dimanche 22 septembre 2019

Etre plein de foi (Luc 16,1-13)



Luc 16
1 Puis Jésus dit à ses disciples: «Un homme riche avait un fondé de pouvoir qui fut accusé devant lui de dilapider ses biens.
2 Il le fit appeler et lui dit: ‹Qu'est-ce que j'entends dire de toi? Rends les comptes de ta gestion, car désormais tu ne pourras plus gérer mes affaires.›
3 Le fondé de pouvoir se dit alors en lui-même: ‹Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gérance? Bêcher? Je n'en ai pas la force. Mendier? J'en ai honte.
4 Je sais ce que je vais faire pour qu'une fois écarté de la gérance, il y ait des gens qui m'accueillent chez eux.›
5 Il fit venir alors un par un les débiteurs de son maître et il dit au premier: ‹Combien dois-tu à mon maître?›
6 Celui-ci répondit: ‹Cent jarres d'huile.› Le fondé de pouvoir lui dit: ‹Voici ton reçu, vite, assieds-toi et écris cinquante.›
7 Il dit ensuite à un autre: ‹Et toi, combien dois-tu?› Celui-ci répondit: ‹Cent sacs de blé.› Le fondé de pouvoir lui dit: ‹Voici ton reçu et écris quatre-vingts.›
8 Et le maître fit l'éloge du fondé de pouvoir trompeur, parce qu'il avait agi avec habileté. En effet, ceux qui appartiennent à ce monde sont plus habiles vis-à-vis de leurs semblables que ceux qui appartiennent à la lumière.
9 «Eh bien! Moi, je vous dis: faites-vous des amis avec l'Argent trompeur pour qu'une fois celui-ci disparu, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles.
10 «Celui qui est digne de confiance pour une toute petite affaire est digne de confiance aussi pour une grande; et celui qui est trompeur pour une toute petite affaire est trompeur aussi pour une grande.
11 Si donc vous n'avez pas été dignes de confiance pour l'Argent trompeur, qui vous confiera le bien véritable?
12 Et si vous n'avez pas été dignes de confiance pour ce qui vous est étranger, qui vous donnera ce qui est à vous?
13 «Aucun domestique ne peut servir deux maîtres: ou bien il haïra l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent.»
Prédication :


            Relisons maintenant quelques versets de notre texte, une autre traduction. Paroles de Jésus :
 8 Le maître couvrit de louanges son coupable fondé de pouvoir, parce qu’il avait agi d’une manière généreuse et responsable. C’est que, dans cette génération, les fils de ce monde sont plus généreux et responsables que les soit disant fils de lumière.
9 Je vous le dis, faites vous donc vous-mêmes des amis avec le dieu-argent coupable, et s’il vous abandonne, on vous accueillera dans les demeures éternelles...

10 Celui qui est plein de foi pour une toute petite affaire est plein de foi aussi pour une grande ; et celui qui agit de manière coupable pour une toute petite affaire agira de manière coupable aussi pour une grande.
11Si donc vous n’avez pas été plein de foi pour l’argent coupable, qui vous confiera ce qui est véritablement bon ?
12 Et si vous n’avez pas été pleins de foi pour ce qui vous est étranger, qui donc vous donnera ce qui est intime ?
13 Aucun personnel de maison ne peut servir deux seigneurs : ou bien il méprisera l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et délaissera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et le dieu-argent.
            Une brebis, une pièce, un fils… Souvenons-nous de ces paraboles que nous avons lues dès l’école du dimanche, et que nous avons méditées il y a une semaine. Une brebis était perdue, une sur 100 ; le berger abandonna les 99 autres dans le désert ; il les abandonna sans limite de temps, jusqu’à ce qu’il retrouve la 100ème. Je repense ici à Madame Véronique Moins, président du CP l’Église Eyrieux-Boutières, agricultrice, éleveur de moutons, mère de 5 enfants… qui me fit un jour remarquer qu’aucun berger n’agit ainsi, et que si l’on sait d’un berger qu’il agit ainsi, plus aucun éleveur ne voudra jamais l’employer.
            Une pièce était perdue, une sur 10 – le dixième d’une très très petite somme ; une femme abandonna toute autre activité, sans limite de temps, et chamboula toute sa maison, jusqu’à ce quelle retrouve la pièce. N’eût-elle pas plutôt dû retourner à quelque autre travail rétribué qui lui aurait évidemment rapporté d’avantage ?
            Un fils cadet était parti au loin, emportant avec lui une part importante de la fortune familiale ; sa prodigalité lui valut de connaître la misère noire. Quel père juif de ce temps-là, au terme d’une attente infiniment longue, aurait accueilli  les bras grands ouverts un fils cadet dispendieux, souillé, et impur ?
            Ces trois paraboles, prises ensemble, forment le schéma d’un engagement intégral, sans aucune limite de temps, en faveur de causes apparemment indéfendables, voire perdues. Ces trois paraboles sont dans le 15ème chapitre de l’évangile de Luc. Nous poursuivons la lecture, c’est maintenant le 16ème chapitre de cet évangile.

« Puis Jésus dit à ses disciples : “ Un homme riche avait un fondé de pouvoir qui fut accusé de dilapider ses biens.” » Il en fut accusé – la bible latine emploie à raison le verbe diffamer. Diffamé, il fut renvoyé. Vous savez ce que furent ses derniers actes de gestion, et vous savez aussi qu’il fut, contre toute attente, louangé par son maître. Tâchons de comprendre cela en profitant de ce que nous avons découvert au fil de nos précédentes méditations.

