dimanche 9 novembre 2025

Vers la résurrection (Luc 20,27-38), ou le Dieu des vivants

 

Luc 20

27 ¶ Alors s'approchèrent quelques Sadducéens. Les Sadducéens contestent qu'il y ait une résurrection. Ils lui posèrent cette question:

28  "Maître, Moïse a écrit pour nous: Si un homme a un frère marié qui meurt sans enfants, qu'il épouse la veuve et donne une descendance à son frère.

29  Or il y avait sept frères. Le premier prit femme et mourut sans enfant.

30  Le se<cond,

31  puis le troisième épousèrent la femme, et ainsi tous les sept: ils moururent sans laisser d'enfant.

32  Finalement la femme mourut aussi.

33  Eh bien! cette femme, à la résurrection, duquel d'entre eux sera-t-elle la femme, puisque les sept l'ont eue pour femme?"

34  Jésus leur dit: "Ceux qui appartiennent à ce monde-ci prennent femme ou mari.

35  Mais ceux qui ont été jugés dignes d'avoir part au monde à venir et à la résurrection des morts ne prennent ni femme ni mari.

36  C'est qu'ils ne peuvent plus mourir, car ils sont pareils aux anges: ils sont fils de Dieu puisqu'ils sont fils de la résurrection.

37  Et que les morts doivent ressusciter, Moïse lui-même l'a indiqué dans le récit du buisson ardent, quand il appelle le Seigneur le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob.

38  Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants, car tous sont vivants pour lui."

Prédication :  

Alors, la résurrection, c’était comment ? Nous avons dans la Bible une quantité appréciable de récits de rencontres avec le Ressuscité, mais personne n’ose poser à Jésus une question aussi directe. Dommage…

Il m’est arrivé, il y a quelque temps, pendant une visite chez un artiste, de voir un merveilleux tableau que j’ai interprété ainsi : la résurrection, c’est comme ça ! Un homme au réveil et, à son chevet, une merveilleuse coupe de fruits, une carafe d’eau et un verre. L’artiste m’a tout de suite affirmé que son tableau n’avait rien à voir avec la résurrection…

 

Qu’allons-nous en dire, de la résurrection ? Allons-nous la prouver ? Allons-nous la récuser ? Et j’ai trouvé, sur internet, des récits contemporains relatant la résurrection d’une personne tout à fait morte, tête fracassée, thorax écrasé dans un accident de voiture sans ceinture de sécurité (on a même la marque et le modèle du véhicule), soins de conservation effectués depuis trois jours, et l’on revit, hop, sans une égratignure. Allez donc oser douter de quoi que ce soit, après une telle démonstration, on vous donne en plus tellement de noms de tellement de personnes…

 

Pour ce qu’il en est de la récuser la résurrection, nous avons sous les yeux une tentative intéressante, mise à l’actif des « Sadducéens ». Mais qui sont ces gens ? Un historien romain d’origine juive et de langue grecque, Flavius Josèphe (~37-~100) les décrit ainsi : « «Les Pharisiens ont transmis au peuple certaines règles qu'ils tenaient de leurs pères, qui ne sont pas écrites dans les lois de Moïse, et qui pour cette raison ont été rejetées par les saducéens qui considèrent que seules devraient êtres tenues pour valables les règles qui y sont écrites et que celles qui sont reçues par la tradition des pères n'ont pas à être observées.» (Antiquités juives, XIII-297) Que peut-il en être de la résurrection si ne doivent s’imposer que les lois écrites de Moïse ? Elle est impossible et la démonstration de l’impossibilité, vous la connaissez. Cette pauvre femme, sept fois veuve de sept frères, duquel des sept sera-t-elle la femme au moment de la résurrection ? Lequel des sept sera fondé à dire « elle est à moi » ? Car il va de soi qu’une femme doive être à un homme, être sienne et lui appartenir, tout comme il va de soi que, dans le monde à venir, l’ordre sera garanti par les lois de Moïse tout comme l’ordre est garanti par ces mêmes lois dans le monde de maintenant. Et il ira de soi qu’une femme ne peut pas appartenir simultanément à sept hommes – et pas même Blanche Neige – alors, selon les Sadducéens, il n’y a pas de résurrection, CQFD.

 

Alors, y a-t-il, ou n’y a-t-il pas de résurrection ? Allons-nous la prouver ? Allons-nous la récuser ? Il y a bien quelques enfants morts sur le corps desquels se couchent des prophètes, pour lesquels prient des apôtres. Il y a depuis bien plus longtemps encore la question de la mort et d’après la mort, question qui a tourmenté les humains et les écrivains, aussi loin que les humains aient écrit... A quatre ou cinq milliers d’années de nous, quelque part en Mésopotamie, un conteur raconte et un écrivain écrit : le grand Gilgamesh est parti, après la mort de son si cher ami Enkidu, le grand Gilgamesh est partijusqu’au bout du bout du monde pour rencontrer Monsieur Utanapishtim, l’éternel survivant du déluge. Dans son voyage, Gilgamesh n’a pas trouvé la recette d’éternité qu’il cherchait, et son ami n’est pas revenu à la vie, mais il a trouvé à la fin la sagesse qu’il faut pour accepter le grand âge et de disparaître. L’Esprit de Dieu n’a-t-il pas ramené à la vie des squelettes par centaines ? Et n’a-t-il pas fait revenir d’exil son peuple dispersé ? Le fil de l’histoire, long et capricieux, donne à entrapercevoir pour certains peuples des moments de désolation et des moments de renouveau qu’on peut bien appeler résurrection. Mais tout cela n’est pas résurrection des personnes après la mort et après la fin des temps… Comment cela sera-t-il ?

 

Le débat qui oppose Jésus et les Sadducéens repose sur une loi qui figure effectivement dans le livre du Deutéronome (25,5) et qu’on appelle lévirat. Les anciens hébreux n’avaient pas spéculé sur l’au-delà de la vie ni sur l’au-delà de la mort. Leur vie commençait dans leurs ascendants dont ils portaient le nom, et se prolongeait dans leur descendance à laquelle ils donnaient leur nom. Et s’il arrivait que vous mouriez sans descendance, votre propre frère devait prendre votre veuve pour sa femme et vous susciter une descendance qui porterait votre nom. Tant que votre nom n’est pas oublié, vous n’êtes pas mort. Cette loi existe et vous pouvez d’emblée en énoncer les faiblesses. En dépit de cette Loi, le nom peut être perdu et la question de la résurrection fait alors son retour. On spécule sur « après la mort ».

C’est bien le refus d’une telle spéculation qui marque la réponse de Jésus aux Sadducéens. Car si tous sont à la fin vivants en Dieu, à quoi peut bien servir d’entretenir le lignage ? Ni mari, ni femme, ni besoin de posséder, ni souci de se reproduire parce que la vie, à ce moment-là, sera affranchie des servitudes que nous lui connaissons maintenant, toutes celles qui sont liées au devoir de mourir. Mais la résurrection envisagée ainsi est un article de foi, et ne constitue en aucun cas une preuve. Rien ne viendra jamais nous affranchir des servitudes de la vie, tant que nous serons vivants. Et la controverse sur laquelle nous méditons nous suggère seulement que rien de ce que nous estimons connaître ici ne peut être mis en avant pour l’au-delà. Alors, si nous persistons à poser la question de la résurrection, nous ne pouvons pas la poser comme une question sur l’au-delà.

