de l’évangile de Luc, à Luc plus Actes des Apôtres – c’est le même auteur – et proposer que le message soit L’Évangile est proposé à chacun mais n’est la propriété de personne.

            Si l’on élargit encore et encore cette affaire, nous pouvons arriver aux extrémités de la Bible, Genèse 1,1 – Apocalypse 22,21, et à une question toute simple en apparence : quel est le message de toute la Bible ? Peut-on répondre à cette question ? Il y a quelques dizaines d’années, au sortir de la faculté de théologie, j’aurais répondu non, avec pour argument que lorsque des textes sont si vieux, trois millénaires pour les plus anciens, deux millénaires seulement pour les plus jeunes, il n’y a pas vraiment de raison pour que leurs messages propres soient semblables, ni d’ailleurs ressemblants. Chaque texte donc requiert une herméneutique qui lui est propre, et propose un message qui lui est propre. Mon jugement sur cette question a entièrement changé. Je crois que nous pouvons, je crois même que nous devons – je dois,  ou encore chacun doit – accomplir un effort de lecture et de réflexion sur ‘toute la Bible’ ou au moins sur tout ce qu’il en a lu, avec pour guide cette question : quel est le message de tout la Bible ? Je peux vous donner ma réponse du moment, en deux morceaux : Dieu n’en a jamais fini de se faire homme et l’homme n’en a jamais fini de se faire Dieu.

            Ce genre de proposition commence en général par une affection particulière pour quelques versets, un moment d’étude, puis, par extension, par la lecture d’autres textes… Par une sorte de chance, les premiers versets de mon enquête personnelle sont proposés à notre méditation de ce dimanche : récit de trois tentations selon Luc, à partir duquel nous allons essayer de proposer trois commandements essentiels.

 

                  3 Alors le diable lui dit: «Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain.» 4 Jésus lui répondit: «Il est écrit: Ce n'est pas seulement de pain que l'homme vivra.»

            Nous ne devons pas hésiter un seul instant sur le pouvoir que Jésus a de transformer des pierres en pains, s’il le veut. Mais que signifierait cette transformation ? Le pain, hier comme aujourd’hui, ça se trouve chez les boulangers, et on se le procure dans le cadre d’un échange avec de vraies personnes, qui accomplissent un travail par lequel elles nourrissent leurs clients. Et Jésus ferait l’impasse là-dessus en transformant les pierres en pain ? Jésus disposerait ainsi des choses pour se dispenser des humains. Il est fils de Dieu, les choses lui obéissent obligatoirement s’il commande.

            Or il refuse de commander aux choses. D’où un premier commandement : Tu ne feras pas des choses tes obligées.

 

                  5 Le diable le conduisit plus haut, lui fit voir en un instant tous les royaumes de la terre 6 et lui dit: «Je te donnerai tout ce pouvoir avec la gloire de ces royaumes, parce que c'est à moi qu'il a été remis et que je le donne à qui je veux. 7 Toi donc, si tu m'adores, tu l'auras tout entier.» 8 Jésus lui répondit: «Il est écrit: Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et c'est à lui seul que tu rendras un culte.»

            Dans une bande dessinée que je relis souvent, il apparait une sorte de gens qu’on appelle les cécomça. Ce sont des gens qui ont « toujours un maître à qui obéir et un esclave auquel commander ». Et dans Luc, c’est exactement comme ça que, selon le diable, le pouvoir s’obtient et s’exerce. Ça n’a peut-être pas changé depuis Luc. Le pouvoir, c’est pouvoir commander, et les gens obéissent. Et c’est là la deuxième tentation, de faire des gens vos obligés.

            Jésus refuse, d’où un deuxième commandement : Tu ne feras pas des gens tes obligés.