            Cet homme, donc, était le fondé de pouvoir d’un riche propriétaire. En ce temps-là, un fondé de pouvoir ne percevait aucun salaire. Il gérait des biens ; il prêtait sous le sceau de son maître, avec un certain taux d’intérêts, et il recouvrait plus tard la créance, se payant lui-même sur les intérêts perçus. L’archéologie – le dépouillement de très anciens documents commerciaux – nous a permis de connaître les taux auxquels on prêtait ; ces taux étaient considérables, 100% annuel n’était pas rare. L’archéologie nous a permis aussi de savoir que les économistes de ce temps-là savaient déjà que de tels taux sont un poison pour la société : le roi babylonien Hammourabi, 1800 ans avant Jésus Christ, avait déjà légiféré contre de tels taux… mais sa législation fut comme une lettre morte ; ainsi 1800 ans après Hammourabi, dans le monde où vivait Jésus, la pratique du prêt usuraire n’avait absolument pas disparu. Aujourd’hui, 3900 ans – 39 siècles – après Hammourabi, on peut lire dans Jeune Afrique que des taux de 200% mensuel sont encore pratiqués par certains usuriers. L’amour du dieu-argent n’a jamais cessé.
            Et voici donc que, pour 50 jarres d’huile empruntées, il aurait fallu en rendre 100 (au taux annuel de 100%) à la fin de la saison suivante… la spirale de l’endettement est prête à s’enclencher, qui peut mener en ce temps-là un débiteur ruiné à être vendu comme esclave au profit de son créancier...  En falsifiant les créances, le fondé de pouvoir libère les débiteurs d’une dette qui les étranglait, et il rend aussi en même temps tout son capital à son maître. Mais pour atteindre ce résultat, il renonce à toute rétribution personnelle, et très probablement aussi à tout emploi futur : quel propriétaire voudra d’un fondé de pouvoir susceptible d’agir ainsi ? Et quant au fait d’être un jour remercié de son geste par les débiteurs qu’il a élargis, c’est très incertain. Mais n’avons-nous pas vu qu’une action bonne s’accomplit en toute simplicité, c’est à dire sans projet d’être rétribué… Ainsi l’engagement de ce fondé de pouvoir est-il intégral, sans limite de durée, en faveur d’une cause juste, cause à la rétribution incertaine. Son engagement, dont il va payer le prix le plus fort suggère aux plus puissants la voie de la miséricorde et de la modération, et libère réellement les plus vulnérables du sort qui leur était réservé.
Tout ceci, n’est-ce pas, ressemble beaucoup à l’Évangile, à la bonne nouvelle de Jésus Christ, qui se déploie ici sur le terrain de l’économie. Mais cela n’est évidemment pas le seul déploiement possible de l’Évangile. A chaque endroit, en chaque lieu, en chaque âme, là où l’on vit sous le régime de la dette qui étrangle et de la domination qui écrase, cette parabole est pertinente, et l’est en même temps que les trois autres paraboles que nous avons évoquées (la brebis, la pièce, et le fils).
Ces quatre paraboles peuvent être vues comme le paradigme, le modèle, la représentation symbolique du cadre de tout engagement chrétien, de tout engagement fraternel. Et maintenant, nous pourrions dire « Va, et toi, fais de même… » Et prononcer le Amen qui signalerait la fin de la prédication.

Pourtant, nous allons continuer encore un peu. Avec ces quatre paraboles, nous avons vu s’esquisser des figures concrètes de la grâce : ce sont bien des sauveurs que nous voyons agir. Alors nous ne pouvons pas comprendre que des traducteurs de la Bible fassent du fondé de pouvoir une espèce de filou.
Donc, lorsque l’employeur couvre de louanges son désormais ex fondé de pouvoir, il y a dans ses louanges tout le récit d’un changement personnel de perspective, le récit d’une conversion.
De plus, lorsque le fondé de pouvoir est qualifié de trompeur par des traducteurs, nous devrions plutôt entendre qu’il commet effectivement des actes délictueux en falsifiant des créances, mais que par ces actes il suggère une refonte radicale du système du crédit, élément d’une réforme de la justice sociale…
Et puis, lorsque nous lisons que ce fondé de pouvoir avait agi avec habileté, ou astuce, nous devrions plutôt bien entendre qu’il avait agi avec prudence (prudentia), une prudence pratique, une sagesse donc, capable de distinguer les mauvaises choses des bonnes choses, de choisir les bonnes choses et de répondre de ces choix.
Et comme la sagesse est l’un des noms de Dieu, nous pouvons dire enfin que le maître louangea, couvrit de louanges son ex fondé de pouvoir parce qu’il s’était montré plein de foi.

            Et maintenant, dans la foi, que ferons-nous ? Nous ferons nôtre cette exhortation toute simple, simple comme un cantique pour enfants : « Lis ta Bible et prie chaque jour Si tu veux grandir ». Quant au chemin, il a été balisé, déjà : « Brise les chaînes injustes, dénoue les liens de tous les jougs, renvoie libre ceux qu’on opprime… »
            Que le Seigneur nous bénisse
            Amen


Post scriptum

            Vous ne pouvez pas servir Dieu et le dieu-argent ! Il ne s’agit pas seulement d’un maître ou de l’autre. Mais bien aussi de deux manières de servir, deux manières qui, si elles existaient à l’état pur, s’excluraient totalement l’une l’autre. Et cette parabole, avec les trois qui la précède, serait un récit typologique… Aimer n’est pas miscible avec mépriser ; s’attacher n’est pas non plus miscible avec délaisser. Il y a donc des gens qui servent l’argent comme Dieu, et tant mieux. Il en est d’autres qui servent l’argent comme dieu, ce que nous avons appelé ici dieu-argent, en faisant référence au dieu – avec un petit d – dont nous avons parlé il y a peu…
            Il reste encore une cinquième parabole. Nous verrons, peut-être, la semaine prochaine.

dimanche 15 septembre 2019

Parler de Dieu (Luc 15,1-32 ; Exode 32,1-14)

Exode 32
1 Le peuple vit que Moïse tardait à descendre de la montagne; le peuple s'assembla près d'Aaron et lui dit: «Debout! Fais-nous des dieux qui marchent à notre tête, car ce Moïse, l'homme qui nous a fait monter du pays d'Égypte, nous ne savons pas ce qui lui est arrivé.»
2 Aaron leur dit: «Arrachez les boucles d'or qui sont aux oreilles de vos femmes, de vos fils et de vos filles, et apportez-les-moi.»
3 Tout le peuple arracha les boucles d'or qu'ils avaient aux oreilles, et on les apporta à Aaron.
4 Ayant pris l'or de leurs mains, il le façonna au burin pour en faire une statue de veau. Ils dirent alors: «Voici tes dieux, Israël, ceux qui t'ont fait monter du pays d'Égypte!»
5 Aaron le vit et il bâtit un autel en face de la statue; puis Aaron proclama ceci: «Demain, fête pour le SEIGNEUR!»
6 Le lendemain, dès leur lever, ils offrirent des holocaustes et amenèrent des sacrifices de paix; le peuple s'assit pour manger et boire, il se leva pour se divertir.
7 Le SEIGNEUR adressa la parole à Moïse: «Descends donc, car ton peuple s'est corrompu, ce peuple que tu as fait monter du pays d'Égypte.
8 Ils n'ont pas tardé à s'écarter du chemin que je leur avais prescrit; ils se sont fait une statue de veau, ils se sont prosternés devant elle, ils lui ont sacrifié et ils ont dit: Voici tes dieux, Israël, ceux qui t'ont fait monter du pays d'Égypte.»
9 Et le SEIGNEUR dit à Moïse: «Je vois ce peuple: eh bien! c'est un peuple à la nuque raide!
10 Et maintenant, laisse-moi faire: que ma colère s'enflamme contre eux, je vais les supprimer et je ferai de toi une grande nation.»
11 Mais Moïse apaisa la face du SEIGNEUR, son Dieu, en disant: «Pourquoi, SEIGNEUR, ta colère veut-elle s'enflammer contre ton peuple que tu as fait sortir du pays d'Égypte, à grande puissance et à main forte?
12 Pourquoi les Égyptiens diraient-ils: ‹C'est par méchanceté qu'il les a fait sortir! pour les tuer dans les montagnes! pour les supprimer de la surface de la terre!› Reviens de l'ardeur de ta colère et renonce à faire du mal à ton peuple.
13 Souviens-toi d'Abraham, d'Isaac et d'Israël, tes serviteurs, auxquels tu as juré par toi-même, auxquels tu as adressé cette parole: Je multiplierai votre descendance comme les étoiles du ciel, et tout ce pays que j'ai dit, je le donnerai à votre descendance, et ils le recevront comme patrimoine pour toujours.»
14 Et le SEIGNEUR regretta amèrement le mal qu'il avait dit vouloir faire à son peuple.