 

Et voici comment nous allons la poser. Alors maintenant, à cet instant, de quoi parles-tu lorsque tu parles de résurrection ? Revenons à Moïse, fugitif devenu berger. De quoi s’agit-il lorsque Moïse, occupé à faire son boulot ordinaire de berger, fait un détour pour voir ce prodige d’un buisson qui brûle sans se consumer ? Le premier geste de celui qui va ressusciter, c’est de se détourner de son chemin ordinaire. Sans étonnement et sans curiosité il n’y a jamais de résurrection. De quoi s’agit-il lorsque la voix énonce « Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac et Dieu de Jacob » ? Il s’agit d’un être humain qui reconnaît dans la vie qui est la sienne l’agir du Dieu de ses pères. C’est un être humain qui reconnaît, à des dizaines de générations de distance, la même vie, la même volonté de vivre et la même promesse de la vie que celle qui fut proclamée jadis et par la puissance de laquelle il est lui-même en vie. Abraham, Isaac et Jacob sont morts, oui, mais cet être humain-là a reçu une vie et une liberté qu’il ne gardera pas pour lui-même. L’épisode du buisson ardent est à proprement parler résurrection de Moïse. C’est tout à fait par accident qu’il avait survécu étant enfant, tout à fait par accident qu’il avait trouvé la liberté, tout comme c’est tout à fait par accident que nous échoient les circonstances de notre naissance. Devons-nous nous conserver et nous protéger contre ce que la vie invente ? Il n’est pas impossible que nous le fassions, mais à trop bien vouloir le faire nous nous abritons aussi de ce que la vie peut promettre et tenir. Le plus sûr abri contre les déconvenues abrite aussi des divines surprises.

 

Alors, prouver qu’une résurrection aura lieu dans l’au-delà parce qu’elle a lieu ici-bas, parfois ? La récuser dans l’au-delà parce qu’impossible comme ici-bas ? Ces deux attitudes sont sur le fond tout à fait identiques : elles affirment qu’il doit en être toujours conformément à ce qui fut un jour. Nous ne sommes personne pour condamner telle ou telle attitude. Car Dieu n’est pas le Dieu des morts mais des vivants, car pour lui tous sont vivants. Même Moïse ? Osons une question. « La résurrection, Moïse, c’était comment ? » Et Moïse sourit. Il se raconte peu, cet homme-là. Il ne fait jamais grand cas de cette rencontre. Ses colères sont redoutables, mais sa bonté est infinie.


samedi 1 novembre 2025

Ce qui était perdu (Luc 18, 35-43)

Luc 18

35 Or, comme il approchait de Jéricho, un aveugle était assis au bord du chemin, en train de mendier.

 36 Ayant entendu une foule en marche, il demanda ce que c'était.

 37 On lui annonça: «C'est Jésus le Nazôréen qui passe.»

 38 Il s'écria: «Jésus, Fils de David, aie pitié de moi!»

 39 Ceux qui marchaient en tête le menaçaient pour qu'il se taise; mais lui criait de plus belle: «Fils de David, aie pitié de moi!»

 40 Jésus s'immobilisant ordonna qu'on le lui amène. Quand il se fut approché, il l'interrogea:

 41 «Que veux-tu que je fasse pour toi?» Il répondit: «Seigneur, que je retrouve la vue!»

 42 Jésus lui dit: «Retrouve la vue. Ta foi t'a sauvé.»

 43 À l'instant même il retrouva la vue et il suivait Jésus en rendant gloire à Dieu. Tout le peuple voyant cela s’exalta pour Dieu.

 

Luc 19

1 Entré dans Jéricho, Jésus traversait la ville.

2 Et voici un homme appelé Zachée; c'était un chef des collecteurs d'impôts et il était riche.

3 Il cherchait à voir qui était Jésus, et il ne pouvait y parvenir à cause de la foule, parce qu'il était de toute petite taille.

4 Il courut en avant et monta sur un sycomore afin de voir Jésus qui allait passer par là.

5 Quand Jésus arriva à cet endroit, levant les yeux, il lui dit: «Zachée, dépêche-toi de descendre: je dois aujourd'hui demeurer dans ta maison.»

6 Zachée se dépêcha de descendre et l'accueillit tout joyeux.

 7 Voyant cela, tous grommelaient entre deux, ils disaient: «C'est chez un pécheur qu'il est allé se commettre ! » [Παρὰ ἁμαρτωλῷ ἀνδρὶ εἰσῆλθεν καταλῦσαι]

 8 Or Zachée, s’immobilisant, dit au Seigneur: «Et bien voilà, Seigneur, je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens et, si j'ai fait tort à quelqu'un, je lui rends le quadruple.»

9 Et Jésus lui dit tout bas : «Aujourd'hui, le salut est à cette maison, selon qu’il est aussi, lui, un fils d'Abraham.

 10 Car le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui est tout à fait perdu.»


            Car le Fils de l’homme est venu pour chercher et sauver ce qui est tout à fait perdu, derniers mots de notre texte de ce jour. Et nous de nous demander pourquoi, et sur qui, cette phrase est dite. Qui concerne-t-elle ? Qui vise-t-elle ? C’est qu’elle parle certes du salut, mais aussi de la perdition. Elle énonce même que le Fils de l’homme cherche, et sauve, ce qui est tout fait perdu. Espérance, même pour qui est tout à fait perdu. Mais qui donc est tout à fait perdu ?

            Nos petits récits fait deux petits récits, pour tenter de répondre, mais deux petits récits qui ne parlent curieusement que de foi et de salut. Intéressons-nous à ces récits, à la foi comme ils en parlent, et au salut comme ils l’évoquent.

            Un aveugle qui crie, et qui crie de plus en plus fort. Sa foi, est-ce son cri ? Le passage inopiné d’un guérisseur très réputé, est-ce son salut ? En tout cas, il dérange, cet aveugle, et il n’hésite pas à déranger. Mais est-ce le faiseur de miracles qu’il interpelle premièrement ? Il interpelle un homme qui est accompagné par une foule et les foules n’accompagnent jamais ceux qui n’ont rien à donner. Son cri, c’est le cri du mendiant, c’est la confession de foi, mais la moins religieuse qu’on puisse imaginer. C’est la parole de celui qui n’a qu’une ritournelle, qui l’adresse cent fois à cent passants différents et qui essuie cent refus, en plus de l’hostilité.

            Hostilité aussi pour Zachée, parce qu’il est riche, parce qu’en plus d’être riche il est collecteur d’impôts, c’est parce qu’il est riche qu’il peut être collecteur d’impôts, et parce qu’aussi il est tout petit. Alors on ne voit pas vraiment que la foule compacte des gens bien et sincères voudrait s’écarter et lui faire une place au premier rang, il y ferait tache. La foi de Zachée n’est alors pas dans son cri, mais dans ce qu’il rajoute à ses handicaps sociaux le ridicule d’un homme mûr qui fait le singe dans un arbre. L’aveugle crie, Zachée ne fait pas un bruit. L’aveugle réclame, Zachée ne demande rien. Il veut juste voir Jésus.

            Là où Zachée est capable, lui, de se mouvoir sur ses petites jambes, l’aveugle doit être aidé, doit être conduit. Et doit répondre à une question qui paraît étonnante, que veux-tu ? Et nous ne pouvons pas ramener cette question à la réponse finalement si attendue, un aveugle demande à voir. Car nous méditons sur la foi et sur le salut, et le « Que veux-tu ? » de Jésus à cet homme qui a hurlé pour le rencontrer, qui a bravé l’hostilité d’une foule de gens bien, c’est comme le Che vuoi ?que la statue du Commandeur adresse à Don Giovanni. Que veux-tu, au plus fort, au plus profond, au plus secret de toi-même, que veux-tu ? A quoi aspires-tu ? Quel est ton besoin le plus profond ?