 

                  9 Le diable le conduisit alors à Jérusalem; il le plaça sur le faîte du temple et lui dit: «Si tu es Fils de Dieu, jette-toi d'ici en bas; 10 car il est écrit: Il donnera pour toi ordre à ses anges de te garder, 11 et encore: ils te porteront sur leurs mains pour t'éviter de heurter du pied quelque pierre.» 12 Jésus lui répondit: «Il est dit: Tu ne mettras pas à l’épreuve (tenteras) le Seigneur ton Dieu.»

            Ici, tenter Dieu c’est agir comme si Dieu était l’obligé des Écritures Saintes. C’est agir et parler comme si Dieu était contraint de se conformer à ce qui est écrit, comme s’il était pris au piège des textes qui parlent de Lui. Eh bien chaque fois que quelqu’un défend un point de vue en s’autorisant d’un texte biblique bien choisi, il tente Dieu, il attente à la liberté de Dieu, il le nie en tant que Dieu.

            D’où ce troisième commandement : Tu ne feras pas de Dieu ton obligé.

 

            Et Luc ajoute : « 13 Ayant alors épuisé toute tentation possible, le diable s'écarta de lui jusqu'au meilleur moment. » Il nous faut bien repérer que dans ces trois tentations, toutes les tentations possibles sont passées en revue, chacune combinaison des trois tentations uniques et primitives. Et peut-être bien qu’à ces trois tentations primitives nous pouvons associer trois commandements primitifs qui pourraient être ensemble le message de toute la Bible. Et pourquoi pas ?

            Tu ne feras pas des choses tes obligées.

            Tu ne feras pas des gens tes obligés.

            Tu ne feras de Dieu ton obligé.

 

            Amen

samedi 1 mars 2025

Le Sens d'un discours (Luc 6,39-45)

Luc 6

39 Il leur dit aussi une parabole: «Un aveugle peut-il guider un aveugle? Ne tomberont-ils pas tous les deux dans un trou?

 40 Le disciple n'est pas au-dessus de son maître, mais tout disciple bien formé sera comme son maître.

 41 «Qu'as-tu à regarder la paille qui est dans l'oeil de ton frère? Et la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas?

 42 Comment peux-tu dire à ton frère: ‹Frère, attends. Que j'ôte la paille qui est dans ton œil›, toi qui ne vois pas la poutre qui est dans le tien? Homme au jugement perverti, ôte d'abord la poutre de ton œil! et alors tu verras clair pour ôter la paille qui est dans l'œil de ton frère.

 43 «Il n'y a pas de bon arbre qui produise un fruit malade, et pas davantage d'arbre malade qui produise un bon fruit.

 44 Chaque arbre en effet se reconnaît au fruit qui lui est propre: ce n'est pas sur un buisson d'épines que l'on cueille des figues, ni sur des ronces que l'on récolte du raisin.

 45 L'homme bon, du bon trésor de son cœur, tire le bien, et le mauvais, de son mauvais trésor, tire le mal; car ce que dit la bouche, c'est ce qui déborde du cœur.

Prédication : 

             Les versets de Luc que nous venons de lire appartiennent à un ensemble qui commence en Luc 6,20, et qui finit au verset 49 du même chapitre, soit un long ensemble de 30 versets pour un apparemment discours continu. Nous disons apparemment parce que cela fait trois semaines qu’il nous est proposé par morceaux d’une dizaine de versets, avec un reste. Et donc tout peut se passer comme si, effectivement ces trois fragments étaient indépendants les uns des autres. Cette idée d’indépendance des fragments pourtant contigus peut être renforcé par les titres que les éditeurs de Bibles rajoutent aux textes.