Vous pouvez lire aussi Luc 15,1-32. En voici trois versets :

4 Lequel d'entre vous, s'il a cent brebis et qu'il en perde une, ne laisse pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour aller à la recherche de celle qui est perdue jusqu'à ce qu'il l'ait retrouvée?
8 Ou encore, quelle femme, si elle a dix pièces d'argent et qu'elle en perde une, n'allume pas une lampe, ne balaie la maison et ne cherche avec soin jusqu'à ce qu'elle l'ait retrouvée?
32 Mais il fallait festoyer et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort et il est vivant, il était perdu et il est retrouvé.
Prédication :
            Donner sans rien attendre en retour. Recevoir sans rien devoir rendre. Ainsi avons-nous médité sur l’Évangile et nous l’avons envisagé comme un savoir et un engagement propres à faire mener une vie bonne.
            Ce que nous avons médité constitue une petite somme intéressante, que nous allons aujourd’hui essayer d’enrichir. C’est que nous avons très peu parlé du Christ Jésus qui, sur le chemin de cette vie bonne, précède et accompagne ses disciples, précède et accompagne aussi de pauvres et braves gens. Nous avons très peu parlé aussi de Dieu, de ce Dieu dont Jésus est reconnu comme Messie (Christ), comme Fils…
            Nous n’allons évidemment pas régler – ni solder – ce compte aujourd’hui. Mais nous avons, avec les textes qui nous sont proposés, de quoi nourrir un moment de réflexion intense.

            Ce moment de réflexion, nous l’ouvrons avec une question toute simple : qu’est-ce qu’un dieu, un dieu comme tous les autres dieux ?
Nous avons une réponse tout à fait intéressante en Exode 32. Un dieu est une représentation qu’un groupe humain se donne pour rendre compte de son propre destin et pour l’orienter ; cette représentation fait l’objet de cérémonies dans toutes les circonstances de la vie ; un dieu n’existe pas sans un peuple, et ce peuple n’existe pas sans ce dieu…
En Exode 32, c’est bien un dieu que se donne le peuple hébreu, c’est bien un dieu que lui façonne illico Aaron le prêtre, en cette statue de veau en or – appelée veau par dérision, elle était plus probablement en ressemblance d’un taureau puissant. Ajoutons à ces définitions, toujours en lisant le texte biblique, qu’un dieu se choisit un peuple et se doit de récompenser ce peuple sans aucun délai s’il le mérite, et que ce dieu se doit aussi de punir sans aucun délai – jusqu’à extermination en cas de faute grave – un peuple récalcitrant. Voici en peu de mots ce qu’est un dieu.

Et nous voici à nous demander si Dieu – celui qui parle avec Moïse – celui avec lequel Moïse parle – celui qui est nommé le SEIGNEUR – est un dieu. Et bien, la réponse est dans le texte, sous nos yeux. Dieu – soyons aussi clairs que possible : Dieu (avec la majuscule qui signale son nom propre ; c'est-à-dire IHVH au nom propre imprononçable) parle et agit d’abord spontanément comme n’importe quel autre dieu. Et c’est grâce à l’intervention de Moïse qu’il se met à agir comme Dieu…
Tâchons de bien comprendre ce que dit et ce que fait Moïse à cet instant. Dieu, agissant alors comme un dieu ordinaire, propose à Moïse d’exterminer les Hébreux, et de faire de lui, Moïse, et de sa descendance, un peuple de purs. Moïse refuse cette distinction personnelle ultime. Il plaide pour son peuple ; en plaidant pour son peuple il se déclare pleinement et exclusivement membre de ce peuple ; Moïse se déclare Hébreu, et rien, absolument rien de plus. Moïse est Hébreu ; il est l’Hébreu qui, par son engagement, son audace, et son humilité, se fait serviteur de tous les Hébreux. Plus encore que leur serviteur, Moïse est leur sauveur.
Et comme conséquence de cet engagement de Moïse : « (…) Dieu regretta amèrement (l’adverbe marque l’intensité du sentiment de Dieu) le mal qu’il avait dit qu’il allait faire à son peuple. » Ceci a une portée théologique : Dieu est certes tout puissant pour faire sortir son peuple d’Egypte, mais lorsqu’il s’agit de faire sortir son peuple de son appétence pour la servitude et l’idolâtrie, Dieu est totalement impuissant. Ceci a aussi une portée anthropologique : aucun hébreu ne peut parler adéquatement de Dieu s’il revendique pour lui-même une quelconque divine distinction ; corolairement, seul peut parler adéquatement de Dieu un Hébreu plaidant concrètement et absolument gratuitement la cause du peuple hébreu.
Parler de Dieu (1)
Nous avons parlé ici seulement des Hébreux et de leur Dieu au nom imprononçable IHVH. Notre propos est ainsi réduit à une perspective ethnique un peu étroite. Il a fallu du temps, énormément de réflexion, souvent dans des conditions dramatiques, pour que le dieu IHVH, dieu tribal et montagnard d’une poignée de Madianites chassés par leurs frères de la terre de leurs ancêtres devienne Dieu, celui que nous appelons Notre Père et Père de Jésus Christ, dont nous croyons qu’il veille sur l’humanité entière. Cette histoire ne peut être contée dans la durée d’un sermon. Aussi allons-nous, sans délai, étendre résolument à l’échelle de l’humanité entière les conclusions que nous avons déjà établies.
Dieu est tout puissant créateur – première affirmation des plus anciens Credo ; mais lorsqu’il s’agit de faire sortir l’humanité de son appétence pour la servitude et l’idolâtrie, Dieu se montre totalement impuissant.
Aucun être humain ne peut parler adéquatement de Dieu s’il revendique pour lui-même une quelconque divine distinction ; corolairement, seul peut parler adéquatement de Dieu un être humain plaidant concrètement et absolument gratuitement la cause de l’humanité. Ce sont des niveaux d’exigence considérables…
Relevons encore le niveau de ces exigences, en nous demandons combien de temps il faut tenir. S’agissant de Moïse, qui vécut 120 ans, c’est l’affaire des 80 dernières années de sa vie. S’agissant du berger de la brebis perdue, il la cherche jusqu’à ce qu’il la trouve ; il en est de même pour la femme qui cherche sa pièce ; et quant au père de la parabole, c’est jusqu’à ce que son fils revienne qu’il est tenu d’attendre (le texte nous suggère même que l’attente du père fut longue comme la mort).
Parler de Dieu (2)
Engagement exclusif, pour une durée indéterminée, c’est à ces conditions que quelqu’un pourrait parler adéquatement de Dieu. Autant dire qu’à vues humaines, personne ne le pourra, surtout s’il a l’ambition de le faire et de le faire continûment. Christ seul, en qui est notre foi, aura pu parler adéquatement de Dieu.