            Si quelqu’un s’adresse au Fils de l’homme, si quelqu’un s’approche de lui, ou est approché par lui, qu’il s’attende à entendre cette question. Et qu’il soit prêt à y répondre ! L’aveugle est manifestement prêt. Sa foi est suffisamment profonde, et sa situation suffisamment dégradée, pour que la demande de son cœur ne se trompe pas d’objet. Et la demande de son cœur concerne bien naturellement chaque personne… Que je retrouve la vue, que je voie, par mes propres yeux et non pas par ma cécité ! Qu’il me soit donné de décider de mon chemin, de pouvoir choisir d’aller ici ou là, plutôt que d’être mené seulement là où me mènent des volontés pas forcément bienveillantes.

            Revenons à Zachée. Jésus, accompagné par une foule, donc par quelque chose de sérieusement uniforme, a le don de repérer ce qui est singulier. Non pas bling-bling, non pas ce qui se montre, car on pourrait imaginer ces crétins qui, au chapitre suivant, se perchent tous dans les arbres pour que Jésus les remarque. Zachée, nous l’avons dit, ne demande rien, rien qu’à voir l’homme qui passe, qui est Jésus. Confesse-t-il sa foi ? On ne l’entend pas dire un mot. Rien qui fasse beau dans le paysage, mais plutôt, en Zachée, tout qui salisse. Et pourtant… Je dois demeurer dans ta maison, lui dit le Fils de l’homme. Il le doit, il est même ce jour-là, dans ces circonstances-là, totalement impossibles que Jésus demeure où que ce soit, si ce n’est chez Zachée. Car le Fils de l’homme, ou le salut, ou la bienheureuse rencontre, n’arrive que lorsqu’on ne l’attend pas, lorsqu’on ne l’exige pas, et lorsqu’on y est prêt. Et il n’y a que Zachée, dans le paysage de cette histoire, qui y soit prêt.

            Mais sa préparation ne relève ni de sa petite taille ni du fait que ses contemporains le regardent comme un pécheur, du fait de sa richesse et de son métier. Cet homme est pécheur, dit-on ! Les œuvres du pécheur, de ce soi-disant pécheur-là, vous les connaissez : il donne la moitié de ses biens aux pauvres et, s’il a fait tort à quelqu’un, il dédommage au quadruple. Mais il n’a pas attendu Jésus pour le faire. Et ce n’est pas non plus à ses œuvres qu’il doit la proclamation de son salut. Menant la vie qu’il a décidé de mener, ne faisant aucun cas de ce qu’on dit de lui, n’exigeant aucun privilège et attendant seulement de son propre effort de seulement voir passer Jésus, il est prêt. Et il ne doit qu’à la décision du Fils de l’homme de recevoir finalement sa visite. La foi de Zachée, c’est sa vie et son engagement. Son salut à lui, ce jour-là, c’est cette visite inopinée.

            Ainsi, sa foi n’a rien à voir avec celle de l’aveugle ; et le salut de l’aveugle n’a rien non plus à voir avec celui de Zachée. L’un et l’autre pourtant ont bien rencontré le même homme. Le sauveur du monde est donc sauveur de chacun, selon la manière de chacun. Il sauve selon la demande du fond du cœur de l’aveugle, il sauve aussi selon l’engagement responsable de Zachée. Il sauve, comme il le dit, les fils d’Abraham, ce que sont l’un et l’autre, non pas parce qu’ils sont nés là où ils sont nés, mais parce qu’entre eux et leurs contemporains ont été rompus, comme ça, les liens de l’obligation, de l’ordinaire, du groupe et du clan. Ils sont fils d’Abraham parce que l’ordinaire de la foi de la foule les a sacrifiés sur le divin autel du convenable ce que certains appellent Dieu. Ils ont dû vivre avec ça, avec la vérité de leur existence. Et c’est justement dans la vérité, dans le nu de l’existence, que le Fils de l’homme choisit toujours de demeurer. Là, il vient, il parle et il demeure. En cela, il sauve !

 

            Mais il y a aussi ce qu’il ne sauve pas dans ces petits récits. Il y a ce qui est tout à fait perdu, et qu’il cherche pourtant. Mais quoi ? Frères et sœurs, il suffit de lire. Ceux qui soi-disant marchent en premier, ouvrent le chemin, et menacent un quémandeur qui fait désordre dans l’histoire. Il y a ceux qui s’exaltent pour Dieu s’ils assistent à un miracle, mais ne se réjouissent pas de rencontrer eux-mêmes le Fils de l’homme. Il y a ceux qui grommellent, qui se montent le bourrichon lorsqu’un bonheur arrive à quelqu’un qu’ils n’aiment pas. Il y a ceux qui salissent la beauté d’une rencontre parce qu’elle n’a pas lieu selon leurs règles et leurs vœux. Et bien, ceux-là sont perdus, tout à fait perdus. Car la vie déçoit infiniment ceux qui réclament infiniment d’elle et lui consacrent trop peu d’eux-mêmes. Nous avons, dans la suite immédiate de ces versets, une parabole terrifiante dans laquelle un maître devenu roi, Dieu juge ou Fils de l’homme revenant en gloire, affirme que selon ce que quelqu’un aura dit de Dieu, Dieu le jugera, sous entendant que nul n’est jamais à la hauteur de l’exigence qu’il professe et impose à autrui. Et bien ceux-là, même tout à fait perdus, le Fils de l’homme les cherche, nous le savons parce que nous le lisons, jusqu’à leur dernier souffle, comme un certain voleur crucifié. Ceux-là, le Fils de l’homme les cherche, jusqu’à son dernier souffle à lui. Amen


samedi 25 octobre 2025

Sur la justification (Luc 18,9-14)

 Luc 18

9 Il dit encore la parabole que voici à certains qui étaient convaincus d'être justes et qui méprisaient tous les autres:

10 «Deux hommes montèrent au temple pour prier; l'un était Pharisien et l'autre collecteur d'impôts.

11 Le Pharisien, debout, priait ainsi en lui-même: ‹O Dieu, je te rends grâce de ce que je ne suis pas comme les autres hommes, qui sont voleurs, malfaisants, adultères, ou encore comme ce collecteur d'impôts.

12 Je jeûne deux fois par semaine, je paie la dîme de tout ce que je me procure.›

13 Le collecteur d'impôts, se tenant à distance, ne voulait même pas lever les yeux au ciel, mais il se frappait la poitrine en disant: ‹O Dieu, prends pitié du pécheur que je suis.›

14 Je vous le déclare: celui-ci redescendit chez lui justifié, et non l'autre, car tout homme qui s'élève sera abaissé, mais celui qui s'abaisse sera élevé.»

Prédication

            Nous avons aujourd’hui un anniversaire à fêter, et je pense que vous savez lequel. En cette fin du mois d’octobre, c’est la fête de la Réformation. Les historiens ont retenu pour cette fête la date du 31 octobre et comme événement l’affichage à Wittenberg de 95 thèses de Martin Luther, dans la perspective d’une controverse théologique publique destinée « à prouver la vertu des indulgences ». De 1517 à 2025, cela fait 508 ans, nous avons fêté ces années ans il y a deux ans à peine.

