samedi 4 avril 2026

Tout au commencement (Marc 16,1-8)

Marc 16,1-8

1 Quand le sabbat fut passé, Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques, et Salomé achetèrent des aromates pour aller l'embaumer.

 2 Et de grand matin, le premier jour de la semaine, elles vont à la tombe, le soleil étant levé.

 3 Elles se disaient entre elles: «Qui nous roulera la pierre de l'entrée du tombeau?»

 4 Et, levant les yeux, elles voient que la pierre est roulée; or, elle était très grande.

 5 Entrées dans le tombeau, elles virent, assis à droite, un jeune homme, vêtu d'une robe blanche, et elles furent saisies de frayeur.

 6 Mais il leur dit: «Ne vous effrayez pas. Vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié: il est ressuscité, il n'est pas ici; voyez l'endroit où on l'avait déposé.

 7 Mais allez dire à ses disciples et à Pierre: ‹Il vous précède en Galilée; c'est là que vous le verrez, comme il vous l'a dit.› »

 8 Elles sortirent et s'enfuirent loin du tombeau, car elles étaient toutes tremblantes et bouleversées; et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur.

Prédication

            Elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur.

            Je vous propose ce matin de considérer que l’évangile de Marc se finit sur ce verset. Ça n’est pas ma fantaisie que je mets en avant en vous proposant cela : les plus anciens manuscrits connus de l’évangile de Marc se finissent ainsi. Puis certains copistes ont cru bon d’ajouter une apparition par-ci, puis une autre, puis une troisième, puis une obligation de croire – et d’être baptisé, puis encore une liste de signes de puissance qui accompagnent ceux qui auront cru, et à la fin, Jésus  ascensionne et prend siège là-haut. D’autres copistes ont ajouté – évidemment –  qu’elles ne parlèrent… qu’aux compagnons de Pierre.

            Bien évidemment, en matière de résurrection, si l’on n’a que « Elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur », on a grand besoin d’en rajouter un peu plus, parce qu’après tout il a bien fallu qu’elles parlent, puisque nous autres nous parlons. Le bien aimé actuel président de la fédération protestante de France, dans sa méditation de Pâques, précise qu’elles ne dirent rien cette fois-là. En quoi il ajoute à l’Écriture première…

 

            Je vous propose que nous n’ajoutions rien à cette Écriture première et que nous la considérions toute comme elle nous apparaît : elles ne dirent rien à personne parce qu’elles avaient peur.

            Et c’est maintenant que les difficultés commencent, parce que nous avons sous les yeux un texte qui a mentionné la résurrection et, lorsque celle-ci semble être arrivée, le même texte prend bien soin de ne lui donner aucun témoin oculaire, alors qu’il entend bien être, ce texte, témoin lui-même de la résurrection. Soit le texte dit vrai, elles ne dirent rien, et la résurrection n’est pas advenue… et le texte donc s’écroule. Soit la résurrection est advenue et le texte dit faux… et le texte s’écroule. Nous devons, si nous voulons nous extraire de cette impasse, soit rejeter la résurrection, soit rejeter le texte et, dans notre tradition, à ce qu’il me semble, nous ne pouvons faire ni l’un, ni l’autre.

            Alors, oui, certains auteurs, les plus anciens et les plus contemporains, ont fait face – nous l’avons dit déjà – à cette grave difficulté.

            Mais il n’empêche que le premier évangile qui ait été écrit, celui de Marc, dans ses plus anciennes versions connues, ne connaît ni apparitions du ressuscité, ni témoins oculaires et oraux de la résurrection : les femmes ne dirent rien à personne, nous raconte-t-on. Et circulez, il n’y a rien à dire, et circulez, il n’y a rien à voir.

 

            Nous n’ajouterons rien, ce matin, à cette Écriture première. Nous allons plutôt réfléchir sur cette résurrection et sur la situation qui est la nôtre en face de ce texte et en face de la résurrection.

            C’est que, en face de la résurrection, le texte nous laisse devant un grand vide. Nous aimerions bien, en effet, que la résurrection soit attestée par quelques manifestations bien solides. Nous aimerions bien que Jésus soit apparu à quelques témoins irrécusables. De telles apparitions donneraient à notre proclamation une base bien solide. Nous aimerions bien aussi, vu la place que prend l’ Écriture Sainte dans notre tradition, nous aimerions bien que la résurrection y soit attestée sérieusement par des récits circonstanciés. Ce qui nous tiendrait lieu de preuve directe et opposable. Du genre : il est ressuscité puisque c’est écrit dans l’Evangile.

            Or nous n’avons rien de tout cela, mais seulement un texte qui se finit sur un tombeau vide, des témoins muets, et le paradoxe redoutable d’une proclamation – la nôtre – qui ne s’appuie finalement sur aucun document sérieux.

 

            Mais quelle est notre proclamation ? « Il est ressuscité ! ». Soit ! Est-ce la reconnaissance raisonnable d’un événement repérable selon une indubitable chronologie historique ? Auquel cas l’appui de documents sérieux et de témoins fiables est totalement indispensable. Ou bien notre proclamation est-elle le nom que nous donnons au cœur de notre foi – au cri de notre foi – à l’élan de notre vie ? Et si tel est bien le cas, l’appui de documents sérieux et de témoins fiables est non seulement inutile mais aussi tout à fait nocif, car avec de tels documents, croire deviendrait une sorte de disposition inhérente à la raison d’abord, au sens commun ensuite, et au droit enfin. Et de ce genre de droit, et de ses avatars, le délit de blasphème est presque d’emblée avéré.

            Sauf que l’essence du texte que nous lisons ce matin n’est pas d’être un document contraignant, mais un Évangile. Et comme l’essence de la résurrection est d’être seulement crue, il est totalement superflu que le ressuscité apparaisse dans ce texte. Les commentateurs de Marc nous disent souvent que le signe de la résurrection dans l’évangile de Marc, c’est que le tombeau est vide. On devrait dire plus fortement encore que le signe de la résurrection dans l’évangile de Marc, c’est que l’Écriture est vide. Autant le vide du tombeau atteste dans l’Écriture qu’il n’est pas mort, autant le vide de l’Écriture atteste dans la vie qu’il est vivant.

 

            L’Écriture atteste dans la vie qu’il est vivant précisément en nous confrontant à ces renoncements successifs que nous avons plus haut dans le texte : le renoncement à la puissance, le renoncement au miraculeux, le renoncement au souci de soi, l’acceptation de l’extrême abandon et le renoncement même à l’aide de Dieu. L’Écriture nous confronte à cette succession de renoncements, et à cet échec colossal qu’elle mène jusqu’à la débandade totale et au silence terminal : elles ne dirent rien à personne…            

            Et pourtant vous êtes là, vous êtes là, lecteurs, lectrices, vous êtes là avec votre proclamation, la vôtre, non pas celle d’un témoin irrécusable, non pas la proclamation d’un texte sacré, mais votre proclamation de la résurrection ! Il n’est pas ressuscité dans l’Écriture, dit l’Écriture, il est ressuscité dans la foi, c’est à dire la vie. Et ce qui est totalement impossible, totalement étranger au cours des choses, totalement insultant pour la raison, totalement ridicule au regard du sens commun est inscrit génialement et effectivement dans l’Écriture et dans l’existence de ceux qui lisent, l’Écriture lue !

