Actes 8
27 Et Philippe partit sans tarder.
Or un eunuque éthiopien, haut fonctionnaire de Candace, la reine d'Éthiopie, et
administrateur général de son trésor, qui était allé à Jérusalem en pèlerinage,
28 retournait chez lui; assis dans
son char, il lisait le prophète Esaïe.
30 Philippe y courut, entendit
l'eunuque qui lisait le prophète Esaïe et lui dit: «Comprends-tu vraiment ce
que tu lis?»
31 - «Et comment le pourrais-je,
répondit-il, si je n'ai pas de guide?» Et il invita Philippe à monter s'asseoir
près de lui.
32 Et voici le passage de
l'Écriture qu'il lisait: Comme une brebis que l'on conduit pour l'égorger, comme
un agneau muet devant celui qui le tond, c'est ainsi qu'il n'ouvre pas la
bouche.
33 Dans son abaissement il a été
privé de son droit. Sa génération, qui la racontera? Car elle est enlevée de la
terre, sa vie.
34 S'adressant à Philippe,
l'eunuque lui dit: «Je t'en prie, de qui le prophète parle-t-il ainsi? De
lui-même ou de quelqu'un d'autre?»
35 Philippe ouvrit alors la bouche
et, partant de ce texte, il lui annonça la Bonne Nouvelle de Jésus.
36 Poursuivant leur chemin, ils
tombèrent sur un point d'eau, et l'eunuque dit: «Voici de l'eau. Qu'est-ce qui
empêche que je reçoive le baptême?»
37
38 Il donna l'ordre d'arrêter son
char; tous les deux descendirent dans l'eau, Philippe et l'eunuque, et Philippe
le baptisa.
39 Quand ils furent sortis de l'eau, l'Esprit du Seigneur emporta Philippe, et l'eunuque ne le vit plus, mais il poursuivit son chemin dans la joie.
Prédication :
« Comprends-tu
vraiment ce que tu lis ? » C’est une question tout à fait
fondamentale, que Philippe pose à l’Éthiopien, mais qui se pose, de fait, à
tous ceux qui lisent la Bible.
Comprenons-nous vraiment
ce que nous lisons ? Nous allons méditer sur cette question, sur ce
qu’elle signifie, en tentant de comprendre le texte que nous venons de lire. En
tout cas, au début de son histoire, l’Éthiopien ne comprenait pas ce qu’il
lisait. Mais il semble qu’il ait compris, à la fin. Alors que s’est-il
passé ? Reprenons, depuis le commencement. Et commençons par ne pas
comprendre.
Nous ne comprenons pas
pourquoi l’ange du Seigneur, s’adressant à Philippe, l’envoie sur une route
qu’il lui annonce déserte. Nous ne comprenons pas non plus pourquoi, dans ces
conditions, Philippe obéit. Et nous ne comprenons pas d’avantage pourquoi
l’ange du Seigneur, ayant annoncé que cette route était déserte, il se trouve
qu’elle ne l’est pas.
Nous allons laisser là
ces trois choses difficilement compréhensibles et nous les reprendrons tout à
l’heure.
Or donc la route n’est
pas déserte et que Philippe y fait la rencontre d’un homme qui, lui, a
rencontré un texte. Cet homme, bien que ne comprenant pas ce qu’il lit, persiste
à lire. Il persiste à lire non pas dans l’espérance de comprendre ce qu’il lit,
mais dans l’espérance qu’il rencontrera quelqu’un non pas qui comprenne, mais
qui le guide, qui lui fraye un chemin. Comment pourrais-je comprendre, dit-il,
si personne ne me fraye un chemin ?
Marquons une petite
pause. Nous pouvons dès maintenant suggérer que persister à lire un texte qu’on
ne comprend pas c’est déjà un peu le comprendre. Mais cela, vous qui lisez
souvent la Bible, vous le savez bien… Persister à lire, donc, en espérant tout
comme l’Éthiopien espéra.
L’Éthiopien est en
train de lire le prophète Esaïe ; précisément il est en train de lire un
poème qui parle d’un serviteur souffrant, d’un serviteur qui accomplit toutes
sortes de bonnes et belles choses, sans effet aucun sur ses contemporains. Cet
homme ne récolte qu’insultes et humiliations. Et, dit le poème, Dieu lui-même
destine cet homme à l’anéantissement. Et Dieu fait de l’anéantissement de cet homme
un sacrifice de réparation, de réconciliation… Terrible et prodigieux destin
que celui de ce serviteur souffrant. Qui est-il, celui dont parle le prophète
Esaïe ? Bien entendu, nous sommes tentés de répondre que le prophète
prophétise sur Jésus le Christ. On comprend très bien que nous puissions
répondre cela, parce qu’il y a avant nous deux millénaires de commentateurs
chrétiens qui reconnaissent Jésus en ce serviteur souffrant.