Les textes que nous avons médités ne nous conduisent pas pour autant dans l’impasse. Moïse a pris la parole et il a joint le geste à la parole, sa vie durant. Le berger de la brebis perdue s’est mis à la recherche de la bête, et il l’a trouvée. La femme à la pièce perdue a retourné toute sa maison, et elle a retrouvé la pièce. Le père de la parabole a vu, un jour, son fils revenir.
Pour certains, donc, c’était petit chose… pour d’autres grande chose. Et qu’en sera-t-il pour nous ?
Nous sommes invités à persister dans nos engagements, dans nos attentes, dans notre plaidoirie et nos prières pour l’humanité. Amen
Parler de Dieu (3)

dimanche 8 septembre 2019

L'autre moitié de la simplicité (Luc 14,25-33)

Master class de Scott Ross
Luc 14

25 De grandes foules faisaient route avec Jésus; il se retourna et leur dit:
26 «Si quelqu'un s’approche de moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut être mon disciple.
27 Celui qui ne porte pas sa croix et marche à ma suite ne peut pas être mon disciple.
28 «En effet, lequel d'entre vous, quand il veut bâtir une tour, ne commence par s'asseoir pour calculer la dépense et juger s'il a de quoi aller jusqu'au bout?
29 Autrement, s'il pose les fondations sans pouvoir terminer, tous ceux qui le verront se mettront à se moquer de lui
30 et diront: ‹Voilà un homme qui a commencé à bâtir et qui n'a pas pu terminer!›
31 «Ou quel roi, quand il part faire la guerre à un autre roi, ne commence par s'asseoir pour considérer s'il est capable, avec dix mille hommes, d'affronter celui qui marche contre lui avec vingt mille?
32 Sinon, pendant que l'autre est encore loin, il envoie une ambassade et demande à faire la paix.
33 «De la même façon, quiconque parmi vous ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut être mon disciple.
Prédication :
            La semaine dernière, en méditant sur le début du chapitre 14 de Luc, nous en sommes arrivés à l’image d’un Jésus qui entreprend d’éduquer ses contemporains à la simplicité, une simplicité en deux moments : savoir donner sans perspective de retour, et savoir recevoir sans penser à devoir rendre.
            Quel succès dans cette entreprise ? Lisons seulement : « De grandes foules faisaient route avec Jésus ». Faire route est trop peu dire… on afflue plutôt, comme la jeunesse afflue et se bouscule vers le podium avant le concert, pour mieux voir la star. En somme, Jésus a des fans. Une fois le concert terminé, les fans rentrent chez eux, dans l’attente déjà de la prochaine épiphanie de la star (prochain concert, prochaine télé, prochaines photos volées, etc.). Ce genre de situation est la rançon de la célébrité. On vous suit ; parfois on vous traque ; on vous singe ; on vous adule… et quoi d’autre encore ? Jésus de Nazareth a-t-il besoin de fans ? Besoin de fans ou pas, partout où il se rend, on afflue.
            Bien sûr, l’affluence permet une large diffusion du message, une diffusion qui rend justice à la simplicité de l’Évangile : Jésus donne sans perspective de retour, et ses fans reçoivent sans penser à devoir rendre. Ce qui ne représente que la moitié de la simplicité, une petite moitié de l’Évangile. »
            Quelle est l’autre moitié ? L’autre moitié est ce qui différencie un fan d’un disciple. Et Luc, avec une concision tout à fait stupéfiante, le dit de plusieurs manières.
(1) « Jésus se retourna » La scène est toute simple ; tous derrière et lui devant. Il s’immobilise, fait volte face, et prend la parole. Mais il y a plus dans cette volte face ; le langage employé est celui de la conversion. Jésus ainsi s’immobilisant prend acte de ce qu’il est lui-même, ou de ce qu’il est lui-même devenu, et va se prononcer sur lui-même, sur son projet, voire sur un changement de projet.
(2) « il leur dit » La manière que Luc utilise pour introduire ce dire n’indique pas qu’il va s’agir de la harangue d’un tribun à une foule, mais d’une sorte de discours au plus près, une parole ayant vocation à s’adresser à l’intimité. Nous ne pouvons pas imaginer un homme puissant sur un podium, mais plutôt un homme qui sème sa parole au plus près de chacun ; tout en parlant il se déplace dans la foule.
(3) « si quelqu’un » Et Jésus n’a que faire de la foule en tant que foule ; bien sûr, il s’adresse à des foules parce que des foules viennent à lui, et tant mieux même si elles sont nombreuses, plus nombreux alors seront ceux qui entendront le message, mais Jésus cherche quelqu’un, quelqu’un qui veuille se tenir au plus proche de lui, cheminer avec lui, qui veuille apprendre à vivre de l’Évangile et pour l’Évangile. Jésus – ou plutôt l’Évangile – n’a pas besoin de fans, mais de disciples parce que l’Évangile n’est pas un spectacle, mais une praxis, un art de vivre.
(4) Et ce quelqu’un qui peut-être marchera à la suite de Jésus doit et devra « porter sa (propre) croix », sa propre croix de disciple, tout comme Jésus porte et portera sa propre croix de Christ. Ayant donné le meilleur de soi-même, il ne recevra que des coups et devra même porter l’instrument de son infamant supplice, dans un esprit d’acceptation ; ceci étant l’autre moitié de la simplicité.
(5) (ou plutôt 4 bis) Pour mieux encore expliciter ce qu’est l’engagement de l’éventuel disciple, et pour mieux encore expliciter ce qu’est l’engagement du Christ lui-même, nous avons deux petites paraboles sur le renoncement.
(a) Un homme, ayant fait le bilan de sa fortune, renonce à bâtir une tour. Cet homme renonce à ce que son nom soit pérennisé dans une œuvre humaine durable voire indestructible. Cet homme renonce aussi à ce que son nom soit pérennisé par une action volontaire qu’il aurait imposée à autrui. Cet homme en fait, dans lequel on reconnaîtra un disciple de Jésus Christ, renonce à sa puissance de construction. L’Évangile invite à ces renoncements : qui vit par et pour l’Évangile doit en apprendre, en éprouver, l’inconcevable précarité.
(b) Un roi, faisant l’inventaire de ses troupes et de celles de son ennemi, renonce à s’imposer par la force, et demande une médiation. Ce roi fait l’expérience de la petitesse, de sa propre petitesse personnelle lorsqu’il envoie une ambassade. Il renonce à disposer de la vie de ses sujets, il renonce à ce que des hommes paient de leur vie son propre engagement. Il renonce, en fait, à toute sa puissance de destruction. L’Évangile invite à ces renoncements : qui vit par et pour l’Évangile doit en apprendre et en éprouver toute la faiblesse.