 

            Alors la résurrection échappe à toutes les évidences et à toutes les preuves possibles pour être pure écriture, pure expérience et pure espérance. Il n’y a pas de fin à l’Évangile de Marc tel que Marc l’a pensé et l’a écrit. La résurrection de Jésus-Christ-Fils-de-Dieu y est pur commencement de l’Évangile, pur commencement de l’existence.

            Et l’ange de dire souvenez-vous et bougez-vous ! Rendez-vous là où vous avez été – et ailleurs : la résurrection avait déjà eu lieu. Recommencez la lecture, et recommencez l’écriture. Ce qui advient maintenant n’est pas encore écrit. Commencement de l’Evangile de Jésus-Christ-Fils-de-Dieu (Marc 1,1 – Marc 16,8). La suite, c'est nous, individuellement, et tous ensemble. Amen


lundi 30 mars 2026

Matthieu 21

1 Lorsqu'ils approchèrent de Jérusalem et arrivèrent près de Bethphagé, au mont des Oliviers, alors Jésus envoya deux disciples

 2 en leur disant: «Allez au village qui est devant vous; vous trouverez aussitôt une ânesse attachée et un ânon avec elle; détachez-la et amenez-les-moi.

3 Et si quelqu'un vous dit quelque chose, vous répondrez: ‹Le Seigneur en a besoin›, et il les laissera aller tout de suite.»

4 Cela est arrivé pour que s'accomplisse ce qu'a dit le prophète:

5 Dites à la fille de Sion: Voici que ton roi vient à toi, humble et monté sur une ânesse et sur un ânon, le petit d'une bête de somme.

6 Les disciples s'en allèrent et, comme Jésus le leur avait prescrit,

7 ils amenèrent l'ânesse et l'ânon; puis ils disposèrent sur eux leurs vêtements, et Jésus s'assit dessus.

8 Le peuple, en foule, étendit ses vêtements sur la route; certains coupaient des branches aux arbres et en jonchaient la route.

9 Les foules qui marchaient devant lui et celles qui le suivaient, criaient: «Hosanna au Fils de David! Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient! Hosanna au plus haut des cieux!»

10 Quand Jésus entra dans Jérusalem, toute la ville fut en émoi: «Qui est-ce?» disait-on;

11 et les foules répondaient: «C'est le prophète Jésus, de Nazareth en Galilée.»

 

Prédication : culte des Rameaux

            Et c’est donc ainsi que Jésus entra dans Jérusalem, monté sur une ânesse et un ânon, et dans un état d’esprit particulier : humble, ainsi que certains le traduisent, ou modeste, ou doux.

Jésus qui entre ainsi à Jérusalem est un homme empreint de douceur : il est doux. Ça n’est pas la première fois, dans l’évangile de Matthieu, qu’on parle de douceur. Jésus lui-même emploie deux fois ce mot. Il dit « Heureux les doux, ils hériteront de la terre » (Matthieu 5,5). Il dit aussi « Prenez sur vous mon joug et venez à ma suite, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos » (Matthieu 11,29).

            Jésus qui entre ainsi dans Jérusalem, lui qui va chasser les marchands du Temple, qui va tenir des propos d’une incroyable dureté à l’encontre de certains de ses contemporains, qui va prédire la ruine de Jérusalem… comment peut-on dire de lui qu’il est doux ?

 

            Pour méditer sur cette douceur, nous pouvons nous souvenir d’un autre cortège, qui se présenta aux portes de Jérusalem, une quarantaine d’années plus tard. L’historien romain Flavius Josèphe nous a donné un récit détaillé de ce moment de l’histoire. En l’an 70, après environ quatre années de siège, les légions romaines, conduites par Titus, viennent à bout des défenses et des défenseurs de Jérusalem. Les Romains, vainqueurs, font alors de la ville exactement tout ce qu’ils veulent. Ils violent et tuent, pillent et détruisent… les maisons, les palais, la muraille et le Temple… quant aux survivants, ils font partie du butin et seront vendus pour servir d’esclaves.

           

            Jésus est entré dans Jérusalem. Titus aussi est entré dans Jérusalem.

            Mais Jésus n’a jamais détruit ni maison ni ville, ni Temple. Même s’il a parlé sévèrement, il n’a pas saisi la masse et le burin pour détruire, et il n’a pas non plus pris la torche pour incendier. Il n’a jamais agi autrement qu’en invité.

            Jésus n’a jamais fait usage de la force pour amener quelqu’un à devenir son disciple, et encore moins son esclave. Son enseignement fut incisif, nous le savons, mais Lui n’a jamais cherché à faire école. Il a agi, certes, avec puissance, mais sans jamais asservir qui que ce soit.

            Jésus n’a pas enrôlé des hommes et des femmes pour se constituer une armée personnelle capable de faire de lui un prince de ce monde. Il a cherché des disciples, et, ayant trouvé des disciples, il les a cherchés encore, et toujours, pour faire d’eux des compagnons de route pour leurs contemporains, et non pas des maîtres et des dominateurs.

            Jésus a chassé les marchands du Temple, mais il ne les a jamais empêchés d’y revenir. Il a enseigné, parlé et agi, en laissant les foules et les disciples libres de revenir, ou pas, de mettre en œuvre, ou pas, ce que Lui enseignait et ce dont Lui, il vivait.

            Jésus a finalement laissé jusqu’à sa propre personne, jusqu’à sa propre vie, à la disposition de ses contemporains. Sans se soucier jamais de son propre confort, ni de sa propre survie.

En tout cela, Jésus a été doux. Nous savons comment ses contemporains ont apprécié cette douceur, et nous savons ce qu’ils ont finalement fait de Lui.

           

Nous, lecteurs attentifs des Évangiles des Rameaux, nous savons tous très bien que, quelques jours plus tard, Jésus plein de douceur sera arrêté, sera violenté, et périra sur la croix, la mort la plus infamante possible dans l’empire romain. Et nous demandons « Pourquoi ? »

Pour des raisons religieuses ? Non pas. Car les Romains étaient très tolérants en matière de diversité religieuse, tant que les religions ne troublent pas la paix civile, parce que seule la paix civile permet de rendre le commerce durablement prospère.

Mais pour quelle raison alors Jésus mou ?