            Par exemple, dans l’une Bibles (Synodale, 7ème éd., 1950) que j’ai consultées cette semaine, en méditant nos textes, les versets 17 à 20 sont coiffés d’un remarquable « Instructions diverses ». Comme si le rédacteur de l’évangile s’était trouvé avec un stock résiduel d’aphorismes et les ait jetés là un peu en vrac, en tout cas sans souci de composition. Dans une autre Bible (Ostervald), j’ai vu un titre qui appelle « Sermon sur la Montagne » ce même ensemble, par contamination avec Matthieu, la ressemblance étant importante… mais voyez-vous, une fois que, en lisant Luc, on donne du poids à ce titre « Sermon sur la montagne », comment pourra-t-on lire avec respect les Bé-atitudes et surtout les Mal-atitudes de Luc ?

            Malheureux être-vous, les riches (Luc 6,24)… ou encore Quelle tristesse pour vous, les riches… car vous possédez les instruments de votre propre consolation. Matthieu n’a pas ça du tout. Et ce verset 24 est possiblement essentiel pour la compréhension de l’ensemble comme un discours tout un, peut-être pas avec un plan bien suivi, bien maîtrisé comme le réclament nos canons occidentaux, mais un tout de même.

            Toujours sur ce verset 24, ce que nous traduisons par vous possédez, peut-être pourrait-on insister en suggérant il vous suffit de posséder les instruments de votre propre consolation.

 

            Partant de cette proposition de traduction, je vous propose de lire les derniers versets de ce discours

 

            46« Et pourquoi m'appelez-vous ‹Seigneur, Seigneur› et ne faites-vous pas ce que je dis? 47 « Tout homme qui vient à moi, qui entend mes paroles et qui les met en pratique, je vais vous montrer à qui il est comparable. 48« Il est comparable à un homme qui bâtit une maison: il a creusé, il est allé profond et a posé les fondations sur le roc. Une crue survenant, le torrent s'est jeté contre cette maison mais n'a pu l'ébranler, parce qu'elle était bien bâtie. 49« Mais celui qui entend et ne met pas en pratique est comparable à un homme qui a bâti une maison sur le sol, sans fondations : le torrent s'est jeté contre elle, et aussitôt elle s'est effondrée, et la destruction de cette maison a été totale.»

 

            Une fois encore, il y a sous nos yeux comme un effet fragment, car construire sur le roc ou sur le sable nous est demandé tel quel pour bien des prédications de bénédictions nuptiales – en fait ils sont dans des listes de textes et ce sont les couples qui choisissent.

            Mais est-ce que construire sur le roc et résister aux torrents furieux est l’objectif du discours ? Ne pourrait-il pas, ce discours, s’il en était un, nous informer sur le roc, et sur le sable, où ça se trouve et comment on s’en procure ? Et l’on trouverait le chemin de l’allégorie et des recettes, des instruments, de la longévité. Alors que, dans la tentative qui est la nôtre maintenant, le sable est ce qui vient simplement dans les mains et qu’on a l’illusion de tenir, de posséder – qui se souvient des châteaux de sable construits sur le bord de mer et des effets de la marée sur eux ? – alors que le roc, on ne le possède pas, on ne le tient pas, même si c’est sur lui que la maison est bâtie.

            La bâtir, comment ? La méditation des choses qu’on sait et de celles qu’on ignore, des choses qu’on peut posséder – que l’on possède parfois effectivement – et de celles qu’on ne peut que recevoir, et toujours recevoir même si elles ont déjà reçues – et elles sont pourtant pérennes, d’une pérennité toute évangélique.

            Ainsi donc, le discours de Jésus pourrait-il bien essayer de donner à penser sur le vide et le plein, sur ce qu’on possède au point d’en être obsédé et sur ce qu’on possède ne possédant pas et qui peut être donné, ou perdu, et qui peut, peut-être encore, être rendu, autrement, et d’une manière qu’on ignore. Ce discours parle de la vie, d’une vie qu’on pourrait appeler Vie en Christ, dont toute la prière, toute la liturgie, tiendrait en un seul mot deux fois répété, Seigneur, Seigneur.

