samedi 4 avril 2026

Tout au commencement (Marc 16,1-8)

Marc 16,1-8

1 Quand le sabbat fut passé, Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques, et Salomé achetèrent des aromates pour aller l'embaumer.

 2 Et de grand matin, le premier jour de la semaine, elles vont à la tombe, le soleil étant levé.

 3 Elles se disaient entre elles: «Qui nous roulera la pierre de l'entrée du tombeau?»

 4 Et, levant les yeux, elles voient que la pierre est roulée; or, elle était très grande.

 5 Entrées dans le tombeau, elles virent, assis à droite, un jeune homme, vêtu d'une robe blanche, et elles furent saisies de frayeur.

 6 Mais il leur dit: «Ne vous effrayez pas. Vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié: il est ressuscité, il n'est pas ici; voyez l'endroit où on l'avait déposé.

 7 Mais allez dire à ses disciples et à Pierre: ‹Il vous précède en Galilée; c'est là que vous le verrez, comme il vous l'a dit.› »

 8 Elles sortirent et s'enfuirent loin du tombeau, car elles étaient toutes tremblantes et bouleversées; et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur.

Prédication

            Elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur.

            Je vous propose ce matin de considérer que l’évangile de Marc se finit sur ce verset. Ça n’est pas ma fantaisie que je mets en avant en vous proposant cela : les plus anciens manuscrits connus de l’évangile de Marc se finissent ainsi. Puis certains copistes ont cru bon d’ajouter une apparition par-ci, puis une autre, puis une troisième, puis une obligation de croire – et d’être baptisé, puis encore une liste de signes de puissance qui accompagnent ceux qui auront cru, et à la fin, Jésus  ascensionne et prend siège là-haut. D’autres copistes ont ajouté – évidemment –  qu’elles ne parlèrent… qu’aux compagnons de Pierre.

            Bien évidemment, en matière de résurrection, si l’on n’a que « Elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur », on a grand besoin d’en rajouter un peu plus, parce qu’après tout il a bien fallu qu’elles parlent, puisque nous autres nous parlons. Le bien aimé actuel président de la fédération protestante de France, dans sa méditation de Pâques, précise qu’elles ne dirent rien cette fois-là. En quoi il ajoute à l’Écriture première…

 

            Je vous propose que nous n’ajoutions rien à cette Écriture première et que nous la considérions toute comme elle nous apparaît : elles ne dirent rien à personne parce qu’elles avaient peur.

            Et c’est maintenant que les difficultés commencent, parce que nous avons sous les yeux un texte qui a mentionné la résurrection et, lorsque celle-ci semble être arrivée, le même texte prend bien soin de ne lui donner aucun témoin oculaire, alors qu’il entend bien être, ce texte, témoin lui-même de la résurrection. Soit le texte dit vrai, elles ne dirent rien, et la résurrection n’est pas advenue… et le texte donc s’écroule. Soit la résurrection est advenue et le texte dit faux… et le texte s’écroule. Nous devons, si nous voulons nous extraire de cette impasse, soit rejeter la résurrection, soit rejeter le texte et, dans notre tradition, à ce qu’il me semble, nous ne pouvons faire ni l’un, ni l’autre.

            Alors, oui, certains auteurs, les plus anciens et les plus contemporains, ont fait face – nous l’avons dit déjà – à cette grave difficulté.

            Mais il n’empêche que le premier évangile qui ait été écrit, celui de Marc, dans ses plus anciennes versions connues, ne connaît ni apparitions du ressuscité, ni témoins oculaires et oraux de la résurrection : les femmes ne dirent rien à personne, nous raconte-t-on. Et circulez, il n’y a rien à dire, et circulez, il n’y a rien à voir.

 

            Nous n’ajouterons rien, ce matin, à cette Écriture première. Nous allons plutôt réfléchir sur cette résurrection et sur la situation qui est la nôtre en face de ce texte et en face de la résurrection.