            Il y a un autre anniversaire à fêter. Cet autre anniversaire est celui de la signature, à Augsbourg, le 31 octobre 1999, d’un texte d’accord au plus haut niveau, entre catholiques et luthériens, intitulé Déclaration commune sur la doctrine de la justification. Phrase clé de cet accord : « Nous confessons ensemble que la personne humaine est, pour son salut, entièrement dépendante de la grâce salvatrice de Dieu. »

             Ce qui signifie qu’aucune belle ou bonne action qu’un être humain pourrait mettre à son propre crédit ne contribuera à son salut. La foi seule sauve, et non pas la foi ornée de charité comme il fut dit et rabâché en d’autres lieux, en d’autres temps. La signature de cet accord mettait un terme à une controverse vieille de presque 5 siècles, controverse grave, avec condamnation, anathèmes, bûchers, avec ruptures et schismes... Autrement dit, depuis 20 ans maintenant, catholiques et luthériens, ils sont justifiés par la grâce seule, c’est par grâce seule qu’ils sont sauvés. On retrouve ici le sola gratia – sola fide si chers à notre cœur, et que nous partageons désormais avec les catholiques... Est-ce que nous le savons seulement ?

            J’aime poser cette question. Vous a-t-il été donné l’occasion de lire ce genre de texte d’accord entre Églises ? Vous a-t-il été donné l’occasion de lire les 95 thèses de Martin Luther, ou d’autres textes de lui ?

 

            Pour l’heure, retenons qu’à cinq siècles d’aujourd’hui, des êtres humains dont certains étaient des montagnes d’intelligence se sont affrontés sur la question de la justification, c'est-à-dire du salut. Et il s’agissait, en ce temps-là, d’être sauvé d’un purgatoire infernal – avec toutes les caractéristiques de l’enfer, purgatoire qui attendait à peu près toutes les âmes dès après leur mort et pour une durée totalement indéterminée – qu’on pressentait forcément très longue.

            A cinq siècles de distance, qui a aujourd’hui peur du purgatoire, de l’enfer… et qui peut-on réduire à merci en lui prédisant dans l’éternité d’après sa mort un océan de souffrances ?

            Quoi qu’il en soit, la controverse du 16ème siècle portait sur la justification, le texte de 1999 portait sur la justification, et les quelques versets d’évangile que nous avons lus tantôt portent sur la justification. Concentrons-nous maintenant sur ces versets.

 

            Il y a quelques quinze jours, nous avons lu le récit de la guérison par Jésus de 10 lépreux ; un seul de ces dix lépreux se mit à la recherche de son guérisseur. L’ayant retrouvé – ayant retrouvé Jésus – il en entendit cette déclaration : ta foi t’a sauvé (Luc 17,19). Sauvé, mais sauvé de quoi ?

            Il y a environ huit jours, nous avons commenté la parabole qui met aux prises un juge inique et une veuve. Cette parabole, prononcée par Jésus, s’achevait sur « …mais le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? »

            Ici, il est possible de répondre positivement : oui, il trouvera la foi sur la terre. Et nous pouvons aussi donner une définition de la foi : la foi est une joie en quête de l’agent de sa cause. Ce qui fait que, maintenant, nous pouvons répondre à la question : de quoi la foi sauve-t-elle ? La réponse vient, assez simplement : la foi sauve d’un repli sur soi oublieux et ingrat. Et nous savons maintenant quelque chose sur le salut, quelque chose bien terre à terre, un salut pour l’être humain vivant : mémoire et reconnaissance.

            C’est avec ce bagage que nous abordons le texte de ce jour.

 

Il est des gens qui sont certains de leur propre salut, et d’autant plus certains qu’ils en sont eux-mêmes les agents. Leur joie n’est donc plus en quête de rien. Leur foi a disparu dans l’accomplissement supposé parfait de leurs engagements. Pourquoi pas… rien ne peut nous empêcher de considérer positivement ce genre de certitude et d’accomplissement. Cependant, quelque chose cloche. Si ce Pharisien est si certain du bien fondé et de la valeur de ses engagements et de ses actes, pourquoi éprouve-t-il le besoin de se distinguer lui-même d’un autre homme ? Que lui apporte ce collecteur d’impôts en prière ? Que lui apportent aussi ces autres hommes dont il affirme qu’ils sont voleurs, malfaisants et adultères ? Certes, il n’est pas comme eux… mais qu’en est-il au fond de lui-même ? Y a-t-il de la joie en lui ? Et sa joie, si toutefois il y en a en lui, est-elle en quête de quelque chose ? Il semble que ce Pharisien soit seulement en quête de pécheurs suffisamment abominables pour conforter la haute idée qu’il a de lui-même. Mais qu’en est-il de lui-même dans cette quête, et qu’en est-il de lui-même devant Dieu ? Pour un peu, ce Pharisien donnerait à Dieu des leçons de sainteté, pour un peu, il s’élèverait lui-même au-dessus de Dieu.

Autre, bien entendu, est le collecteur d’impôt. Et il n’est absolument pas écrit que le péché de cet homme soit de collecter l’impôt pour l’occupant romain ; cet homme qui s’abîme dans sa prière est sur le chemin d’une recollection de lui-même qui, peut-être, sera un jour paisible. Et dans l’attente de ce jour, dans la quête de cette paix, il se confronte à un Dieu dont il espère la miséricorde. Sa joie, si elle vient un jour, aura toujours été en quête de l’agent de sa cause.

De l’attitude de cet arrogant, nous pouvons dire qu’elle n’est pas encore la foi, mais qu’elle s’oriente vers la foi. Et Jésus, déclare que c’est là où en est cet homme qu’il est justifié déjà, bien avant même qu’il puisse être dit de lui qu’il a la foi. Ce qui justifie au fond cet homme, c’est une foi qui n’est pas encore sienne… et au crédit de laquelle on ne peut mettre aucun acte.

 

            Le Pharisien de la parabole s’en retourna donc chez lui sans être justifié et sans même le savoir – sans être sauvé – bien qu’il fût clairement certain du contraire. Quant au collecteur d’impôts, il rentra chez lui justifié – parole de Jésus – et il n’en savait rien.

            Le lecteur, lui, sait tout. Il en sait même trop. Il sait même que s’il en vient à se féliciter de ne pas être comme le Pharisien, la justification ne sera pas sienne. Mais qui peut dire qu’il ne s’est jamais félicité de n’être pas comme… et chacun peut ici finir la phrase : je me réjouis de n’être pas comme… L’éventail est large, aussi large que les dérives religieuses, combinées ou pas avec des dérives sexuelles, ou financières…

Et bien, pas d’autre voie de salut que la foi, c'est-à-dire de repérer en soi cet esprit pharisien, et de lui donner la place dans cette recollection de soi dont on espère qu’elle sera un jour apaisée, qu’elle se fera joie, qu’elle se fera quête de l’agent de sa cause… Dans cette perspective, dans cette quête, pas d’autre prière possible que « prends pitié du pécheur que je suis », une prière qui, son adresse étant à Dieu, assume clairement l’ignorance de son propre exaucement.

Sœurs et frères, nous en resterons là, ne rajoutant que ceci : le Seigneur connaît nos cœurs et nos chemins. Puisse-t-il prendre pitié des pécheurs que nous sommes. Et puisse la foi prendre racine et toujours grandir en nous. Amen


samedi 18 octobre 2025

Traverser les haines (Exode 17,8-16 ; Luc 18,1-8)

 Exode 17

8 Alors, Amaleq vint se battre avec Israël à Refidim.

 9 Moïse dit à Josué: «Choisis-nous des hommes et sors te battre contre Amaleq; demain, je serai debout au sommet de la colline, le bâton de Dieu en main.»