 

Parce que la douceur de Jésus était insupportable. Insupportable à tous ceux qui veulent dominer, dominer par la parole et, si cela ne suffit pas, dominer par la corruption, et si ça ne suffit pas, dominer par la force ; insupportable à tous ceux pour qui la fin justifie les moyens ; insupportable à tous ceux qui veulent asservir plutôt que libérer. Ces gens-là ont assassiné Jésus.

 

Et les raisons de ces gens-là valent aujourd’hui tout comme hier.

 

Pouvons-nous entendre l’invitation de Jésus et le suivre ? Je le pense. Son invitation est pleine de douceur. Répondons-y avec douceur.

 

Nous n’entrerons jamais triomphants dans Jérusalem, ni ailleurs. Nous vivrons sans gloire ni puissance… Et nous connaîtrons le repos et la paix.

 

Qu’il en soit ainsi.

Amen

Prière : pour la mémoire de M.

 

Seigneur, tes disciples te voulaient Maître de Guerre et Tout Puissant Souverain,

Et voici que tu entres à Jérusalem monté sur le petit d’une bête de somme.

  

Sa famille ne met à l’honneur que les garçons et elle est née fille…

Seigneur, je te prie pour tous ceux qui acceptent ce qu’ils sont sans se plaindre outre mesure ni accabler le sort, et qui vivent dignement ce que la Vie leur ordonne,

 

Sa famille la voulait mère au foyer et elle est devenue enseignante…

Seigneur, je te prie pour tous ceux qui prennent le risque d’être incompris et de décevoir leurs proches, surmontent les quolibets et suivent avec ténacité leur vocation personnelle,

 

Sa famille avait espéré un époux conforme à son rang, et son mari est né dans une famille pauvre…

Seigneur, je te prie pour tous ceux qui mettent de côté apparences et préjugés, gardent fermes leurs convictions et s’attachent à la seule valeur des personnes,

 

Seigneur, soutiens tous ceux qui gardent un cœur calme et sincère, sans haine contre la dureté de la vie ou la bêtise de leurs contradicteurs, et leur opposent avec respect la douce fermeté de leurs convictions,

 

Aide-moi,  moi qui suis parfois ce cœur dur, qui voudrais soumettre les humains et le cours du monde à ma seule volonté,

aide-moi à me souvenir que Tu n’as jamais cherché autre chose que la plénitude de la Vie pour chacun d’entre nous. Amen 


samedi 21 mars 2026

Sur quoi pleura-t-il ? (Jean 11,31-39)

Jean 11

31 Les Juifs donc, qui étaient avec Marie dans la maison, entreprenant de la réconforter,  la virent se lever promptement pour sortir ; ils la suivirent : ils se figuraient qu'elle se rendait au tombeau pour s'y lamenter.

 32 Lorsque Marie parvint à l'endroit où se trouvait Jésus, dès qu'elle le vit, elle tomba à ses pieds et lui dit : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. »

 33 Lorsqu'il les vit se lamenter, elle et les Juifs qui l'accompagnaient, Jésus s’irrita violemment, et il se troubla puissamment.

 34 Il dit : « Où l'avez-vous déposé ? » Ils répondirent : « Seigneur, viens, et vois. »

 35 Alors Jésus pleura ;

 36 et les Juifs disaient : « Voyez comme il l'aimait ! »

 37 Mais quelques-uns d'entre eux dirent : « Celui qui a ouvert les yeux de l'aveugle n'a pas été capable d'empêcher Lazare de mourir. »

 38 Alors, à nouveau, Jésus s’irrita violemment et il s'en fut au tombeau; c'était une grotte dont une pierre recouvrait l'entrée.

 39 Jésus dit alors : « Enlevez cette pierre. »

 

Méditation : 

            Nous lisons : Jésus pleura.

            Nous interrogeons : sur quoi Jésus pleura-t-il ?

Et, bien simplement, et suivant l’interprétation qu’en donnent certains spectateurs, il pleura parce qu’il aimait Lazare et que Lazare était mort. Oui… pourquoi donc Jésus, le verbe fait chair, ne pleurerait-il pas lorsque meurt un homme qu’il aimait ? Jésus pleura parce qu’il avait du chagrin.

 

            Cette réponse très simple n’est guère satisfaisante, pour plusieurs raisons :

-       Jésus, depuis le début, ne se soucie guère de la maladie de Lazare, ses propos sont même à la limite d’une sorte de déni ;

-       Lorsqu’il annonce lui-même que Lazare est mort, c’est sans en faire particulièrement cas et sans se départir du calme et de la maîtrise de soi qui le caractérisent dans l’évangile de Jean ;

-       En plus, le vocabulaire propre aux rituels orientaux liés au décès d’une personne, c'est-à-dire la lamentation publique, bruyante, spectaculaire, est déjà utilisé dans le texte, pour désigner d’une part les Juifs qui étaient venus pour consoler les sœurs de Lazare, et pour désigner Marie elle-même : on se lamente…

-       Enfin, s’agissant des verbes grecs par lesquels sont désignés les affects qui sont attribués à Jésus, ils ne relèvent pas du chagrin, mais bien plutôt d’une irritation violente, et d’un trouble puissant…

            Donc, Jésus pleura, mais pas de seulement de chagrin ; sur quoi pleura-t-il donc ?

 

            Pour tâcher de comprendre sur quoi Jésus pleura, nous nous demandons pourquoi il fut irrité et troublé. Pour attirer notre attention, voici deux phrases, chacune précédant la mention de l’irritation de Jésus :

-       « Si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort » ;

-       « Celui qui a ouvert les yeux de l’aveugle n’a pas été capable d’empêcher Lazare de mourir. »

Quel est le point commun entre ces deux phrases ? Toutes deux font de Jésus une sorte de magicien puissant, mais devant toujours faire ses preuves. Dieu, le Verbe, sa puissance, sont l’instrument du fantasme, qui doit accomplir ce dont on rêve et réparer ce qui peine. Nous avons là, coup sur coup, deux variantes du « si Dieu existait, il ne devrait pas permettre que… »

Jésus n’en est pas au tout début de son ministère ; il est confronté à des Juifs, sensés en connaître sur Dieu et sur la foi en Dieu ; il est confronté aussi à Marie, pourtant une femme pleine de tendresse ; et il se trouve, après tout ce travail, après tout ce qu’il a enseigné et fait, face à une incompréhension radicale, au malentendu fondamental de sa mission, qui est le malentendu fondamental de l’enseignement de l’Evangile... Chaque effort, chaque signe concret, accompli pour enseigner que la divinité de Dieu ne peut être que crue, conduit au contraire le plus souvent à renforcer le besoin que cette divinité doive sans cesse être magiquement prouvée. Que ce soit Marie, pour sa propre consolation, que ce soient les Juifs, pour leur propre satisfaction, ils attendent de Dieu, ils attendent de Jésus, du divin, un signe, une preuve, un truc spécial qui les satisfasse. N’est-on le Verbe fait chair que pour être Dieu self-service ?  