Alors nous pouvons peut-être répondre
qu’Esaïe parle d’un autre que lui-même, et qu’il parle de Jésus. En cela nous
croyons comprendre ce que lit l’Ethiopien. Mais l’Ethiopien ne nous pose pas de
questions à nous. Il pose une question à Philippe. Alors que la question qui se
pose à nous n’est pas « Comprenons-nous ce que lit l’Éthiopien ? »
mais « Comprenons-nous ce que nous lisons ? »
Pour tenter de comprendre ce que nous lisons,
nous reprenons la question de l’Ethiopien. « De qui le prophète
parle-t-il, de lui-même ou de quelqu’un d’autre ? » On pourrait
s’attendre à une réponse simple, brève : non pas de lui-même, mais de
Jésus… Mais ce qui vient est beaucoup mieux : en commençant par ce
texte, Philippe lui annonça (la bonne nouvelle de) Jésus. Philippe ne répond
pas à l’Éthiopien en jetant un nom : on n’est pas à Question pour un champion mais dans les Actes des Apôtres. Livre dans lequel Philippe annonce l’Évangile
de Jésus, ce qui est beaucoup plus qu’un nom. Philippe propose à l’Éthiopien de
comprendre le prophète Esaïe.
La compréhension d’un texte aussi capital que
le prophète Esaïe ne peut pas se ramener à un nom. A la question que pose l’Éthiopien,
il s’agit répondre non pas par un nom, mais en ayant une attitude conséquente,
en frayant un chemin. Le nom de Jésus, peut-être, s’imposera de lui-même mais
seulement à la fin.
Il y a l’attitude de
celui dont parle le prophète, l’attitude donc du serviteur souffrant, qui est
une attitude conséquente. Conséquente, parce que le serviteur n’est qu’un
serviteur, un serviteur qui accomplit toutes sortes d’actions justes et bonnes,
gratuitement, sans attendre quelque rétribution que ce soit. Attitude conséquente
Même s’il n’y récolte que moqueries et humiliations. Et n’attend aucune
consolation. Attitude conséquente parce qu’il persiste, et encore, toujours
sans rien attendre. Conséquente parce qu’à la fin – tout comme au commencement
– il s’en remet exclusivement à Dieu.
Le prophète parle d’une
telle personne. Il parle peut-être de lui-même. Il parle d’une attitude, d’un
engagement. Et l’on peut aussi reconnaître en Jésus une personne à l’attitude
conséquente... Ceci dit, cette attitude est aussi en quelque manière celle de
l’Éthiopien qui, homme puissant qu’il est, a négligé sa fonction auprès d’une
reine, a traversé la moitié du monde pour un pèlerinage, et revient de ce
pèlerinage avec plus de questions que de réponses, et qui persiste à lire ce
qu’il ne comprend pas. Cette attitude, on peut aussi la repérer en Philippe, que
sa foi a poussé à obéir à une injonction pour le moins curieuse, s’en aller sur
une route annoncée déserte ; Philippe que son ouverture d’esprit a poussé
à engager la conversation, Philippe que sa prévenance a aidé à ne pas apporter
de réponse toute faite à une question difficile… Tout cela, gratuitement, sans
autre engagement que l’engagement d’une foi qui cherche son chemin dans la vie
et qui espère la rencontre de celui qui frayera pour elle ce chemin.
Car telle est bien la
demande de l’Éthiopien, que quelqu’un le guide pour qu’il comprenne vraiment ce
qu’il lit. Mais il sera beaucoup plus juste de dire que la demande de l’Éthiopien,
c’est que quelqu’un fraye pour lui un chemin qu’il puisse suivre pour la suite
de sa vie. La compréhension d’un texte vital, aussi vital que le prophète
Esaïe, n’est pas intellectuelle seulement, mais se voit surtout à l’orientation
de la vie de celui qui l’a compris. Comprendre ce texte, le prendre avec soi,
cheminer avec lui, vivre de lui et le mettre en œuvre, c’est la même chose.
Mais à cette chose, à prendre ce chemin, chemin de la foi, chemin de la vie, on
ne se décide pas si quelqu’un ne vous montre pas que c’est possible.
Or, Philippe, par son attitude et sont
propos, qui sont ensemble ce qu’on appelle Évangile de Jésus, montre qu’une
compréhension concrète d’un tel texte est possible.
L’Éthiopien alors peut se décider. Et il
demande le baptême, baptême à cet instant là, baptême pour toute la suite de sa
vie.
Philippe là-dessus,
enlevé par l’Esprit, disparaît de la vue de l’Éthiopien. Il poursuit sa route,
et l’autre poursuit la sienne, dans la joie qui est ici le signe concret et
visible du salut.
C’est en se
réjouissant donc qu’il poursuivit la très longue route qui devait le ramener chez
lui. Et puis, il comprenait ce texte, l’ayant d’abord pris avec lui, puis
l’ayant pris pour lui, non plus seulement pour le lire et s’interroger, mais
aussi et surtout pour le vivre.
Comprenons-nous
maintenant ce que nous lisons ? Comprendre, c’est prendre avec soi un
texte qu’on ne comprend pas, tout en restant disponible pour un départ, pour une
rencontre, pour un choix. Comprendre c’est aussi prendre la vie à bras le
corps. Ce que fit Philippe en obéissant dans la foi à cette étonnante
injonction : « Va sur la route, elle est déserte… » Et tout le
reste, et même ça aussi, appartient à Dieu. Amen
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