 10 Comme Moïse le lui avait dit, Josué engagea le combat contre Amaleq, tandis que Moïse, Aaron et Hour étaient montés au sommet de la colline.

 11 Alors, quand Moïse élevait la main, Israël était le plus fort; quand il reposait la main, Amaleq était le plus fort.

 12 Les mains de Moïse se faisant lourdes, ils prirent une pierre, la placèrent sous lui et il s'assit dessus. Aaron et Hour, un de chaque côté, lui soutenaient les mains. Ainsi, ses mains tinrent ferme jusqu'au coucher du soleil,

 13 et Josué fit céder Amaleq et son peuple au tranchant de l'épée.

 14 Le SEIGNEUR dit à Moïse: «Écris cela en mémorial sur le livre et transmets-le aux oreilles de Josué: J'effacerai la mémoire d'Amaleq, je l'effacerai de sous le ciel!»

 15 Moïse bâtit un autel, lui donna le nom de «Le SEIGNEUR, mon étendard»,

 16 et dit: «Puisqu'une main s'est levée contre le trône du SEIGNEUR, c'est la guerre entre le SEIGNEUR et Amaleq d'âge en âge!»

Luc 18

  1 Jésus leur dit une parabole sur la nécessité pour eux de prier constamment et de ne pas se décourager.

 2 Il leur dit: «Il y avait dans une ville un juge qui n'avait ni crainte de Dieu ni respect des hommes.

 3 Et il y avait dans cette ville une veuve qui venait lui dire: ‹Rends-moi justice contre mon adversaire.›

 4 Il s'y refusa longtemps. Et puis il se dit: ‹Même si je ne crains pas Dieu ni ne respecte les hommes,

 5 eh bien! parce que cette veuve m'ennuie, je vais lui rendre justice, pour qu'elle ne vienne pas sans fin me casser la tête.› »

 6 Le Seigneur ajouta: «Écoutez bien ce que dit ce juge sans justice.

 7 Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus qui crient vers lui jour et nuit? Et il les fait attendre!

 8 Je vous le déclare: il leur fera justice bien vite. Mais le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre?»

Méditation

            Cela commence auprès d’un puits en plein désert, où se reposent des hébreux transhumants. On abreuve les bêtes, on dresse les tentes… et on veille, parce que la région n’est pas sûre. Ces gens ont à craindre la razzia, c'est-à-dire une troupe qui surgit du désert, qui tue  et qui pille. Il y a ainsi des populations qui vivent de ce qu’elles s’approprient le bien d’autrui. Ces gens sont haïs, et combattus… de génération en génération…

            Ainsi commence Un homme sans l’occident, en 2003, un film de l’immense photographe, et cinéaste, Raymond Depardon… deux hommes et un enfant, au milieu du désert, ultimes survivants d’un rezzou vaincu. Deux hommes sont à mourir de soif, sans savoir que d’autres hommes les suivent, de très loin, appréciant aux traces des premiers l’inexorable travail de la mort. L’enfant sera secouru, recueilli…

            C’est que, dans ces sortes d’affrontements, si l’effet de surprise ne joue pas, c’est la défaite pour l’assaillant… Et dans le texte biblique que nous lisons, pas de surprise. Amaleq a été repéré, Israël s’organise et l’emporte : du haut de la colline, un chef et ses lieutenants guident la manœuvre, indiquant du bâton où se trouve l’ennemi.

            Et ainsi qu’il est d’usage dans ce proche  orient ancien, un autel est dressé, et le nom du lieu rappelle pour toujours le nom de la bataille, celui du vainqueur, et de son Dieu : “ l’Eternel, mon étendard ”… et de rajouter, évidemment, à l’égard du vaincu, des formules de malédiction, et d’exécration...

 

            Sur ces éléments plus ou moins attestés viennent se greffer des traditions propres à l’Exode. Le bâton de Dieu, tant qu’il est tenu bien haut par celui à qui il fut confié, est le signe de l’invincibilité de ceux qui le suivent… Et si vous vous souvenez bien de l’épisode du buisson ardent, ce bâton, s’il est au sol, est un serpent que même Moïse fuit…

            Dieu est vraiment Dieu, et l’homme vraiment homme, debout, lorsque l’un et l’autre se tiennent par la main, et que d’autres hommes aussi aident à  tenir debout, à faire signe, jusqu’à la victoire.

 

            Voici l’Écriture que nous recevons. Récit de victoire et de ce qui s’ensuit. Récit qui semble institutionnaliser les haines, et qui vient légitimer toutes sortes de combats…

            Récit qui fera écrire quelqu’un que les Palestiniens d’aujourd’hui sont les descendants des Amalécites, et qu’en tant que tels ils peuvent et doivent être défaits – voire massacrés – par les enfants d’Israël…!

            Récit qui – à peine détourné – viendra tout aussi bien justifier d’autres haines, et d’autres massacres… “ Moi Israël… Toi Amaleq ”…

            Récit que d’aucuns verraient bien absents d’une Bible expurgée de toute trace de violence, arguant que c’est parce que les livres saints sont pleins de violence que les religions sont toujours violentes.

            Si la Bible est un livre de vérité, alors la haine y a sa place, autant que l’amour. La haine de droit divin n’y est pas moins avérée que le Dieu d’amour… La haine ne recevrait aucun nom si les livres sacrés venaient à en être expurgés. Reste seulement à savoir si la haine peut être traversée, dépassée. Reste à savoir si l’extermination est inscrite dans les incontournables festivités de l’histoire, ou si les humains sont parfois capables de s’entendre…

 

            Alors, au lieu de se massacrer, Israël et Amaleq peuvent-ils s’entendre, commercer, marier leurs enfants, partager les territoires et l’eau ? “ Ils n’ont qu’à… ” disent les braves gens…

            Mais nous ne pouvons pas, ainsi, transformer la prédication en une affaire de café du commerce. Nous déplorons les haines lointaines, nous souffrons avec ceux qui souffrent. Et nous sommes impuissants autant qu’eux.

            Que faire ?

            Prier, prier encore… remettre à Dieu ce que nous ne nous comprenons pas… notre cri, même s’il n’est qu’un “ Pourquoi ? ”, vaut mieux que du silence prudent…

 

            Et puis en nous, entre nous, sur nous, s’interroger.

            Qui est Amaleq, ici et maintenant ? Qui est “ mon ” Amaleq… car si la question de la haine peut être posée, si elle ose être posée dans une perspective qui soit “ moins de haine ”, ou “ plus de haine ”, cela peut aussi être entre nous, ou en chacun de nous.

            Qui est ton Amaleq ? Qui est ton cher ennemi ? Quel est celui au sujet duquel tu tiens un discours si rationnel, si bien argumenté, qu’il dissimule bien mal la détestation que tu as de lui ?

            Et quel travail pouvons-nous faire avec cette haine ?

 

Et bien le pari que nous faisons, c’est que le texte que nous venons de lire, et qui construit apparemment si bien la haine, est aussi un texte qui en propose une traversée. Au-delà de la haine.

            Pour travailler cela, nous avons une clef, trois versets de la Bible, au milieu desquels, cette proclamation : Mon étendard, c’est le Seigneur !

            Représentez-vous cet étendard comme une enseigne hissée en haut d’un mât. Cette enseigne a deux faces.