Que voit-on là-dedans ? Ne soyons pas plus cruel qu’il ne le faut… on voit ici juste l’humanité, l’humanité qui, assez souvent, fait des rêves éveillés sur la réversibilité des actes et sur la puissance de Dieu, au lieu de s’aviser de l’irréversible et de s’engager concrètement.

 

Alors sur quoi Jésus pleure-t-il ? Il pleure, et peut-être bien qu’il pleure de rage, et d’un peu de désespoir, sur l’humanité… Elle n’est pas bien belle, cette humanité lorsqu’elle s’intéresse à Dieu pour qu’il satisfasse ses petits caprices et qu’il comble ses grands besoins.

Pourtant, Jésus qui pleure va donner à cette humanité le signe qui la satisfera, dans ce cas, ressusciter Lazare. Jésus accepte toute son humanité, et il accepte l’aggravation du malentendu… parce qu’il sait qu’avec la proclamation concrète de l’Évangile c’est toujours le malentendu qui s’aggrave. Quelques-uns croiront en lui à cause de cette résurrection. D’autres en nourriront leur arrogance et leur haine. Il sait, Jésus, que c’est seulement au paroxysme de ce malentendu, à la Croix, que l’Évangile sera pleinement annoncé. Il accepte.

 

Et nous, faut-il vraiment tout cela pour que nous croyions ? Faut-il un mort, un supplicié, pour que nous baissions la garde, que nous laissions les armes, et que nous choisissions la vie ? En tout cas, la Croix se dresse pour toujours devant nos yeux, et avec la Croix, la résurrection.  

 

           


...à la tentation (Matthieu 4,1-11)

Matthieu 4

1 Alors Jésus fut conduit par l'Esprit au désert, pour être tenté par le diable.

2 Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il finit par avoir faim.

3 Le tentateur s'approcha et lui dit: «Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains.»

4 Mais il répliqua: «Il est écrit: Ce n'est pas seulement de pain que l'homme vivra, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu.»

5 Alors le diable l'emmène dans la Ville Sainte, le place sur le faîte du temple

6 et lui dit: «Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas, car il est écrit: Il donnera pour toi des ordres à ses anges et ils te porteront sur leurs mains pour t'éviter de heurter du pied quelque pierre.»

7 Jésus lui dit: «Il est aussi écrit: Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu.»

8 Le diable l'emmène encore sur une très haute montagne; il lui montre tous les royaumes du monde avec leur gloire

9 et lui dit: «Tout cela je te le donnerai, si tu te prosternes et m'adores.»

10 Alors Jésus lui dit: «Retire-toi, Satan! Car il est écrit: Le Seigneur ton Dieu tu adoreras et c'est à lui seul que tu rendras un culte.»

11 Alors le diable le laisse, et voici que des anges s'approchèrent, et ils le servaient.

Prédication

Ne nous soumets pas à la tentation… ne nous laisse pas entrer en tentation… ne nous laisse pas succomber à la tentation… ne nous induis pas en tentation…

            Une âpre discussion a eu lieu, il y a quelques années, dans notre Eglise autour de la 6ème demande du Notre Père. Faute d’arguments vraiment convaincants, il fut décidé – par souci œcuménique – de choisir la traduction que les catholiques avaient choisie, un peu avant…

            Tout ceci parce que la traduction "ne nous soumets pas à la tentation", qui avait été adoptée deux ou trois générations avant nous, ne recevait plus l’assentiment d’un grand nombre des gens de maintenant, champions de ces gens qui savent bien que « ça n’est pas Dieu qui nous tente ». Admettons… mais cette traduction avait pourtant été ratifiée par nos anciens qui, qu’on se le dise, savaient autant que nous autres, lire, traduire et interpréter. Et qui, sans doute aussi bien que nous, savaient bien que la divinité de Dieu ne peut être ni approchée ni explorée ni rapportée… si ce n’est par ce que les textes bibliques veulent bien en dire (et les interprètes interpréter).

            Ce qu’ils en disent, ces textes bibliques, par exemple : « et après tous ces événements, Dieu tenta Abraham… » (Genèse 22,1), et aussi « Que nul, quand il est tenté, ne dise ‘c’est Dieu qui me tente’ ; car Dieu, s’agissant du mal, est incapable de tentation ; "Dieu" ne tente jamais personne » (Jacques 1,13). Alors, "Dieu", tente-t-il l’être humain, ou ne le tente-t-il pas ? Je laisse là ce prélude théologique, avec le mot Dieu tantôt sans guillemets, tantôt avec des guillemets, avec ou sans majuscule… Celui qui affirme que "ça n’est pas Dieu qui nous tente" ne cède-t-il pas à une certaine tentation ? Nous y reviendrons, c’est promis.

 

            Dans l’évangile de Matthieu, comme dans l’évangile de Luc, Jésus, tout récemment baptisé et dont l’identité de Fils de Dieu vient d’être proclamée par une voix du ciel, subit trois tentations. Luc organise le récit de ces trois tentations en une progression très méthodique, ces trois tentations ayant successivement pour objets les choses, puis les êtres humains, puis Dieu lui-même. Matthieu, de son côté, place au centre de son récit un commandement qui est un interdit : « tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu ».

            Les traducteurs rechignent un peu à employer le verbe tenter lorsqu’il s’agit de Dieu, comme si Dieu pouvait être tenté – comme un enfant – de goûter discrètement et précocement les confitures ; ils préfèrent "tu ne mettras pas à l’épreuve" le Seigneur ton Dieu. Ça sonne mieux, mais la question est la même : tenter quelqu’un, c’est toujours lui proposer une satisfaction précoce de ses envies, le pousser à commettre des actes dont la publicité jetterait sur lui un certain discrédit, actes qui permettront d’exercer sur lui un certain contrôle. C’est bien ce que le diable (le diviseur, le tentateur) propose à Jésus en lui suggérant de se jeter du sommet du Temple, parce qu’il est écrit, Psaume 91, etc.. Il propose à Jésus de tenter Dieu. Il propose à Jésus de tenter Dieu, il propose à Jésus de prendre le contrôle sur Dieu en faisant savoir à qui veut que Dieu n’est pas incorruptible, que Dieu est achetable.

            Il – toujours le diable – propose pour cela à Jésus d’user de trois moyens : l’ascèse, la Bible, le culte, et voici de quelle manière. En faisant connaître et valoir que, s’agissant de l’ascèse, Dieu ne peut pas refuser qu’une pierre devienne du pain à quelqu’un qui vient de jeûner pendant 40 jours et 40 nuits ; s’agissant de la Bible, Dieu n’a rien à refuser à qui se réclame des promesses recueillies dans la Bible ; s’agissant du culte : Dieu n’a rien à refuser à ceux qui lui rendent le culte qui lui est dû.