            C’est que, en face de la résurrection, le texte nous laisse devant un grand vide. Nous aimerions bien, en effet, que la résurrection soit attestée par quelques manifestations bien solides. Nous aimerions bien que Jésus soit apparu à quelques témoins irrécusables. De telles apparitions donneraient à notre proclamation une base bien solide. Nous aimerions bien aussi, vu la place que prend l’ Écriture Sainte dans notre tradition, nous aimerions bien que la résurrection y soit attestée sérieusement par des récits circonstanciés. Ce qui nous tiendrait lieu de preuve directe et opposable. Du genre : il est ressuscité puisque c’est écrit dans l’Evangile.

            Or nous n’avons rien de tout cela, mais seulement un texte qui se finit sur un tombeau vide, des témoins muets, et le paradoxe redoutable d’une proclamation – la nôtre – qui ne s’appuie finalement sur aucun document sérieux.

 

            Mais quelle est notre proclamation ? « Il est ressuscité ! ». Soit ! Est-ce la reconnaissance raisonnable d’un événement repérable selon une indubitable chronologie historique ? Auquel cas l’appui de documents sérieux et de témoins fiables est totalement indispensable. Ou bien notre proclamation est-elle le nom que nous donnons au cœur de notre foi – au cri de notre foi – à l’élan de notre vie ? Et si tel est bien le cas, l’appui de documents sérieux et de témoins fiables est non seulement inutile mais aussi tout à fait nocif, car avec de tels documents, croire deviendrait une sorte de disposition inhérente à la raison d’abord, au sens commun ensuite, et au droit enfin. Et de ce genre de droit, et de ses avatars, le délit de blasphème est presque d’emblée avéré.

            Sauf que l’essence du texte que nous lisons ce matin n’est pas d’être un document contraignant, mais un Évangile. Et comme l’essence de la résurrection est d’être seulement crue, il est totalement superflu que le ressuscité apparaisse dans ce texte. Les commentateurs de Marc nous disent souvent que le signe de la résurrection dans l’évangile de Marc, c’est que le tombeau est vide. On devrait dire plus fortement encore que le signe de la résurrection dans l’évangile de Marc, c’est que l’Écriture est vide. Autant le vide du tombeau atteste dans l’Écriture qu’il n’est pas mort, autant le vide de l’Écriture atteste dans la vie qu’il est vivant.

 

            L’Écriture atteste dans la vie qu’il est vivant précisément en nous confrontant à ces renoncements successifs que nous avons plus haut dans le texte : le renoncement à la puissance, le renoncement au miraculeux, le renoncement au souci de soi, l’acceptation de l’extrême abandon et le renoncement même à l’aide de Dieu. L’Écriture nous confronte à cette succession de renoncements, et à cet échec colossal qu’elle mène jusqu’à la débandade totale et au silence terminal : elles ne dirent rien à personne…            

            Et pourtant vous êtes là, vous êtes là, lecteurs, lectrices, vous êtes là avec votre proclamation, la vôtre, non pas celle d’un témoin irrécusable, non pas la proclamation d’un texte sacré, mais votre proclamation de la résurrection ! Il n’est pas ressuscité dans l’Écriture, dit l’Écriture, il est ressuscité dans la foi, c’est à dire la vie. Et ce qui est totalement impossible, totalement étranger au cours des choses, totalement insultant pour la raison, totalement ridicule au regard du sens commun est inscrit génialement et effectivement dans l’Écriture et dans l’existence de ceux qui lisent, l’Écriture lue !

 

            Alors la résurrection échappe à toutes les évidences et à toutes les preuves possibles pour être pure écriture, pure expérience et pure espérance. Il n’y a pas de fin à l’Évangile de Marc tel que Marc l’a pensé et l’a écrit. La résurrection de Jésus-Christ-Fils-de-Dieu y est pur commencement de l’Évangile, pur commencement de l’existence.

            Et l’ange de dire souvenez-vous et bougez-vous ! Rendez-vous là où vous avez été – et ailleurs : la résurrection avait déjà eu lieu. Recommencez la lecture, et recommencez l’écriture. Ce qui advient maintenant n’est pas encore écrit. Commencement de l’Evangile de Jésus-Christ-Fils-de-Dieu (Marc 1,1 – Marc 16,8). La suite, c'est nous, individuellement, et tous ensemble. Amen