 Première face

            “ J’effacerai la mémoire d’Amaleq, je l’effacerai de sous le ciel ”… parole du Seigneur, adressée à Moïse, transmise aux livres, et aux lecteurs…

            Mais il faut – impérativement – que nous nous avisions, de ceci : l’effacement de dessous le ciel de la mémoire d’Amaleq rend la haine sans objet.

                        Cette apparente malédiction est – simultanément – une promesse qu’Amaleq pourra vivre, parce qu’Israël en aura perdu la mémoire.

            Et osons dire que si nous n’acceptons pas cette lecture, nous acceptons les logiques d’extermination qui découlent de ce texte… Osons donc par la foi ce coup de force à l’intérieur de la malédiction, et ouvrons nos yeux sur l’au-delà de la haine.

            Prenons ce texte au mot, et disons que l’œuvre du Seigneur en nous est de rendre sans objet nos haines les plus féroces. A ce point que quand bien même nous échoirait alors la possibilité d’exterminer Amaleq, nous choisirions de le laisser vivre.

            Il faut que nous nous accrochions à cette foi… Pourvu que notre étendard, le Seigneur, nous donne l’esprit d’oubli, l’esprit d’abandon de nos créances les plus chères… Pourvu que ces Saintes Écritures nous donnent la sagesse, au lieu de nourrir nos haines…

            Notre étendard, c’est le Seigneur. Première face : la haine perd sa vigueur parce qu’elle perd son objet, telle est pour nous l’action du Seigneur.

Seconde face

            Est-ce si simple ? Là où la parole du Seigneur affirme qu’elle saura désarmer la haine, l’être humain, Moïse, ajoute : “ Guerre entre le Seigneur et Amaleq, d’âge en âge ”. Expression d’une sorte de “ culture de la haine ”.

            Il y a donc, par delà même l’effacement de cet Amaleq qui vint combattre Israël, la haine qui s’invente, qui se trouve – toujours – de nouveaux objets. En a-t-on jamais fini ? Elle puise dans son avant mémoire, à des traditions plus anciennes (16a), elle puise dans son actualité… Elle renaît, elle s’alimente de son propre dépit… Oui, la haine laisse toujours des traces brûlantes dans les cœurs de ceux qu’elle a possédés….

            Mais prenons, une fois encore, le texte au mot, qui dit “ guerre entre le Seigneur et Amaleq ”… et qui suggère, dans la malédiction, que le Seigneur s’occupera lui-même de cela. Guerre entre le Seigneur et Amaleq ? Je ne suis pas le Seigneur… Si bien que, même si la haine vient se manifester à nouveau dans le cœur de celui qu’elle a possédé, il peut la saluer, n’être pas débordé par elle, constater qu’il a fait la paix, et s’en remettre au Seigneur.

 

            Ainsi donc envisagé, ce qui semblait en vérité être une apologie de la haine et de l’extermination recèle en soi des promesses de paix que nous ne soupçonnions pas.

            Au milieu d’un champ de ruine, à la fin du film de Akira Kurosawa Rashômon, 1950, dans un Japon ravagé, deux hommes ont fait le constat que plus personne ne dit la vérité. Chacun exige de chaque autre qu’il adhère à son mensonge, ou qu’il meure : c’est cela, la sauvagerie. Au milieu d’un champ de ruines, ces deux hommes découvrent un enfant abandonné. … Le plus pauvre des deux, simple passant, le recueille. Et l’autre de lui dire : “ Ton geste a restitué ma foi en l’humanité ”.

Lueur minuscule et pourtant essentielle. Royaume de Dieu dans lequel on entre, même au milieu d’un champ de ruines, comme un homme accueille un enfant.


 



samedi 11 octobre 2025

Ta foi t'a sauvé (Luc 17,11-19)

Luc 17

11 Or, comme Jésus faisait route vers Jérusalem, il passa à travers la Samarie et la Galilée.

12 À son entrée dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre. Ils s'arrêtèrent à distance

13 et élevèrent la voix pour lui dire: «Jésus, maître, aie pitié de nous.»

14 Les voyant, Jésus leur dit: «Allez vous montrer aux prêtres.» Or, pendant qu'ils y allaient, ils furent purifiés.

15 L'un d'entre eux, voyant qu'il était guéri, revint en rendant gloire à Dieu à pleine voix.

16 Il se jeta le visage contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce; or c'était un Samaritain.

17 Alors Jésus dit: «Est-ce que tous les dix n'ont pas été purifiés? Et les neuf autres, où sont-ils?

18 Il ne s'est trouvé parmi eux personne pour revenir rendre gloire à Dieu: il n'y a que cet étranger!»

19 Et il lui dit: «Relève-toi, va. Ta foi t'a sauvé.»


Prédication

A la lecture de ce fragment, l’étonnement peut vous prendre, un étonnement à trois niveaux, qui peuvent vous servir de fil conducteur :

premier niveau, les mouvements, les jeux d’éloignement et de proximité ;

second niveau, les jeux de mots, entre purification, guérison, et salut ;

troisième niveau, l’arithmétique, parce qu’un sur dix, vraiment, ça n’est pas grand chose...

Ces trois niveaux vont servir de plan à cette prédication :

Si loin, si proche ! De l’apparence au salut. Détresse et  promesses de la prédication.

1.      Si loin, si proche !

            C’est tout d’abord une remarque historique - c’est à dire une remarque de pur bon sens - : en ce temps-là, tout ce qui affligé d’une quelconque affection cutanée est réputé impur et contagieux, mis au ban, c’est à dire tenu à distance, tenu donc de se tenir à distance...

            ... et ces dix lépreux - qui n’ont peut-être pas plus la lèpre que vous et moi, mais seulement une acné persistante ou un psoriasis qui traîne - observent pieusement cet interdit de contact, de proximité...

            bref, ils consentent à ce qui les condamne et, il ne leur reste qu’à brailler de loin, c’est tout ce qu’ils peuvent faire...

 

            De loin, en face d’eux, un homme en marche, un homme qui, d’une manière ici surprenante, leur commande, dans l’état où ils sont, de s’approcher de ceux qui les condamnent...

            ... car ça n’est pas tant la Loi de Moïse que l’usage qui est mis en question, l’usage qui veut précisément qu’on consente passivement à ce qui vous condamne : en l’état, commencer lépreux et s’approcher des prêtres, c’est être d’emblée actif au comble de l’impossible...

            ... et c’est de là, du commencement fou de ce rapprochement, que vient la purification

 

            Il y a bien un miracle dans ce texte, ce miracle est écrit en creux : Jésus leur dit « Allez vous montrer aux prêtres »... PUIS, pendant qu’ils y allaient, ils furent purifiés

            Entre ces deux instants, le miracle a lieu, parce que cette injonction ridicule de s’approcher de la condamnation est clairement reçue...

2.      de l’apparence au salut

            Cependant, ça n’est que le début de ce que ce simple extrait peut nous apporter.

            Si cette seconde partie est intitulée « de l’apparence au salut », c’est pour s’appuyer - en premier lieu - sur le fait que ces maladies de peau qui vous condamnaient à être un paria sont, avant tout, des pathologies de l’apparence, ou, si l’on veut, des délits de sale gueule...

            Mieux valait, déjà à l’époque, être jeune, blanc, riche et beau, que vieux, coloré, pauvre et moche...