 

            Considérant que tout cela se trouve dans la Bible, c’est bien la seconde tentation qui est la tentation centrale, Écritures contre Écritures : « Jette-toi toi-même d’ici en bas car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges et ils te porteront sur leurs mains pour t'éviter de heurter du pied quelque pierre.» Tel est le motif de la tentation. Et Jésus de répondre 7 « Il est aussi écrit : Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu.» Au centre de ces tentations, ce qui est écrit dans la Bible et, au centre de ce centre, la seigneurie de Dieu.

            Cette organisation en figures concentriques est caractéristique d’une pensée juive (on peut lire sur ce sujet un très beau livre qui a pour titre La pensée du Temple. De Jérusalem à Qumran) ; et l’évangile de Matthieu est précisément celui des quatre évangiles qui a le plus souci de faire connaître à ses lecteurs cette pensée particulière du sein de laquelle émergea l’espérance chrétienne. Et en particulier, Matthieu se donne pour tâche de faire connaître à son lecteur ce Dieu des Écritures, ce Dieu au nom imprononçable, ce Dieu qui est seigneur, ce Dieu qui n’est pas un dieu qui serait plus fort que tous les autres dieux... ce Dieu qui n’est pas un dieu. Revenons aux trois tentations.

           

            Peut-être que le jeûne peut avoir une certaine fonction spirituelle, une certaine fonction symbolique, peut-être que s’imposer une privation de nourriture, une privation de plaisirs… peut-être que s’imposer une expérience d’affaiblissement peut avoir une fonction spirituelle positive. Mais l’idée que Dieu, favorablement impressionné par une telle performance, se montrerait alors clément, ou généreux… est une idée étrangère à la foi que promeut Jésus et que transmet Matthieu.

            Il faut que cela soit bien clairement expliqué à ceux qui penseraient trouver en Dieu un dieu plus efficace que les autres dieux. S’agissant du Dieu de Jésus selon Matthieu, et du point de vue de l’ascèse, Dieu n’est pas plus efficace que les autres dieux : Dieu n’est pas efficace du tout ! Et en ce sens, il n’est pas un dieu.

            Nous dirons presque la même chose pour ce qu’il en est du culte. Le culte a une fonction spirituelle certaine, il est même – n’hésitons pas à l’affirmer – spirituellement indispensable à l’être humain. Et cependant, ceux qui prient, ceux qui célèbrent le culte n’ont aucune gratification spéciale à attendre de la part de Dieu. Dieu n’est pas un dieu qu’on achète avec de belles cérémonies : s’agissant aussi du culte, Dieu n’est pas un dieu.

            Quant aux Écritures, à la Bible, elles en disent long sur Dieu, à bien des moments de son aventure avec les humains, au fil des alliances successives, ce fil si souvent rompu, et parfois sciemment rompu, par les humains eux-mêmes ; ce fil que Dieu, par ses juges, ses prophètes, ses prêtres et ses rois, par son Christ et par ses apôtres, ne cesse de renouer. Ces Écritures, cette Bible ne dit pas tout, car, s’agissant de sa parole, Dieu n’a pas encore tout dit. De la parole est sortie, sort et sortira de cette bouche de Dieu qui est toujours bouche humaine pour nourrir les humain. Dieu n’est pas un personnage connu et dont la Bible serait la notice nécrologique – même si, par commodité, ou par faiblesse, on peut parler de Lui comme de quelqu’un, il n’est pas quelqu’un qui… – il est l’insaisissable, il est le nom audacieusement et fallacieusement donné par les humains à leurs pauvres tentatives de saisir l’insaisissable : Dieu là encore n’est pas un dieu.

            Car Dieu est seigneur, et en tant que tel, même s’il est tout-puissant il est impassible, et même si l’on peut s’adresser à lui de toutes sortes de manières, et même si les humains accordent une autorité souveraine à la Bible, Dieu demeure seigneur et, en tant que seigneur, absolument libre.

 

Au commencement, de toute foi possible en Dieu, comme principe même de cette foi, il y a la liberté de Dieu. Et lorsque Dieu se révèle, en tant que libre seigneur, à quelqu’un, ou à un peuple, c’est à la liberté qu’il appelle celui à qui il se révèle. Et c’est la réponse d’un libre serviteur qu’il espère, et qu’il attend.

Libres serviteurs, c'est-à-dire des serviteurs qui vont faire ce qu’ils choisissent de faire – service de Dieu et service du prochain – gratuitement, pour rien, par pure obéissance au commandement.

Qu’à cette obéissance nous soyons prêts, et que cette obéissance soit une profonde joie. Amen

samedi 14 mars 2026

En Passant (Jean 9,1-41)

 Jean 9:1

1 En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance.

 2 Ses disciples lui posèrent cette question: «Rabbi, qui a péché pour qu'il soit né aveugle, lui ou ses parents?»

 3 Jésus répondit: «Ni lui, ni ses parents. Mais c'est pour que les oeuvres de Dieu se manifestent en lui!

 4 Tant qu'il fait jour, il nous faut travailler aux oeuvres de celui qui m'a envoyé: la nuit vient où personne ne peut travailler;

 5 aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde.»

 6 Ayant ainsi parlé, Jésus cracha à terre, fit de la boue avec la salive et l'appliqua sur les yeux de l'aveugle;

 7 et il lui dit: «Va te laver à la piscine de Siloé» - ce qui signifie Envoyé. L'aveugle y alla, il se lava et, à son retour, il voyait.

 8 Les gens du voisinage et ceux qui auparavant avaient l'habitude de le voir - car c'était un mendiant - disaient: «N'est-ce pas celui qui était assis à mendier?»

 9 Les uns disaient: «C'est bien lui!» D'autres disaient: «Mais non, c'est quelqu'un qui lui ressemble.» Mais l'aveugle affirmait: «C'est bien moi.»

 10 Ils lui dirent donc: «Et alors, tes yeux, comment se sont-ils ouverts?»

 11 Il répondit: « L'homme qu'on appelle Jésus a fait de la boue, m'en a frotté les yeux et m'a dit: ‹Va à Siloé et lave-toi.› Alors moi, j'y suis allé, je me suis lavé et j'ai retrouvé la vue.»

 12 Ils lui dirent: «Où est-il, celui-là?» Il répondit: «Je n'en sais rien.»

 13 On conduisit chez les Pharisiens celui qui avait été aveugle.

 14 Or c'était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux.

 15 À leur tour, les Pharisiens lui demandèrent comment il avait recouvré la vue. Il leur répondit: «Il m'a appliqué de la boue sur les yeux, je me suis lavé, je vois.»