Le disciple de Jésus Christ est donc un être humain qui a fait un choix extrêmement personnel, et extrêmement profond. Ce choix le place à distance des plus proches de ses proches (ascendants, conjoint et descendants). Et ce choix le place aussi à distance de lui-même (renoncer à construire, renoncer à détruire). N’est-ce pas trop exiger ? L’Évangile impose-t-il qu’on rompe et qu’on se radicalise ?
Il y a dans les exigences que nous avons repérées et formulées une contradiction manifeste : celui qui, au nom de l’Évangile, renonce à sa puissance de destruction ne peut pas en même temps rompre avec toute sa parentèle. C’est que l’Évangile n’impose pas de rompre, mais transforme radicalement les relations… qui était ou se voulait un seigneur et maître tâchera d’être – de devenir – un serviteur. Et ce sur quoi il fondait sa puissance, il apprendra, petit à petit, à le saluer de loin.

 Renoncer à tout ce qui vous fondait, sans rompre avec tous ceux qui sont vôtres, c’est le sens, la direction de l’Évangile. Et l’on n’en a jamais fini de cet apprentissage, celui du disciple, celui de l’Évangile. C’est le lent et beau travail d’une vie, travail dans lequel le Christ nous a précédés, travail dans lequel il nous accompagne. Amen

dimanche 1 septembre 2019

L'apprentissage de la simplicité (Luc 14,1-14)


Luc 14
1 Or Jésus était entré dans la maison d'un chef des Pharisiens un jour de sabbat pour y prendre un repas; ils l'observaient,
2 et justement un homme souffrant de graves œdèmes se trouvait devant lui.
3 Jésus prit la parole et dit aux légistes et aux Pharisiens: «Est-il permis ou non de guérir un malade le jour du sabbat?»
4 Mais ils gardèrent le silence. Alors Jésus, prenant le malade, le guérit et le renvoya.
5 Puis il leur dit: «Lequel d'entre vous, si son fils ou son bœuf tombe dans un puits, ne le hissera pas aussitôt, en plein jour de sabbat?»
6 Et ils ne purent rien répondre à cela.

7 Jésus dit aux invités une parabole, parce qu'il remarquait qu'ils choisissaient les premières places; il leur dit:
8 «Quand tu es invité à des noces, ne va pas te mettre à la première place, de peur qu'on ait invité quelqu'un de plus important que toi,
9 et que celui qui vous a invités, toi et lui, ne vienne te dire: ‹Cède-lui la place›; alors tu irais tout confus prendre la dernière place.
10 Au contraire, quand tu es invité, va te mettre à la dernière place, afin qu'à son arrivée celui qui t'a invité te dise: ‹Mon ami, avance plus haut.› Alors ce sera pour toi un honneur devant tous ceux qui seront à table avec toi.
11 Car tout homme qui s'élève sera abaissé et celui qui s'abaisse sera élevé.»

12 Il dit aussi à celui qui l'avait invité: «Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n'invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins, sinon eux aussi t'inviteront en retour, et cela te sera rendu.
13 Au contraire, quand tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles,
14 et tu seras heureux parce qu'ils n'ont pas de quoi te rendre: en effet, cela te sera rendu à la résurrection des justes.»



Prédication :
            Voici un souvenir personnel, sous la forme d’un petit dialogue :
-        On a reçu une invitation des De Pierrefeu pour un dîner.
-        Woaw ! C’est pour quand ?
-        Pour quand… On n’a rien à y faire.
-        Ah…
-        De toute façon on n’ira pas !
-        Mais pourquoi ?
-        Parce que, si on y va, on ne pourra jamais rendre.

Je suspens là ce petit dialogue. Il aura une suite un peu plus tard dans la prédication. Ce petit dialogue nous introduit dans un domaine sensible, celui des conventions culturelles qui régissent les invitations et autres mondanités. Pour l’un au moins des protagonistes de ce dialogue, accepter une invitation de ce genre supposait manifestement qu’on se sente digne d’y répondre, et qu’on soit capable aussi d’inviter en retour avec la même prodigalité – ce qui se nomme « rendre ».

Il était en judaïsme d’usage, le jour du sabbat, qu’un étranger de passage soit accueilli pour le repas par l’une des familles de la communauté locale. Mais que peut rendre un étranger de passage ? Rien… Qu’il ne puisse rien rendre n’empêche pas qu’il s’en aille porteur d’une dette qu’il paiera un jour en invitant chez lui un étranger de passage. Etc.
Notre petit dialogue contemporain nous suggère aussi que, lorsqu’on choisit de répondre à l’invitation, on se place au niveau de ceux qui vous reçoivent.
Comment donc doit-on se tenir en société ?

Voici un invité particulier, Jésus, qui entre – a-t-il seulement été invité ? – chez un Chef Pharisien, un jour de sabbat. Il entre donc chez un champion de l’observance un jour ou l’observance est au maximum de ses exigences. Qu’en est-il un jour de sabbat ?
Bibliquement, il en va ainsi : d’un côté, un commandement – Exode 31,14-15 – qui n’observe pas le sabbat doit être mis à mort ; d’un autre côté – Lévitique 18,5 – « c’est en accomplissant les commandements que l’homme aura la vie », ce que les sages faisant autorité comprennent comme personne ne doit perdre la vie du fait de l’observance des commandements. Nous avons donc affaire à deux commandements parfaitement contradictoires.
Alors, cet homme malade, duquel de ces deux commandements relève-t-il ? Et le fils d’un pharisien, et le bœuf d’un pharisien, de quel commandement relèvent-ils ?
Il n’y a pas, dans l’évangile de Luc, de haine des pharisiens à l’encontre de Jésus. Ils se taisent. Ils se taisent et ne complotent pas… Ce silence doit – hier comme aujourd’hui – tenir lieu de réponse. Car, la question de la guérison de cet homme ne relève pas d’une question de Loi. La faire dépendre d’une question de Loi, c’est mettre en œuvre une espèce de commandement anti-commandement. Et un commandement anti-commandement est encore un commandement…

L’approche se doit donc d’être simple et concrète. En somme donc, cet homme malade, voulez-vous qu’il vive ? Alors, s’il vous est possible de le faire vivre, faites-le. Il n’y a pas de mauvais moment pour faire du bien. Et ce bien, au sens biblique, s’entend comme purement, totalement et uniquement offert : lorsqu’aux jours de la création le créateur voit que ce qu’il a fait est bien – ou bon – cela signifie que cela est vivant, que cela peut et doit vivre.
Au fond, qu’est-il donc permis ? Est permis – voire obligatoire – tout ce qui est bon – dans le sens que nous avons vu : tout ce qui a pouvoir de rappeler au plus grand nombre et à soi-même que la vie est un don de Dieu confié à l’homme.