            Pathologie de l’apparence reprise dans le vocabulaire de la religion : le PUR et l’IMPUR, mais ce pourraient tout aussi bien être d’autres mots, d’autres épithètes, le Protestant, le catholique, le droite, le gauche, le sacré, et le profane

            Toutes sortes de mots qui tuent, qui tuent d’autant plus efficacement qu’ils n’ont pas d’autre contenu que le consentement irréfléchi des uns et des autres...

            IMPURS donc ils sont, d’autant plus qu’ils sont persuadés de l’être, et d’autant plus qu’ils le sont sous le regard des autres...

            OR, pendant qu’ils y allaient - et non pas parce que les prêtres les avaient vus - ils furent PURIFIES...

             Et là tout se complique, parce que, voyant qu’il était GUERI, l’un des dix revient !

            N’est-il pas allé se montrer aux prêtres ? - sans doute que non, puisqu’il n’était qu’un Samaritain...

            en tout cas, le texte que nous lisons marque fortement la différence entre PURIFIER et GUERIR...

            et, ce faisant, il marque fortement la différence entre l’apparence, et la réalité : l’apparence, c’est ce qu’on appelle la PURETE, c’est le convenable, le convenu, c’est le religieusement correct, le socialement correct, ce qui, sous le regard de l’autre, vous assure un petit minimum de tranquillité...

            et si les apparences nomment PURETE la couleur de la peau, la réalité banale, ordinaire, c’est la GUERISON (le contraire de PURETE peut être GUERISON)

             Celui-là qui revient vers Jésus a au moins fait la différence entre les apparences et la réalité, et il agit contre des apparences dont lui n’a plus nul besoin (à supposer qu’il en aie jamais eu besoin) ;

            Or, à celui-là qui revient vers Jésus et proclame les merveilles de Dieu, il est dit « Ta foi t’a sauvé ! »

 

            Qu’est-ce donc alors que la FOI de cet homme-là ? Qu’est-ce donc que le SALUT ?

 

            En tout cas, il semble bien qu’on soit en face d’un salut par la foi, et par la foi seulement. Ça devrait faire plaisir aux protestants... sauf que ça ne répond pas à la question de savoir ce que c’est que la foi de cet homme-là.

 

            La foi, ici, va avec le salut, pour cet homme qui, deux fois, renonce aux apparences, à la passivité d’un consentement : la première fois, en acceptant d’aller s’approcher de ceux qui le condamnent, la seconde fois, en acceptant d’y renoncer, puisque, se voyant guéri, il fait d’emblée retour, renonçant à un retour à l’ordinaire...

            le salut de cet homme-là, c’est ici un double renoncement : à la condamnation, et à la réhabilitation !

            Et la foi, dans le retour qu’il fait vers Jésus, c’est cette puissance qui lui fait préférer la reconnaissance de celui qui libère à celle de ceux qui asservissent !

 

            Et prenons bien garde ne pas considérer - à aucun moment - que la foi se réduit aux manifestations bruyantes et visibles que produit légitimement cet homme-là !

            Nous serions alors ramenés à ce qui ouvre le texte : du convenable, du convenu, que nous appellerions, au besoin, baptême, sacrement, liturgie, droit canon, ou protestantisme... nous serions ramenés à ce qui nous condamne bien plus qu’à ce qui nous sauve, à la dictature des apparences bien plus qu’au chemin de la foi...

 

3.      Détresse et promesse de la prédication

            Pourtant, il faut le constater, l’arithmétique est cruelle : UN sur DIX revient vers Jésus, et encore, c’est un Samaritain, un de ceux que les prêtres de Judée, précisément, considèrent comme impurs, qu’ils soient lépreux ou pas, impurs parce qu’ils sont Samaritains...

            Neuf fois sur dix donc, dans le meilleur des cas, lorsque vous prêchez, vous n’aurez pas de retour...

            ... et c’est bien le meilleur des cas : un sur dix, c’est le score du maître, le score de Jésus...

            Détresse, donc, on cause vraiment pour rien... pas de sous qui rentrent dans les caisses, pas de compliment qui revienne, et pas le temple plein chaque fois qu’on sait que vous allez y prêcher... Détresse !

             Promesse ! Ceci dit, si vous exigez un retour sur votre prédication de l’évangile, ça n’est plus l’évangile que vous prêchez, mais les apparences... celles précisément dont nous venons de parler...

            ... et le bon sens lui-même vous l’enseigne : si c’est bien l’évangile, le double dépassement des apparences que vous proclamez, alors vous ne pouvez rien exiger vous-même de ceux à qui vous l’annoncez.

 

            Alors, une fois de temps en temps, une fois sur dix - et beaucoup moins - quelqu’un viendra vers vous, et vous lui direz : « Va, ta foi t’a sauvé. »

 

            Et s’agissant des neuf autres ?

            Vous ne leur direz rien, puisqu’ils ne seront pas devant vous ; vous ne les condamnerez pas non plus, puisque vous ne saurez pas ce qu’ils ont fait de leur purification ; vous saurez simplement que pour ces neufs-là, mieux valait être quelqu’un comme il faut que d’être un paria...

            Alors, même s’ils se sont arrêtés à la première étape sur le chemin de la liberté, même s’ils sont vite revenus à une captivité des apparences... vous ne leur avez pas nui...

…et vous louerez Dieu de ce que vous ignorez ; que se passe-t-il maintenant pour ces 9 là ? vous ne le savez pas ; la suite ne vous appartient pas !

 

Peut-être bien même que c’est l’un de ces neuf autres qui racontera l’histoire de cet homme  - Jésus - qui, contre toute apparences, a ordonné un jour à dix lépreux d’aller se montrer aux prêtres, et, pendant qu’ils y allaient, ils furent guéris...Amen

 

samedi 4 octobre 2025

La foi grandit avec la vie (Luc 17,5-10 - 1 Timothée 1,6-14 - Habaquq 1,2-3 et 2,2-4)

 

Habaquq

1 2 Jusqu'où, SEIGNEUR, mon appel au secours ne s'est-il pas élevé? Tu n'écoutes pas. Je te crie à la violence, tu ne sauves pas.

 3 Pourquoi me fais-tu voir la malfaisance? acceptes-tu le spectacle de l'oppression? En face de moi, il n'y a que ravage et violence; lorsqu'il y a procès, l'invective l'emporte.

2 2 Le SEIGNEUR m'a répondu, il m'a dit: Écris une vision, donnes-en l'explication sur les tables afin qu'on la lise couramment,

 3 car c'est encore une vision concernant l'échéance. Elle aspire à sa fin, elle ne mentira pas; si elle paraît tarder, attends-la, car elle viendra à coup sûr, sans différer.

 4 Le voici plein d'orgueil, il ignore la droiture, mais un juste vit par sa fidélité. 

2 Timothée 1

6 C'est pourquoi je te rappelle d'avoir à raviver le don de Dieu qui est en toi depuis que je t'ai imposé les mains.

 7 Car ce n'est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné, mais un esprit de force, d'amour et de maîtrise de soi.

 8 N'aie donc pas honte de rendre témoignage à notre Seigneur et n'aie pas honte de moi, prisonnier pour lui. Mais souffre avec moi pour l'Évangile, comptant sur la puissance de Dieu,

 9 qui nous a sauvés et appelés par un saint appel, non en vertu de nos oeuvres, mais en vertu de son propre dessein et de sa grâce. Cette grâce, qui nous avait été donnée avant les temps éternels dans le Christ Jésus,

 10 a été manifestée maintenant par l'apparition de notre Sauveur, le Christ Jésus. C'est lui qui a détruit la mort et fait briller la vie et l'immortalité par l'Évangile

 11 pour lequel j'ai été, moi, établi héraut, apôtre et docteur.