 16 Parmi les Pharisiens, les uns disaient: «Cet individu n'observe pas le sabbat, il n'est donc pas de Dieu.» Mais d'autres disaient: «Comment un homme pécheur aurait-il le pouvoir d'opérer de tels signes?» Et c'était la division entre eux.

 17 Alors, ils s'adressèrent à nouveau à l'aveugle: «Et toi, que dis-tu de celui qui t'a ouvert les yeux?» Il répondit: «C'est un prophète.»

 18 Mais tant qu'ils n'eurent pas convoqué ses parents, les Juifs refusèrent de croire qu'il avait été aveugle et qu'il avait recouvré la vue.

 19 Ils posèrent cette question aux parents: «Cet homme est-il bien votre fils dont vous prétendez qu'il est né aveugle? Alors comment voit-il maintenant?»

 20 Les parents leur répondirent: «Nous sommes certains que c'est bien notre fils et qu'il est né aveugle.

 21 Comment maintenant il voit, nous l'ignorons. Qui lui a ouvert les yeux? Nous l'ignorons. Interrogez-le, il est assez grand, qu'il s'explique lui-même à son sujet!»

 22 Ses parents parlèrent ainsi parce qu'ils avaient peur des Juifs. Ceux-ci étaient déjà convenus d'exclure de la synagogue quiconque confesserait que Jésus est le Christ.

 23 Voilà pourquoi les parents dirent: «Il est assez grand, interrogez-le.»

 24 Une seconde fois, les Pharisiens appelèrent l'homme qui avait été aveugle, et ils lui dirent: «Rends gloire à Dieu! Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur.»

 25 Il leur répondit: «Je ne sais si c'est un pécheur; je ne sais qu'une chose: j'étais aveugle et maintenant je vois.»

 26 Ils lui dirent: «Que t'a-t-il fait? Comment t'a-t-il ouvert les yeux?»

 27 Il leur répondit: «Je vous l'ai déjà raconté, mais vous n'avez pas écouté! Pourquoi voulez-vous l'entendre encore une fois? N'auriez-vous pas le désir de devenir ses disciples vous aussi?»

 28 Les Pharisiens se mirent alors à l'injurier et ils disaient: «C'est toi qui es son disciple! Nous, nous sommes disciples de Moïse.

 29 Nous savons que Dieu a parlé à Moïse tandis que celui-là, nous ne savons pas d'où il est!»

 30 L'homme leur répondit: «C'est bien là, en effet, l'étonnant: que vous ne sachiez pas d'où il est, alors qu'il m'a ouvert les yeux!

 31 Dieu, nous le savons, n'exauce pas les pécheurs; mais si un homme est pieux et fait sa volonté, Dieu l'exauce.

 32 Jamais on n'a entendu dire que quelqu'un ait ouvert les yeux d'un aveugle de naissance.

 33 Si cet homme n'était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire.»

 34 Ils ripostèrent: «Tu n'es que péché depuis ta naissance et tu viens nous faire la leçon!»; et ils le jetèrent dehors.

 35 Jésus apprit qu'ils l'avaient chassé. Il vint alors le trouver et lui dit: «Crois-tu, toi, au Fils de l'homme?»

 36 Et lui de répondre: «Qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui?»

 37 Jésus lui dit: «Eh bien! Tu l'as vu, c'est celui qui te parle.»

 38 L'homme dit: «Je crois, Seigneur» et il se prosterna devant lui.

 39 Et Jésus dit alors: «C'est pour un jugement que je suis venu dans le monde, pour que ceux qui ne voyaient pas voient, et que ceux qui voyaient deviennent aveugles.»

 40 Les Pharisiens qui étaient avec lui entendirent ces paroles et lui dirent: «Est-ce que, par hasard, nous serions des aveugles, nous aussi?»

 41 Jésus leur répondit: «Si vous étiez des aveugles, vous n'auriez pas de péché. Mais à présent vous dites ‹nous voyons›: votre péché demeure.

 

Méditation :

·       Hier et aujourd’hui, être missionnaire… tel est donc le thème de nos échanges de l’année, et tel est le thème de cette prédication.

·       Mais, allons-nous nous demander, est-il seulement question de mission dans ce texte ? Il ne semble pas qu’il y ait ici d’envoi, d’appel à faire des disciples, à convertir, à édifier des Eglises… Et il n’y a rien de tout ça, rien de nos bons anciens qui ont combattu les puissances obscures, rien non plus de nos chers contemporains qui apportent au monde la liberté… Il n’y a rien de cela.

·       Et pourtant, nous allons faire comme s’il était question de mission. Nous allons supposer qu’il y a dans ce texte des observations qui nous concernent, qui concernent notre rapport au monde, notre foi, nos actes, nos relations avec nos contemporains… notre mission – non que nous ayons ceci ou cela à faire, tel objectif à atteindre, telle vérité à faire valoir… il y a notre monde, et nous avons pour mission de l’habiter, au plein sens des mots.

·       Nous allons lire quelques fragments de ce texte. Et nous allons formuler quelques remarques – 5 remarques – sur la mission.

1.  en passant

·       Ce sont les premiers mots du texte : “ En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance. ”

·       En passant… première de nos observation. Cela suppose une certaine mobilité. Il faut bouger. Il ne peut pas se dire “  en mission ”, celui qui accomplit toujours le même trajet, à la même heure : vous savez bien qu’à agir ainsi, on ne voit plus rien, tout est figé. C’est même souvent pour que tout soit immobile et figé, pour qu’on soit, comme on dit, tranquille, qu’on fait toujours la même chose.

·       Une certaine mobilité et une certaine curiosité. Tiens, il y a telle ou telle personne. Celui qui est en mission s’avise qu’elle est là, qu’il est là. Il ne passe pas sans la voir. Il n’a pas d’œillères, comme on dit…

 

·       “ En passant ”, cela indique aussi autre chose de très précieux pour ce qui concerne la mission : on ne se choisit pas telle ou telle mission, tel ou tel contact avec tel ou telle personne. La mission ne décide pas de ses objets, ne choisit pas à qui elle va s’intéresser, et qui elle laissera de côté.

 

·       Nous décrivons donc, avec ces deux premiers mots, le monde qui est le nôtre, le monde dans lequel j’évolue chaque jour, le lieu de travail, le parcours, l’Eglise où je me rends chaque dimanche…

·       Nous sommes en mission, là où nous sommes, et prêts à une surprise, à une rencontre…

2.  pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui

·       Alors, soit… nous n’allons pas partir pour un pays lointain pour y porter l’Évangile, en supposant que d’autres ne l’ont jamais fait. C’est ici et maintenant que nous sommes en mission…

·       Mais pour quoi faire ?