Revenons à notre texte, au moment où Jésus s’adresse aux invités (deuxième round), et leur demande pour quelle raison ils sont là ? C’est que, si l’invitation qu’ils ont reçue est bien un don – et nous n’avons pas de raison d’en douter – la réponse à l’invitation peut aussi être un don ; elle le peut et, en quelque manière, elle le doit… elle le devrait.
Se placer délibérément aux premières places afin d’être vu, ou se placer délibérément aux dernières places dans le but d’être finalement encore mieux vu, qu’est-ce que ça change ? Jouer des coudes pour être bien en vue, c’est déjà un peu moche. Mais imaginez que des gens jouent des coudes pour se placer tout au fond, afin d’être ensuite distingués. Il n’est pas de pire élévation qu’un faux abaissement calculé.
Jésus interroge ici des invités, et les interroge sur l’importance qu’ils ont, ou plutôt sur l’importance qu’ils se donnent. Il est aisé de condamner ceux qui se donnent d’une manière ou d’une autre plus d’importance qu’ils n’en ont. Mais qui donc peut être juge de sa propre importance rapportée à celle d’autrui ?
La véritable importance, tout comme le véritable abaissement, n’éprouvent pas le besoin de s’exhiber. Ils n’éprouvent même pas le besoin d’être reconnus, et ils éprouvent moins encore le besoin d’être récompensés.

Et Jésus de revenir explicitement sur le thème de l’invitation pour le porter à une sorte de paroxysme : tourner délibérément le dos à tous ses propres obligés et inviter délibérément des gens qui n’ont aucune raison sociale de l’être et qui n’ont en plus aucun moyen de rendre. Jésus proclame bienheureux ceux qui auront agi ainsi.

Pour ma part, je reviens à ce petit dialogue par lequel nous avons commencé.
-        On a reçu une invitation des De Pierrefeu pour un dîner.
-        Woaw ! C’est pour quand ?
-        Pour quand… On n’a rien à y faire.
-        Ah…
-        De toute façon on n’ira pas !
-        Mais pourquoi ?
-        Parce que, si on y va, on ne pourra jamais rendre.
-        Rendre… est-ce ça qu’ils attendent ?

Il fut impossible d’aller plus loin que cette dernière question. C’eût été plus simple de simplement accepter. Mais la simplicité est peut-être la chose la plus difficile à faire grandir.
Dans ces quelques versets – en fait, dans ce chapitre et dans celui qui précède – Jésus tente d’éduquer ses contemporains à la simplicité. Une simplicité qui n’exclut ni la hauteur de vues ni la profondeur de l’engagement.
Une simplicité à laquelle il nous appelle, jour après jour, à sa suite. Amen



dimanche 21 juillet 2019

Ecouter, ou faire ? Chez Marthe (Luc 10,38-42)

Vous pourrez aussi lire Genèse 18, où Abraham reçoit une étrange visite, et offre à ses visiteurs une hospitalité gigantesque, toute proche-orientale...


Luc 10 :
38 Comme ils étaient en route, il entra dans un village et une femme du nom de Marthe le reçut dans sa maison.
39 Elle avait une sœur nommée Marie qui, restant assise aux pieds du Seigneur, écoutait ce qu’il disait.
40 Marthe s’était absorbée à un service bien compliqué. Apparaissant soudain, elle dit: «Seigneur, qu’est-ce que ça te fait que ma sœur m'ait laissée seule à servir ? Dis-lui donc de m'aider ! »
41 Le Seigneur lui répondit: «Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et t'agites pour des choses bien compliquées.
42 Une seule est nécessaire. C'est bien Marie qui a choisi la bonne part; elle ne lui sera pas enlevée.»

Prédication :

            La semaine dernière, dans ce même chapitre de Luc, nous avons médité autour de la question de l’écart qui existe entre ce qui est écrit dans les Écritures et ce qu’il convient de faire. Entre veiller très pieusement à sa propre pureté rituelle et prendre soin d’un inconnu blessé, la réponse allait de soi. Il y a d’ailleurs un commandement, en judaïsme, qui prime sur tous les autres, même sur celui du sabbat, c’est le commandement de la sauvegarde de la vie. Et si l’on s’interroge sur la sauvegarde de la vie de qui, il n’est qu’à se souvenir que l’homme tombé sous les coups des bandits était un parfait inconnu : prendre soin d’un homme c’est prendre soin de tout homme.
            Mais le bord de la route est-il le seul lieu où l’Évangile invite à un déploiement concret ? L’épisode chez Marthe et Marie semble bien revenir sur ces questions de commandements sacrés et de leur observance.
Souvenons-nous d’abord que nous sommes au Proche-Orient, et ça n’est pas peu dire que l’hospitalité y est sacrée. Ne serait-ce que parce que, parfois, l’étranger de passage peut être Dieu lui-même, et qu’il n’existe aucune procédure d’identification qui permette de le reconnaître à coup sûr. A cette enseigne, nous pourrions nous demander en quoi nous pouvons être certain que c’est bien Dieu qui apparaît à Abraham (Genèse 18), Dieu au nom imprononçable et que nul n’a jamais vu…  
Les trois hommes, Dieu ou pas, vont être accueillis par Abraham avec toute la verve et tous les rites des Proche-Orientaux. De plus, Abraham dispose d’une femme et d’un esclave pour que ses visiteurs soient dûment honorés, Dieu ou pas, répétons-nous. 
Chagall, et les trois visiteurs d'Abraham
Comment Marthe, Proche-Orientale, peut-elle savoir qu’elle accueille chez elle celui que nous avons reconnu comme le Seigneur ? Pour nous, la chose est simple : l’évangéliste nous mâche le travail et nous savons d’emblée quelle attitude est la bonne. Nous savons même très rapidement que la bonne part, une part qui ne sera jamais enlevée, c’est de se tenir aux pieds du Seigneur et écouter sa parole. Et nous sommes prompts à louanger Marie et à regarder Marthe un peu de haut.
Pourtant, s’il est quelqu’un qui fait offense à l’hospitalité proche-orientale dans cette parabole, c’est Marie. Car Marie n’est pas à sa place, ni Marthe non plus d’ailleurs. La maison dans laquelle Jésus s’est rendu c’est la maison de Marthe, et dans la maison de Marthe, celle qui doit être dévouée au service, c’est Marie. Or Marie, prenant une inconcevable initiative, s’assied aux pieds du Seigneur, et écoute sa parole… la suite, nous la connaissons.