            Or Jésus ne dit pas pensez, ou méditez, mais faites. Non pas faites ce que je fais, ce qui va de soi – il va de soi que Jésus fait lui-même ce qu’il dit, et l’on sait où cela le mène - bien sûr, mais faites ce que je dis.     Et que dit-il de faire ?

            Première rafale : 27«Mais je vous dis, à vous qui m'écoutez: Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, 28 bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient. 29 «À qui te frappe sur une joue, présente encore l'autre. À qui te prend ton manteau, ne refuse pas non plus ta tunique.  30 À quiconque te demande, donne, et à qui te prend ton bien, ne le réclame pas. 31 Et comme vous voulez que les hommes agissent envers vous, agissez de même envers eux.

            Et deuxième rafale : 35 Mais aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour. Alors votre récompense sera grande, et vous serez les fils du Très-Haut, car il est bon, lui, pour les ingrats et les méchants. 36 «Soyez généreux comme votre Père est généreux. 37 Ne vous posez pas en juges et vous ne serez pas jugés, ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés, acquittez et vous serez acquittés. 38 Donnez et on vous donnera; c'est une bonne mesure, tassée, secouée, débordante qu'on vous versera dans le pan de votre vêtement, car c'est la mesure dont vous vous servez qui servira aussi de mesure pour vous.»

 

            Et serons-nous vraiment ainsi rétribués ? Dans le sens de cette prédication, nous ne pouvons pas être propriétaires des réponses à nos questions. Nous ne pouvons pas savoir. Nous ne pouvons qu’espérer… et encore. Notre enseignement ne sait pas, et notre engagement ne gage pas.

            Je crois qu’il faut en rendre grâce à Dieu. Amen

samedi 22 février 2025

La position ultime (Luc 6,27-38)

Luc 6

27 «Mais je vous dis, à vous qui m'écoutez: Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent,

 28 bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient.

 29 «À qui te frappe sur une joue, présente encore l'autre. À qui te prend ton manteau, ne refuse pas non plus ta tunique.

 30 À quiconque te demande, donne, et à qui te prend ton bien, ne le réclame pas.

 31 Et comme vous voulez que les hommes agissent envers vous, agissez de même envers eux.

 32 «Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle reconnaissance vous en a-t-on? Car les pécheurs aussi aiment ceux qui les aiment.

 33 Et si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quelle reconnaissance vous en a-t-on? Les pécheurs eux-mêmes en font autant.

 34 Et si vous prêtez à ceux dont vous espérez qu'ils vous rendent, quelle reconnaissance vous en a-t-on? Même des pécheurs prêtent aux pécheurs pour qu'on leur rende l'équivalent.

 35 Mais aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour. Alors votre récompense sera grande, et vous serez les fils du Très-Haut, car il est bon, lui, pour les ingrats et les méchants.

 36 «Soyez généreux comme votre Père est généreux.

 37 Ne vous posez pas en juges et vous ne serez pas jugés, ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés, acquittez et vous serez acquittés.

 38 Donnez et on vous donnera; c'est une bonne mesure, tassée, secouée, débordante qu'on vous versera dans le pan de votre vêtement, car c'est la mesure dont vous vous servez qui servira aussi de mesure pour vous.»

Prédication

             Mais il y a un mais. Et tous les enseignements possibles, ou bonnes nouvelles, que nous pourrions recueillir en méditant les versets que nous venons de lire sont suspendus à – conditionnés par – ce mais.

            Aussi pourra-t-il être intéressant que nous lisions un petit peu de ce qui précède. Ceci :

21 Heureux, vous qui avez faim maintenant: vous serez rassasiés. Heureux, vous qui pleurez maintenant: vous rirez.

 22 Heureux êtes-vous lorsque les hommes vous haïssent, lorsqu'ils vous rejettent et qu'ils insultent et proscrivent votre nom comme infâme, à cause du Fils de l'homme.

 23 Réjouissez-vous ce jour-là et bondissez de joie, car voici, votre récompense est grande dans le ciel; c'est en effet de la même manière que leurs pères traitaient les prophètes.