·       Pour être au service des manifestations des œuvres de Dieu, nous dit le texte. Nous avons à rendre les œuvres de Dieu manifestes, visibles, concrètes…

·       Et tout concrètement, dans notre texte, premièrement, les œuvres de Dieu sont rendues manifestes en deux moments :

1.     Le premier moment, c’est qu’il est mis fin à des discussions oiseuses. La mission met fin à des discussions oiseuses du genre : “ Qui donc a péché pour qu’il soit né aveugle, lui ou ses parents ? ” Qu’est-ce que ça change, qu’est-ce que ça apporte – et surtout à l’aveugle – ce genre de discussion de café du commerce ? Qu’est-ce que ça apporte à un malheureux, le discours sur l’origine de son malheur ?

2.     Le second moment, c’est qu’il y a intervention dans la vie de celui qu’on rencontre. En mission donc pour traiter le mal, la maladie, le besoin… là où on les rencontre, pour guérir, pour soulager, pour entraider…

·       Et notez bien surtout que, dans le début du texte, il n’est absolument pas question de convaincre l’aveugle de croire en Jésus. Il n’est pas question de faire de lui un bon protestant ou un bon catholique. Guérir ! Il n’est pas question de foi, sauf à la fin, et secondairement, dans l’ultime rencontre entre Jésus et l’ex-aveugle…

3.  il fit de la boue avec sa salive

·       Avec cette troisième remarque, nous repérons tout simplement que la mission est compétente.

·       Que l’on soit plein de bonne volonté est une heureuse disposition… qui n’est rien sans compétence. Et nous voyons Jésus agir avec compétence – salive et poussière, qui ne sont que les moyens du bord, d’accord, et il faut savoir les utiliser…

·       La mission – celle qui a pris en considération tout ce que nous venons de dire – se forme, s’exerce, et s’évalue.

4.  il n’observe pas le shabbat !

·       La quatrième remarque que nous pouvons faire, est que la mission est provocante. Elle ne cherche nullement à l’être, mais elle peut l’être. Peut-être même qu’elle ne peut pas ne pas l’être. Elle vient mettre du désordre, là où régnait un certain ordre, un ordre vicié…

·       Non seulement Jésus guérit un jour de shabbat… et c’est travailler… mais en plus Jésus coupe court aux discussions oiseuses au moyen desquelles chacun peut éviter de s’engager activement… et finalement, en guérissant cet aveugle, il accuse les autres d’indifférence, d’incompétence, voire de mauvaise foi manifeste…

C’est fou le nombre de gens qui ont des avis sur tout et qui ne s’engagent à rien. Et bien si vous vous engagez – avec compétence, avec efficacité, et gratuitement en plus – ils auront les pires reproches à vous adresser…

·       Observons cela… la mission – telle que nous l’envisageons – telle que nous la repérons dans notre texte, avenante, désintéressée, compétente… va être perçue comme une provocation…

 

·       Et observons aussi qu’elle s’interdit toute remarque… ici, Jésus ne fait aucune remarque sur ses détracteurs… ce qui nous suggère que la mission ne déplore aucune “ concurrence ”… si demain celui qui a besoin d’un soulagement est soulagé véritablement, vous vous réjouirez de cela, même si ça n’est pas par vous que ce soulagement est advenu…

Travailler pour que les œuvres de Dieu soit manifestées, ça n’est pas travailler pour se mettre soi au premier plan, mais cela peut vous mettre au premier plan

5.  il se prosterna devant lui

·       Au bout de ce parcours, l’ex-aveugle se prosterne devant Jésus. Et cette scène de prosternation suggère une dernière remarque sur la mission…

·       Se prosterner devant Jésus, à ce moment, dans l’Évangile de Jean, c’est se prosterner devant la Parole faite chair, c’est se prosterner devant celui par qui tout a été.

·       Or celui qui se prosterne fut aveugle, et maintenant il voit. Il a connu toute la laideur du monde et il la connaît encore, mais il sait que dans ce monde, il y a une beauté, une bonté en mission qui sait œuvrer dans le monde, et pour le monde. Ce que nous savons avec lui.

·       Ce qui peut nous faire dire que nous sommes en mission dans le monde, parce que nos yeux ont été ouverts sur la laideur et sur la beauté du monde, pour ouvrir d’autres yeux que les nôtres sur la laideur et sur la beauté du monde, et pour nous prosterner devant celui qui le fait avec nous, par nous, et pour nous.

·       Amen.


samedi 28 février 2026

La Transfiguration, et la Crucifixion (Matthieu 17,1-9)

Matthieu 17

1  Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère, et les emmène à l'écart sur une haute montagne.

2 Il fut métamorphosé devant eux: son visage resplendit comme le soleil, ses vêtements devinrent blancs comme la lumière.

3 Et voici que leur apparurent Moïse et Elie qui s'entretenaient avec lui.

4 Intervenant, Pierre dit à Jésus: «Seigneur, il est bon que nous soyons ici; si tu le veux, je vais dresser ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, une pour Elie.»

5 Comme il parlait encore, voici qu'une nuée lumineuse les recouvrit. Et voici que, de la nuée, une voix disait: «Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu'il m'a plu de choisir. Écoutez-le!»

6 En écoutant cela, les disciples tombèrent la face contre terre, saisis d'une grande crainte.

7 Jésus s'approcha, il les toucha et dit: «Relevez-vous! soyez sans crainte!»

8 Levant les yeux, ils ne virent plus que Jésus, lui seul.

9 Comme ils descendaient de la montagne, Jésus leur donna cet ordre: «Ne dites mot à personne de ce qui s'est fait voir de vous, jusqu'à ce que le Fils de l'homme soit ressuscité des morts.»

 

Matthieu 27

33 Arrivés au lieu-dit Golgotha, ce qui veut dire lieu du Crâne,

34 ils lui donnèrent à boire du vin mêlé de fiel. L'ayant goûté, il ne voulut pas boire.

35 Quand ils l'eurent crucifié, ils partagèrent ses vêtements en tirant au sort.

36 Et ils étaient là, assis, à le garder.

37 Au-dessus de sa tête, ils avaient placé le motif de sa condamnation, ainsi libellé: «Celui-ci est Jésus, le roi des Juifs.»

38 Deux bandits sont alors crucifiés avec lui, l'un à droite, l'autre à gauche.

39 Les passants l'insultaient, hochant la tête

40 et disant: «Toi qui détruis le sanctuaire et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, si tu es le Fils de Dieu, et descends de la croix!»

41 De même, avec les scribes et les anciens, les grands prêtres se moquaient:

42 «Il en a sauvé d'autres et il ne peut pas se sauver lui-même! Il est Roi d'Israël, qu'il descende maintenant de la croix, et nous croirons en lui!