Mais poursuivons. Supposons que nous disions maintenant que ce qui est nécessaire, la bonne part, c’est s’asseoir aux pieds du Seigneur et écouter. Nous collerions apparemment bien au texte, mais apparemment seulement, car l’hospitalité – peut-être même la politesse – et donc la personne de l’hôte – Jésus – ne serait pas ainsi honorée : un hôte, on le nourrit. Et puis cela reviendrait surtout à remplacer une obligation, celle de l’hospitalité, par une autre  obligation, celle de l’attention portée à la parole…
Que serait alors l’Évangile, et quelle bonne nouvelle apporterait-il s’il n’était que transgressif, ou, pire, s’il érigeait une transgression en nouvelle règle absolue ? Et puis, que resterait-il alors de cette bonne part que, selon Jésus, Marie a choisie, et ne lui sera jamais enlevée ? 
La cuisine de Marthe, après un service vraiment très compliqué...
Revenons au texte. Lorsque Marthe, sortant furieusement de sa cuisine, fait irruption dans la salle à manger, à qui s’adresse-t-elle ? «Seigneur, qu’est-ce que ça te fait que ma sœur m'ait laissée seule à servir ? Dis-lui donc de m'aider ! » Tous les traducteurs que j’ai consultés écrivent ici « m’aider » ; mais le sens est plus fort, bien plus fort, « dis lui donc de me remplacer… en cuisine ».  Marthe s’adresse à Jésus, son invité, qu’elle appelle Seigneur, d’une manière incroyablement impérative, pour qu’il rappelle à Marie, la sœur, les obligations qui sont les siennes. Ce que Marthe ordonne à Jésus, c’est qu’il rappelle à Marie quelle est sa place, d’inférieure, de servante en cuisine, pour qu’elle – Marthe – puisse briller en tant qu’hôtesse dans la salle de réception.
Jésus n’a d’ordre à recevoir de personne… et surtout pas l’ordre de rappeller aux inférieurs qu’ils sont des inférieurs, et surtout pas d’un ordre qui viendrait justifier des supérieurs dans le rang qu’ils pensent occuper de plein droit. Si l’Évangile est bien annonce de la grâce, la grâce est annoncée pour tous, et peut être reçue par tous… et par toutes. La bonne nouvelle ne peut pas être pour Marthe sans être pour Marie aussi. Elle ne peut pas être pour Abraham sans être aussi pour Sarah. Elle ne peut pas être pour Marie sans être aussi pour Marthe… sauf que Marthe, au regard des usages, a beaucoup plus à perdre que Marie, et résiste. 
Assis aux pieds du maître, un élève pas toujours docile...

Marie, dit le Seigneur, a choisi la bonne part. Quelle est cette bonne part ? S’asseoir aux pieds du Seigneur et écouter sa parole ? Privilégier la réflexion sur l’action ? Mieux vaut dire que Marie a fait un choix personnel, un vrai choix personnel en quoi elle n’entend obliger personne, alors qu’elle était maintenue jusqu’ici dans une situation où elle était servante et l’obligée de tous. L’entrée du Seigneur dans cette maison a été vécue par Marie comme un vent de changement, un air de libération, dont Jésus affirme qu’il est impossible à quiconque d’en venir à bout : cette part, la bonne part, libératrice, vivante et concrète de la foi chrétienne, ne peut être arrachée à aucun de ceux qui auront fait le choix de la saisir.
Décision éminemment individuelle, il est vrai. Mais qui est invariablement ordonnée à un engagement conséquent au service du Seigneur, engagement concret au service du prochain, un engagement donc individuel et communautaire.
Rien n’empêchera Marie, le moment venu, de retourner en cuisine avec Marthe. Rien n’empêchera non plus Marthe, le moment venu, de venir s’asseoir aux pieds de Jésus. L’une et l’autre en égales.
Qu’il en soit ainsi, pour elles, et pour nous. Amen

Marthe et Marie, un autre jour...

dimanche 14 juillet 2019

Lire, et faire, ce qui est écrit (Luc 10,25-37)

Le Bon Samaritain - Vincent van Gogh


Luc 10
25 Et voici qu'un légiste se leva et lui dit, pour le tenter : «Maître, que dois-je faire pour hériter de la vie éternelle ? »
26 Jésus lui dit: «Dans la Loi qu'a-t-il été écrit ? Comment l’accomplis-tu?»
27 Il lui répondit: «Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée, et ton prochain comme toi-même.»
28 Jésus lui dit: «Tu as bien répondu. Fais cela et tu vivras.»
29 Mais lui, voulant se justifier lui-même, dit à Jésus: «Et qui est mon prochain?»
30 Jésus reprit: «Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, il tomba sur des bandits qui, l'ayant dépouillé et roué de coups, s'en allèrent, le laissant à moitié mort.
31 Par chance, un prêtre descendait par ce chemin; il vit l'homme mais passa à bonne distance.
32 De la même manière, un lévite arriva sur les lieux ; il vit l'homme mais passa à bonne distance.
33 Or, un Samaritain qui était en voyage arriva près de l'homme: il le vit et fut profondément ému.
34 Il s'approcha, banda ses plaies en y versant de l'huile et du vin, le chargea sur sa propre monture, le conduisit à une auberge et prit soin de lui.
35 Le lendemain, tirant deux pièces d'argent, il les donna à l'aubergiste et lui dit: ‹Prends soin de lui, et si tu dépenses quelque chose de plus, c'est moi qui te le redonnerai quand je repasserai.›
36 Lequel des trois, à ton avis, a été le prochain de l'homme qui était tombé sur les bandits ? »
37 Le légiste répondit: «C'est celui qui a fait miséricorde envers lui.» Jésus lui dit: «Va et, toi aussi, fais de même.»
Qu'est-il écrit ? Comment lis-tu ?

Prédication :

                Dimanche dernier, nous lisions déjà quelques versets du 10ème chapitre de l’évangile de Luc. Nous avons parlé de 72 disciples envoyés par Jésus en mission de par le vaste monde, avec un double mot d’ordre : prêcher et guérir, ou, pour le dire légèrement autrement, dire et faire. A leur retour, ces disciples étaient dans la joie. «Seigneur, disent-ils, même les démons nous sont soumis en ton nom.» Sur quoi leur joie porte-t-elle ? L’objet de leur joie, c’est plutôt qu’ils ont fait… Jésus leur répond de se réjouir essentiellement de ce que leurs noms ont été écrits dans les cieux. Écrits dans les cieux, mais par qui, et surtout, pour quelles raisons leurs noms auraient-ils été écrits dans les cieux ? En raison de ce qu’ils ont fait ?
           