 24 Mais malheureux, vous les riches: vous tenez votre consolation.

 25 Malheureux, vous qui êtes repus maintenant: vous aurez faim. Malheureux, vous qui riez maintenant: vous serez dans le deuil et vous pleurerez.

 26 Malheureux êtes-vous lorsque tous les hommes disent du bien de vous: c'est en effet de la même manière que leurs pères traitaient les faux prophètes.

            Ça ressemble aux Béatitudes de Matthieu, et il est vrai que certains commentateurs affirment que l’éthique de l’Évangile c’est l’éthique des Béatitudes… et il est tellement évident qu’il s’agit des Béatitudes de Matthieu qu’on en oublie que Luc a donné quelque chose qui y ressemble, mais qui n’est pas du tout la même chose. Car Luc a donné quatre déclarations commençant par heureux… et quatre phrases commençant par malheureux… Nous aurions tort de voir dans ces dernières quelque chose comme une malédiction portant sur un futur. Lorsque Jésus  prononce malheureux… il se prononce sur le présent des gens, comme s’il disait que c’est un grand malheur d’être ou de se croire être propriétaire des instruments de sa propre consolation. C’est un grand malheur que de tenir de soi-même sa propre consolation, parce que cela revient à faire d’emblée l’hypothèse d’une humanité mauvaise et incapable. Un portrait bien pessimiste : Jésus, que j’ai qualifié déjà de Messie débutant, fait un tel portrait, à l’usage peut-être de la foule qui l’entoure, et à l’usage aussi des disciples qui sont autour de lui.

            Jugeons-en : réjouissez-vous si l’on parle mal de vous, car c’est ainsi que vos pères ont traité les prophètes, et malheureux êtes-vous si l’on parle bien de vous, car c’est ainsi que vos pères ont traité les faux prophètes. Phrases bien sombres que Jésus prononce, mais nous ne sommes pas contraints de nous assombrir car, nous le savons aussi, il arrive que les humains écoutent le meilleur pour le meilleur ou se détournent du pire, ou encore choisissent des répondre absurdement à des provocations réelles.

 

            Et nous revenons au mais par lequel nous avons commencé. Ce mais signale que les Béatitudes et les "Mal-titudes" de Luc ne sont qu’un commencement, qui peut et doit être dépassé. Il est recommandé que ce soit un dépassement pratique. Celui, par exemple, d’aimer vos ennemis et de faire du bien à ceux qui vous haïssent, aimer, dans ce contexte n’est pas un sentiment mais un engagement concret, comme dans le Lévitique (19,18). Et donc cela se passe encore au présent, c'est-à-dire dans une situation concrète, sans qu’il y ait de si – nous avons parlé du conditionnel si il y a quelques semaines. Nous n’allons pas le relire une fois encore, mais nous souvenir que, pendant quelque 8 versets, il y a prélude et fugue sur l’engagement gratuit (27-35). Et nous nous demandons si nous serons un jour capables de cet engagement et de cette générosité. Nous trouvons même sans doute que ça va trop loin, et qu’il nous faudrait au moins une petite certitude si ce n’est dans l’ici-bas du moins dans l’au-delà. Nous aimerions bien savoir en somme si nous serons récompensés pour notre engagement et nos efforts.

            Quelle est la réponse de Jésus ? Qu’à force de persister dans la bonté et dans l’amour on trouve – on reçoit – comme une forme de bonne rétribution, aucunement contractuelle, purement donnée et reçue comme le salaire du travailleur inutile dont Luc est, une fois encore, le seul à en parler. Et cela vient comme une certitude puissante, mais modeste, qui produit de nouveau ce qui l’a engendré. Comme nous pourrions le dire : persister dans la bonté engendre une persistance dans la bonté qui est à la fois son origine et son accomplissement.