43 Il a mis en Dieu sa confiance, que Dieu le délivre maintenant, s'il l'aime, car il a dit: ‹Je suis Fils de Dieu!› »

44 Même les bandits crucifiés avec lui l'injuriaient de la même manière.

Prédication : 

            En ce deuxième dimanche de Carême, il nous est proposé de méditer sur le récit que Matthieu donne de la Transfiguration (la fête de la Transfiguration est au mois d’août). Quel sens cela a-t-il de méditer cet épisode qui est plutôt un épisode de plénitude et d’extase, alors que nous sommes pendant la période de Carême, qui est plutôt une période de jeûne et de pénitence ?

            Avec le lectionnaire que j’ai consulté, il est proposé de méditer en même temps sur la Transfiguration et sur la Crucifixion.

 

            Voici quatre remarques sur la Transfiguration.

            Tout d’abord, et nous l’avons dit déjà, c’est un moment d’extase et de plénitude. Un moment qu’on ne recherche pas, mais qui vous saisit, comme il est écrit : « Il fut métamorphosé… » C’est un moment intime, c'est-à-dire qu’on ne partage pas avec les foules. Mais auquel, incidemment, pourront assister quelques intimes, qui seront là presque par hasard lorsque cela se produira. Pierre, Jacques, et Jean, ceux dont Jésus souhaitait la présence lorsqu’il se retirait loin des foules, loin des Douze… On ne donne pas son intimité à voir, sinon, ce n’est plus de l’intimité, mais de l’exhibition.

            Ce moment est un moment d’abord très pictural, uniquement pictural. Le visage de Jésus resplendit comme le soleil, ses vêtements deviennent lumineux de blancheur, Moïse et Elie apparaissent. Ces trois personnages semblent parler, et nous n’entendons rien. Nous avons des yeux pour voir. C’est Pierre, qui rompt le silence, pour dire en substance, que c’est très bon – bon pour qui ? – et qu’on aimerait bien que ça s’éternise. C'est-à-dire, que ça se fige, qu’on prenne un cliché, une photo, un selfie. Pierre est habité par un désir bien humain : vouloir conserver pour toujours et pour soi ce qui ne peut être que donné et reçu. Si les Hébreux se méfiaient tant de l’image, des représentations picturales, c’est que, bien plus que la parole, les images immobilisent, elles figent ce qu’elles représentent. C’est ce que Pierre veut faire donc, figer, posséder, exhiber peut-être, au lieu de recevoir et témoigner.

            La nuée qui vient couvrir tout cela vient à propos rappeler que ce qui est donné à voir n’est pas donné à conserver. La voix divine, s’agissant de Jésus de Nazareth, n’ordonne pas « Regardez-le ! », mais « Écoutez-le ! » Et les Hébreux que sont Pierre, Jacques et Jean ne peuvent pas se tromper sur la signification de cet ordre essentiel. Croire en Dieu c’est se tenir dans l’obéissance au commandement « Ecoutez ! » Ecouter non pas le coup de tonnerre qui assourdit, tout comme l’éclair éblouit, non pas se laisser séduire ou impressionner par ce qui se voit, mais écouter jusque dans le bruissement d’un souffle ténu (2 Rois 19), se voiler la face parce qu’il n’y a rien à voir, ouvrir les oreilles ; et prendre le temps de la réflexion avant de parler et d’agir.

            Ceci dit, même s’il y a des moments où l’on ferme les yeux, des moments de recueillement et de prosternation, parce que l’essentiel s’écoute plus qu’il ne se voit, la vie entière ne peut pas se dérouler prosterné, en extase, les oreilles grandes ouvertes et yeux clos. Il faut à un moment redescendre de la montagne et, ce qu’on a entendu, et ce qu’on a vu, il faut le dire. Dieu se révèle à certains, soit, mais ce n’est pas pour qu’ils le gardent pour eux-mêmes. Il faudra en parler ; cela même a été donné pour qu’on en parle, et à tout le monde… Mais quand, et comment ? Ne parlez jamais de votre vision, ordonne Jésus à Pierre, Jacques et Jean,  jusqu’à ce que le Fils de l’homme soit ressuscité des morts. C'est-à-dire, et d’une manière essentielle, que la  Transfiguration de notre Seigneur Jésus Christ n’a de sens que référée à sa Passion. C’est pourquoi nous avons lu aussi le récit de la Crucifixion.

 

            La Transfiguration se passe aussi sur un lieu élevé, Jésus est pris, saisi, on dispose de Lui, et deux autres personnages sont à ses côtés ; il y a aussi des spectateurs.

            Ce n’est plus l’intimité en gloire qui est partagée avec quelques-uns ; c’est l’infamie qui est exposée à la vue de tous. Tous sidérés. Chacun réagissant selon sa propre nature. Effarement pour les uns, raillerie pour les autres.

 

            Transfiguration, Crucifixion, Jésus, Fils de Dieu, Messie, Christ, est là, c’est lui, les deux fois, en gloire, et en croix.

 

            Notre méditation donc, en temps de Carême, porte sur la gloire et la croix. C'est-à-dire sur le bonheur suprême et sur le fond de la déréliction.

            Quelle serait la vérité de l’Évangile s’il présentait la gloire sans la croix ? Il n’y aurait nulle vérité de l’Évangile s’il s’en tenait à la gloire. Et le culte chrétien ne serait que prétexte à épanchements publics, l’occasion de se féliciter soi-même ; il ne serait qu’une aliénation…

            Et quelle serait la vérité de l’Évangile, s’il présentait la croix sans la gloire ? Le culte chrétien serait une rencontre de flagellants, et la prédication une prédication de la haine du bonheur, une apologie de la souffrance rédemptrice, une autre aliénation...

 

            Lorsque Jésus interdit à Pierre, Jacques et Jean de parler de ce qu’ils ont vu, lorsqu’il leur défend de parler de la Transfiguration avant qu’il soit, Lui, ressuscité des morts, il veut que personne, ni les plus anciens, ni les plus illustres des disciples, ne puisse se réclamer d’un privilège particulier ou d’une révélation particulière. Car, au moment de la Passion, tous ont fui, tous l’ont abandonné, sans exception, même le tonitruant monsieur Pierre…

            Et donc personne ne peut parler de Lui, de Jésus, du Fils de Dieu et de sa gloire, qui ne se soit reconnu – et qui ne se reconnaisse encore – comme un parjure, un indigne.

 

            Écouter le Fils de Dieu, croire en Lui et vivre de Lui, c’est ainsi le contempler en gloire et en croix, en se connaissant soi-même réprouvé et choisi, pécheur et pardonné. L’écouter, ça ne peut donc être qu’une discrète et profonde conviction, qu’une humble proposition, et qu’un témoignage pertinent d’attention et de service.

 

            Que Dieu nous soit en aide. Amen