samedi 27 décembre 2025

consoler l'inconsolable (Matthieu 2,13-23 ; Exode 1,15-22)

Matthieu 2

13 Après leur départ, voici que l'ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et lui dit: «Lève-toi, prends avec toi l'enfant et sa mère, et fuis en Égypte; restes-y jusqu'à nouvel ordre, car Hérode va rechercher l'enfant pour le faire périr.»

 14 Joseph se leva, prit avec lui l'enfant et sa mère, de nuit, et se retira en Égypte.

 15 Il y resta jusqu'à la mort d'Hérode, pour que s'accomplisse ce qu'avait dit le Seigneur par le prophète: D'Égypte, j'ai appelé mon fils.

 16 Alors Hérode, se voyant joué par les mages, entra dans une grande fureur et envoya tuer, dans Bethléem et tout son territoire, tous les enfants jusqu'à deux ans, d'après l'époque qu'il s'était fait préciser par les mages.

 17 Alors s'accomplit ce qui avait été dit par le prophète Jérémie:

 18 Une voix dans Rama s'est fait entendre, des pleurs et une longue plainte: c'est Rachel qui pleure ses enfants et ne veut pas être consolée, parce qu'ils ne sont plus.

 19 Après la mort d'Hérode, l'ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph, en Égypte,

 20 et lui dit: «Lève-toi, prends avec toi l'enfant et sa mère, et mets-toi en route pour la terre d'Israël; en effet, ils sont morts, ceux qui en voulaient à la vie de l'enfant.»

 21 Joseph se leva, prit avec lui l'enfant et sa mère, et il entra dans la terre d'Israël.

 22 Mais, apprenant qu'Archélaüs régnait sur la Judée à la place de son père Hérode, il eut peur de s'y rendre; et divinement averti en songe, il se retira dans la région de Galilée

 23 et vint habiter une ville appelée Nazareth, pour que s'accomplisse ce qui avait été dit par les prophètes: Il sera appelé Nazôréen.

Exode 1

15 Le roi d'Égypte dit aux sages-femmes des Hébreux dont l'une s'appelait Shifra et l'autre Poua:

 16 «Quand vous accouchez les femmes des Hébreux, regardez le sexe de l'enfant. Si c'est un garçon, faites-le mourir. Si c'est une fille, qu'elle vive.»

 17 Mais les sages-femmes craignirent Dieu; elles ne firent pas comme leur avait dit le roi d'Égypte et laissèrent vivre les garçons.

 18 Le roi d'Égypte, alors, les appela et leur dit: «Pourquoi avez-vous fait cela et laissé vivre les garçons?»

 19 Les sages-femmes dirent au Pharaon: «Les femmes des Hébreux ne sont pas comme les Égyptiennes; elles sont pleines de vie; avant que la sage-femme n'arrive auprès d'elles, elles ont accouché.»

 20 Dieu rendit les sages-femmes efficaces, et le peuple se multiplia et devint très fort.

 21 Or, comme les sages-femmes avaient craint Dieu et que Dieu leur avait accordé une descendance,

 22 le Pharaon ordonna à tout son peuple: «Tout garçon nouveau-né, jetez-le au Fleuve! Toute fille, laissez-la vivre!»

Prédication

            Et voilà… la chose a eu lieu, la foudre s’est abattue sur ces pauvres gens, et le solde de l’Épiphanie est massivement négatif. Car même s’agissant de l’enfant sauvé, qui est le Roi des Juifs, sa survie n’est pas opposable à l’immense douleur des jeunes mères, des parents de toute une province, comme nous l’avons lu : Rachel pleure ses enfants et ne veut pas être consolée, parce qu’ils ne sont plus. Car – si nous comprenons bien – c’est la vie qui appelle la vie.

            Qu’est-ce qui pourrait consoler l’inconsolable Rachel, c'est-à-dire toutes ces mères ? Qu’est-ce que la consolation ? En langue hébraïque nous avons un verbe (מאן) qui signifie refuser, refuser comme l’on refuse d’abord de croire que tel malheur vous est arrivé à vous, comme l’on refuse tout contact, toute parole, tant la douleur est forte… en hébreu, nous avons un autre verbe (אמן), composé des trois mêmes lettres que le premier, on permute les deux premières lettre de (מאן) qui signifie refuser, et apparaît le verbe (אמן), un verbe que vous connaissez, qui signifie amen, oui, j’ai confiance, oui je crois, oui je vivrai… en somme, c’est le verbe qui manifeste une consolation avérée. Permuter deux lettres d’un verbe, c’est facile, ce n’est presque rien… mais pour consoler l’inconsolable, que faut-il faire ?