 

            Mais jusqu’à quel point ? Combien de temps, et combien de fois ? Jusqu’à ce que "Dieu est bon pour les ingrats et les méchants" soit la mesure du temps et de l’actualité de l’amour. C’est Matthieu qui le dit le mieux, "Dieu fait lever le soleil sur les bons et sur les méchants" Jusqu’à quel s’en tenir à l’engagement presque extrême que Jésus recommande ? Jusqu’au point du temps présent où non seulement nous renonçons à savoir qui sont, au fond, ceux avec qui nous sommes en relations, d’amitiés, ou de diaconie, et jusqu’au point où nous remettons toutes choses à Dieu qui sait, lui, qui est qui.

 

            Dans ce verset central s’exprime une position ultime que nous ne pouvons pas tenir. C’est peut-être bien un lieu pour y passer, passer comme en extase par là ou bons ou méchants, hommes et Dieu, ne peuvent plus être distingués l’un de l’autre. Un lieu qu’il nous faut vite quitter parce que nous sommes humains.

            Et la quête de quelque chose de juste va alors recommencer. Soyez compatissants comme votre Père est compatissant. (…) Donnez et on vous donnera ; (…) car c’est la mesure dont vous vous servez qui servira aussi de mesure pour vous." Amen

samedi 15 février 2025

Le kérygme, cœur de la foi chrétienne (1 Corinthiens 15,12-20)

 1 Corinthiens 15

12 Si l'on proclame que Christ est ressuscité des morts, comment certains d'entre vous disent-ils qu'il n'y a pas de résurrection des morts?

 13 S'il n'y a pas de résurrection des morts, Christ non plus n'est pas ressuscité,

 14 et si Christ n'est pas ressuscité, notre prédication est vide, et vide aussi votre foi.

 15 Il se trouve même que nous sommes de faux témoins de Dieu, car nous avons porté un contre-témoignage en affirmant que Dieu a ressuscité le Christ alors qu'il ne l'a pas ressuscité, s'il est vrai que les morts ne ressuscitent pas.

 16 Si les morts ne ressuscitent pas, Christ non plus n'est pas ressuscité.

 17 Et si Christ n'est pas ressuscité, votre foi est illusoire, vous êtes encore dans vos péchés.

 18 Dès lors, même ceux qui sont morts en Christ sont perdus.

 19 Si nous avons mis notre espérance en Christ pour cette vie seulement, nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes.

 20 Mais non; Christ est ressuscité des morts, prémices de ceux qui sont morts.


Prédication : 

            Je voudrais me souvenir avec vous d’une longue énumération que Paul fait des apparitions du Christ après sa résurrection. C’est dans la première aux Corinthiens, au quinzième chapitre. « …il a été ressuscité le troisième jour, conformément aux Écritures, et il est apparu à Pierre, (…) à plus de cinq cent frères en même temps, dont la plupart vivent encore maintenant, tandis que certains parmi eux sont morts… », c’est juste avant les versets que nous avons lus à l’instant.

            Et nous allons retenir ceci : lorsque Paul écrit aux Corinthiens, vers l’an 55, il existe encore des témoins vivants de ces apparitions – Paul en est un, le dernier, le moindre, comme il le dira de lui-même.

            En face de gens qui pourraient dire le oui et le non, il y en a qui peuvent dire je l’ai vu de mes yeux. Sans d’ailleurs en retirer forcément une autorité particulière.

           

            La situation des hommes de ce temps diffère de la nôtre : car pour nous les apparitions du Ressuscité relèvent de l’acte de foi, de la réflexion et de l’interprétation. C’est un peu comme Dieu, nul ne l’a jamais vu, mais Jésus nous l’a fait connaître, transformé en Christ ressuscité, nul ne l’a jamais vu, mais Paul nous l’a fait connaitre (pour les évangiles, qui viennent après Paul, il faut dire autre chose, ce qui pourrait être l’occasion d’un autre sermon).