« Que dois-je faire pour hériter de la vie éternelle ? » C’est, toujours dans le 10ème chapitre de Luc, la même question qui revient. Non pas dans la bouche d’un disciple, mais dans la bouche d’un maître de la Loi, qui s’adresse à Jésus. Vous connaissez la réponse de Jésus : « Va et, toi aussi, fais de même. », c'est-à-dire, en trois points, (1) sois reconnaissant envers ceux, même anonymes, qui, un jour, t’ont secouru, (2) ne choisis jamais ceux que tu dois secourir, secours-les seulement, et (3) l’action diaconale est  prioritaire sur l’action cultuelle…
           
Si le légiste avait l’idée que sous ces trois conditions, il hériterait de la vie éternelle, Jésus lui dirait ce qu’il a dit déjà aux 72 : s’agissant de noms inscrits dans les cieux, ou de vie éternelle, ou de salut… quel que soit le nom qu’on donne à ça, il ne s’agit jamais de faire, car il n’y a aucun ‘faire’ personnel qui puisse garantir une divine rétribution.
            Or cela, le maître de la Loi le sait bien. Et il le dit même très précisément. Il le dit de deux manières. (1) En appelant Jésus ‘didas-kalos’, en gros maître de bonté. (2) En utilisant le verbe hériter : « Maître de Vie, que ferai-je pour hériter de la vie éternelle ? » Et bien, nul n’a jamais choisi ceux dont il hérite ; en étymologie grecque, hériter ‘klèro-noméo’ signifie le hasard fait loi.
Ce thème est bien plus qu’une passe d’armes entre un maître de la Loi  et un maître de bonté. Ce thème est familier aux protestants. Il porte même un nom latin – sola gratia – et a ses champions, Paul, Augustin, Martin Luther… et son hérésiarque, Pélage, qui affirmait en son temps (4è-5è siècle), qu’il n’y avait point de péché originel et que la grâce n’était pas nécessaire. Pour rester fidèle à l’esprit de la grâce qui souffla et souffle encore, nous devons apprendre et toujours réapprendre que ni la prédication de la grâce seule, ni la foi en la grâce seule, ni l’anathème jeté sur Pélage et sur ses nombreux descendants, ne sont des œuvres méritoires…
            Et le légiste, maître de la Loi, le sait parfaitement ; il sait parfaitement, en tant que maître de la Loi, que c’est la divine grâce qui sauve et qu’elle n’a besoin de personne pour sauver... C’est parce qu’il le sait parfaitement que la question qu’il pose à Jésus est plus qu’une simple mise à l’épreuve, qu’elle est une tentation, la troisième tentation (Luc 4), celle de faire de Dieu l’obligé des hommes à cause des Écritures.

            Nous pourrions en rester là. Mais il se trouve qu’une certaine double question est dans la bouche de Jésus, posée par lui au maître de la Loi, posée aussi aux autres auditeurs, posée aux lecteurs. « Dans la Loi, qu’est-il écrit ? Comment lis-tu ? » Autre traduction : « Dans la Loi, qu’a-t-il été écrit ? Comment l’accomplis-tu ? » Cette double question, nous n’allons pas l’éluder, car c’est Jésus lui-même qui la pose. Et dans notre réponse, nous n’allons pas nier non plus qu’il y ait quelque chose à faire, car c’est lui-même qui le dit : « Fais cela et tu vivras. »
            D’abord la double question. Dans la Loi, qu’est-il écrit ? Ou qu’a-t-il été écrit ? C’est écrit aujourd’hui, ça a été écrit, hier, et même avant-hier. Déjà au temps de Jésus, et même bien longtemps auparavant, déjà au temps de Luc, il y a des textes canoniques, sacrés, inamovibles. Très bien, canoniques, sacrés, inamovibles… pour qui ? Pour les Juifs ? Le prêtre et le lévite de la parabole sont des Juifs. Et pour les Samaritains, pour le Samaritain de la parabole, y a-t-il aussi un texte canonique, sacré et inamovible ? C’est que les Samaritains adorent aussi le dieu IHVH, ils lui rendent un culte sacrificiel – sur le mont Garizim – et ils sont lecteurs de leur texte canonique, sacrée, inamovible… Les Samaritains ont cinq livres, Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome. On appelle ces cinq livres le Pentateuque samaritain. Des différences avec le texte des Juif ? Une différence, assez notable : les dix commandements du texte samaritain comportent une mention particulière sur le lieu du culte : mont Garizim. Mais pour tout le reste… Autrement dit, le prêtre et le lévite d’un côté, et le Samaritain, de l’autre côté, dans la parabole, sont lecteurs du même texte !

Qu’est-il donc écrit, qu’a-t-il été écrit, jadis et pour toujours ? Pour tous les trois, la même chose ! Comment ont-ils lu, qu’ont-ils fait ? Inutile de le redire. Et surtout n’avançons pas qu’en raison de son acte, le Samaritain connaîtra dans les cieux un sort meilleur que celui des deux autres. Repérons plutôt que ces deux hommes qui redescendent de Jérusalem – après leur temps de service au Temple – ont une foi qui est toute de répétition rituelle, que leur compréhension des Écritures ne laisse subsister aucun espace d’improvisation, ni aucune initiative devant l’urgence d’une situation, devant l’imprévu, devant un drame ; ils ne peuvent pas s’approcher du blessé, ils ne peuvent pas devenir le prochain de cet homme. Quant au Samaritain, lecteur du même texte, il dispose d’un espace de compréhension des Écritures suffisamment ouvert pour accomplir quelque chose, au présent, dans le présent d’une situation particulière ; il accomplit une action appropriée, anonyme, conséquente, et sans mesure. Le Samaritain sauve une vie, il rend un être humain à la vie. C’est une bonne action, au sens biblique, dans le sens où « Dieu vit que cela était bon », cadeau de la vie, de la part de la vie, et pour la vie. C’est « choisis la vie afin que tu vives… » Juifs et Samaritains lisent ici exactement le même texte, et c’est le même texte que nous lisons nous aussi… 

Fais cela et tu vivras, commandement et promesse de Jésus. Tu vivras, en plénitude de vie et donc sans te préoccuper de l’inscription de ton nom dans les cieux, ni d’une rétribution post mortem. La vie en plénitude se suffit à elle-même.
Revenons, une dernière fois, à cette inépuisable parabole. Le prêtre et le lévite reviennent du Temple et rentrent chez eux : ils se déplacent en somme entre deux espaces de propriété, entre chez soi et chez soi. Le Samaritain est en voyage, plus qu’en voyage, car il est prêt à une action bonne, il est en pèlerinage, prêt à la rencontre d’un homme, à la rencontre de Dieu. Non pas cette fois-là, mais chaque fois.
Pèlerin bon courage
Ton chant brave l’orage
Mon Dieu plus près de Toi
Plus près de Toi
           
            Amen