 12 Voilà pourquoi j'endure ces souffrances. Mais je n'en ai pas honte, car je sais en qui j'ai mis ma foi et j'ai la certitude qu'il a le pouvoir de garder le dépôt qui m'est confié jusqu'à ce Jour-là.

 13 Prends pour norme les saines paroles que tu as entendues de moi, dans la foi et l'amour qui sont dans le Christ Jésus.

 14 Garde le bon dépôt par l'Esprit Saint qui habite en nous.

Luc 17

5 Les apôtres dirent au Seigneur: «Augmente en nous la foi.»

 6 Le Seigneur dit: «Si vraiment vous aviez de la foi gros comme une graine de moutarde, vous diriez à ce sycomore: ‹Déracine-toi et va te planter dans la mer›, et il vous obéirait.

 7 «Lequel d'entre vous, s'il a un serviteur qui laboure ou qui garde les bêtes, lui dira à son retour des champs: ‹Va vite te mettre à table›?

 8 Est-ce qu'il ne lui dira pas plutôt: ‹Prépare-moi de quoi dîner, mets-toi en tenue pour me servir, le temps que je mange et boive; et après tu mangeras et tu boiras à ton tour›?                         

 9 A-t-il de la reconnaissance envers ce serviteur parce qu'il a fait ce qui lui était ordonné?

 10 De même, vous aussi, quand vous avez fait tout ce qui vous était ordonné, dites: ‹Nous sommes des serviteurs quelconques. Nous avons fait seulement ce que nous devions faire.› »

Prédication

            Il me semble que, lorsque je parle des textes en morceaux que nous propose le lectionnaire, je suis souvent plein d’énervement... et pourquoi couper à tel verset, et pourquoi il utilise tel mot plutôt que tel autre – ce sont des bouderies – parfois un peu fortes – mais bouderies contre à la fois les saintes Écritures et ceux qui ont pris le risque de choisir, et de publier. Mais à la fin de la semaine, je finis toujours tout de même, cahin-caha, par choisir un texte – rarement plus d’un – et ce texte vient au secours, de la prédication, mais aussi parfois du massacre. Certains auteurs bibliques produisent des textes coulant comme le miel, d’autres sont comme des pierres qui râpent, qui font peur, qui sont tranchantes comme des sabres, qui  peuvent même provoquer des insomnies.

            Le destin du lecteur de la Bible est ainsi fait – qu’il soit un lecteur professionnel, ministre, ou un lecteur fidèle, pour un même texte, il y aura bien des lectures, plus même de lectures que de lecteurs.

            On peut, après un temps  de pause et de bienveillant partage, reprendre son propre travail et le retravailler… c’est un peu ce que nous avions fait à Bourg en Bresse, où j’ai été pasteur entre 1998 et 2005 : exercice collectif de prédication. L’argument de cet exercice c’était qu’à partir d’un seul texte il vient plusieurs prédications. Je choisis doc un texte. La quinzaine de prédicateurs laïques rendit seize prédications, dont la plupart ensuite furent prêchées dans le fil de l’année… une belle diversité – je ne sais absolument plus où est mon exemplaire de ce travail. Mais à chaque fois que je l’ai perdu puis retrouvé c’est le même sentiment de gratitude qui m’a repris.

            La réflexion d’aujourd’hui est un peu différente. Plutôt du genre "plusieurs textes bibliques un seul message". Notre tradition protestante utilise peu le mot message, mais c’est un mot intéressant pour donner à réfléchir sur cette idée : le message de la Bible est unique. Notre tradition parle plus volontiers de sermon, de prédication. Gardon le mot message, pour affirmer que le message de Habaquq, celui de 2 Timothée 1, et Luc 17 – je ne reprends pas ici tous les versets – sont chacun un message, et sont ensemble un seul message. Habaquq : le juste vit par sa fidélité ; 2 Timothée : …Dieu qui nous a sauvés et appelés non en vertu de nos œuvres (…) mais par cette grâce qui nous avait été données avant les temps éternels dans le Christ Jésus ; Luc 17 : nous sommes des esclaves sans mérite – nous ne méritons rien. » (au sujet d’ailleurs de ce mérite, il est en fait totalement synonyme de esclave, bassin méditerranéen, quelque dizaine d’année après Jésus Christ, un esclave ne possède rien, ne vit que de ce qu’on lui donne, est vivant de par son maître, pour son maître, et s’il vient à être affranchi, ce sera par son maître… bref, l’esclave, c’est moins que rien). Les auditeurs de Jésus dans Luc 17 sont invités à être finalement, à se faire finalement comme l’esclave moins que rien, sans mérite.

            Mais ce qui est étonnant, dans le grec de Luc 17, c’est qu’il y a une hésitation entre deux mots, un de ces mots c’est esclave – nous avons vu – l’autre c’est serviteur, apparaissant à plusieurs moments. Le serviteur sert, et il est rétribué, l’esclave obéit, point barre. Pas de réflexion sur l’esclavage, c’est même presque le contraire : Le type même, voire le projet du croyant c’est l’esclave. C’est extrême. Tellement extrême que ça rejoint une autre extrémité mise en avant par Jésus répondant à une demande finalement imprudente des apôtres : « augmente en nous la foi » Une demande de quelque chose qui se mesure, et qui peut être donc comparée, on se fait des compétitions de foi, et celui qui gagne, il gagne quoi ? Il gagne le droit de rejouer contre un véritable adversaire : le sycomore, un arbre, un gros, qui ne plie pas. Une foi qui compte ses engagements finit toujours par tomber sur un sycomore, et c’est toujours le sycomore qui gagne. Est-ce alors nécessaire de demander au Seigneur plus de force encore, toujours plus de la même chose, pour persévérer dans ce qui n’a de portée que dans sa persévérance comptable.

            Mais tout n’est pas désespéré. Car même si le sycomore gagne une partie, la méditation du texte finit elle aussi par opérer comme l’offre d’un changement, l’offre de passer de l’offre du commandement à l’offre du service, puis de l’offre du service à cette offre suprême qui est celle de l’esclave volontaire que nous avons déjà méditée. Et alors le sycomore – ça marche aussi avec d’autres essence – perd, devient impuissant, et alors l’autre, et alors les autres chemins, s’ouvrent. On y trouvera probablement d’autres arbres pour symboliser d’autres difficultés. Elles seront abordées autrement, car la promesse ne saurait faillir, comme nous lisons une fois encore :

            « 2 Le SEIGNEUR m'a répondu, il m'a dit: Écris une vision, donnes-en l'explication sur les tables afin qu'on la lise couramment,  3 car c'est encore une vision concernant l'échéance. Elle aspire à sa fin, elle ne mentira pas; si elle paraît tarder, attends-la, car elle viendra à coup sûr, sans différer. 4 Voici l’ennemi (Le voici) plein d'orgueil, il ignore la droiture, mais le juste vit par  sa foi (la fidélité !).

 

            Nous voici à la fin d’un cycle qui parcourt ces trois fragments, avec bien du reste, du chemin possible, dans un sens, dans l’autre ; des espaces ont été parcourus, d’autres non, et puis d’autres vont apparaître ; parce qu’ainsi est la vie, et aussi parce que la foi est aussi un nom commun qui peut signifier vie.

            La foi en somme grandit avec la vie. Et la vie avec la foi.  Amen