            Notre situation donc, est d’être devant notre texte, devant aussi les confessions de foi de notre Eglise, et de chercher une signification à tout ça, c'est-à-dire, le plus difficile, à la résurrection.

 

            Dans ma situation, et c’était le milieu des années 70, j’entendais assez souvent, pendant la prédication, le mot kérygme. Lorsque des mots de ce genre apparaissent dans la bouche des prédicateurs, c’est qu’il y a un sujet universitaire qui, pertinent ou pas, infiltre pendant quelques temps le langage de la prédication. Kérygme, on ne l’entend plus du tout aujourd’hui. Suivant les périodes, on entendit parler du courage d’être, des ellipses à deux foyer – toutes les ellipses ont deux foyers, du savoir être, et j’en passe. Ces mots ayant une sorte de fonction d’autorité conclusive. Ils achèvent la réflexion, ils finissent la discussion.

            Kérygme, ça vient d’un verbe grec qui signifie proclamer. Ça n’est pas la longue réflexion de l’étude ni le côté construit de la prédication et de la confession de foi, c’est plutôt un cri, une phrase, c’est incisif, et bref. C’est une exclamation.

            Quel est donc le kérygme de la foi chrétienne ?

 

            La question de la résurrection des morts n’était probablement pas une question réservée aux chrétiens. Par exemple, après la mort de l’Empereur Néron (68), il y eut des gens, justement en Grèce et plus à l’est encore, des gens pour proclamer sa résurrection, il y eut de véritables mythologies de la résurrection de Néron. Mais c’était un empereur, et nous pouvons penser que des gens plus simples que des empereurs ont été pleurés, et espérés ressuscités par leurs survivants. En ce temps-là donc, les morts ressuscitent. Quand et comment, nous n’avons pas de précisions, sauf que ce peut être d’une manière visible : ils apparaissent. Et il y a là quelque chose de massif, de certain, quoique la chose soit discutée par d’autres.

             

            Christ est ressuscité, tel est le kérygme de la foi chrétienne. Il y en a qui contestent. Le motif de la résurrection du Christ est, pour Paul, que tous les humains ressuscitent. La démonstration est très simple, par l’absurde. Si donc les morts ressuscitent, vu que Christ est homme, mort, il ressuscite. C’est ultra simplissime. Reste juste à s’expliquer sur le fait que, s’agissant des morts, au temps de Paul, en notre temps, nous n’en avons jamais rencontré qui soient sortis de leurs cercueils. Paul se sort de cette ornière en affirmation que Jésus est ressuscité des morts, premier de tous les morts à être ressuscité, tous les autres morts devant ressusciter dans un certain futur.

              Mais toute cette démonstration par l’absurde est pour elle-même sans véritable intérêt. Car il s’agit du kérygme de la foi chrétienne, et pas d’une leçon de chose. La proclamation la plus centrale, le cœur battant de la foi chrétienne, ne souffre aucun effort de démonstration, elle est d’une autre nature. Elle se proclame et elle se voit. Et même lorsque tous les témoins des apparitions du Christ ressuscité ont disparu, la proclamation demeure. Elle demeure, par la parole des témoins et des témoins des témoins, elle demeure aussi dans le texte qui la soutient lorsqu’elle est lue et qu’elle devient résurrection.

            Le kérygme donc, la proclamation centrale de la foi chrétienne, met en route une espérance là où il semble qu’il n’y ait pourtant aucune espérance possible.

            Ce peut être dans la vie de communautés fatiguées. Ce peut être dans la vie des endeuillés. Et apparaît alors quelque chose à quoi s’attachent une nouvelle ouverture et un nouvel élan.

 

            Et Paul vient donc là proclamer qu’au cœur de la foi chrétienne il y a la proclamation que Christ est ressuscité et que cette proclamation nourrit une espérance qui ne peut pas faillir. Amen