            Matthieu, de fait, ne fait rien. Il poursuit son récit et ne parle plus de Rachel, ni de ses enfants à jamais perdus. Serait-ce la solution de consolation, ne rien faire, c'est-à-dire entre autre ne pas parler, et est-ce que ça vaudrait mieux que de trop parler ?

 

            En fait, Matthieu l’évangéliste ne fait pas tout à fait rien. Il fait une citation, une citation du prophète Jérémie. Le contexte si manifestement hébraïque de l’évangile de Matthieu nous laisse à penser que les premiers lecteurs de cet évangile savent exactement ce qu’est et ce que signifie cette citation. C’est au 31ème chapitre du prophète Jérémie, un immense soliloque du prophète devant Dieu, plus la déclaration de Dieu lui-même, qui affirment que des jours viennent où les exilés reviendront. Dieu et prophète qui déclarent « ton avenir est plein d’espérance » (31:17). Dieu parle au cœur des éprouvés.

            Oui, dirons-nous, mais, en attendant que Dieu parle au cœur des éprouvés et des inconsolables, que faut-il faire ? Que faire pour l’inconsolable Rachel ? Rachel est juste à côté de nous, en larmes, ou silencieuse, et nous ne savons comment l’atteindre. Pouvons-nous, comme Dieu, parler au cœur des éprouvés ? Mais comment atteint-on le cœur des éprouvés inconsolables ?

            Vous vous souvenez sans doute du récit qui rapporte comment le roi David vola Bethsabée, femme du capitaine Uri, et comment l’enfant qui naquit de ce rapt mourut à peine étant né. Il est écrit qu’après ces événements, David consola Bethsabée. C’est très clair dans cette langue, il la consola, et le fruit de cette consolation est qu’un autre enfant vint au monde, futur roi que vous connaissez sous le nom de Salomon.

            Le seul commentaire que nous pouvons faire de cette consolation-là est que David trouva un moyen de signifier à Bethsabée, dans les codes de sa culture, sa position et son rang, que la vie n’était pas finie… Métaphoriquement, cela donne que consoler quelqu’un, c’est lui signifier concrètement et efficacement que sa vie n’est pas finie. Mais notre réflexion doit porter plus loin que cette simple consolation, parce qu’il s’agit pour nous de réfléchir à la consolation de l’inconsolable – qui sans doute vient avant tout autre consolation, et qui rend possible toute consolation.

 

            Ça n’est pas pour rien que, dans le livre du prophète Jérémie, cela se passe entre le prophète et Dieu. Et ça n’est pas pour rien non plus que, dans le livre de Job, cette consolation de l’inconsolable se fait en tête à tête avec Dieu. Dieu seul peut .parler au cœur de l’être humain inconsolable ; le statut – et la définition opérationnelle de la parole de Dieu – c’est qu’elle parle au cœur de l’homme, et qu’elle change le cœur de l’homme. Elle fait que l’inconsolable passe du non au oui, du refus à l’amen. Il se peut que cette parole passe par notre bouche – elle n’en est pas moins parole de Dieu. Parole de la prédication, ou de la liturgie, ou de l’étude, de toute autre parole partagée. Elle passera quand elle passera. Elle parlera quand elle parlera – c’est une promesse divine.

            Nous ne pouvons douter qu’elle passera et parlera. Nous pouvons dans la prière, l’étude et le recueillement, nous préparer à nous laisser traverser par elle. Mais elle ne le fera qu’en son temps. Et pendant ce temps, nous devons dire notre foi, rester proche de l’inconsolable, lui signifier avec tact, avec délicatesse, avec amitié, qu’il y a de l’espérance pour son avenir. Et il nous faut attendre ; dire et attendre.

             Attendre, jusqu’à quand ? Retour vers le prophète Jérémie, même chapitre. « Sur ce je m’éveillai et je compris ; mon sommeil m’avait été agréable. » Signe que la divine parole a parlé, que le cœur change… Et nous, qui attendions quelque chose pour l’inconsolable, nous verrons… quelque chose a changé.

             Sœurs et frères, en prononçant l’amen à la fin de cette méditation, nous affirmons notre foi. Dieu en son temps console l’inconsolable ; à nous de nous tenir près de l’inconsolable, prêts à être témoin de sa consolation.

            Et jusque là au moins, serviteurs nous sommes. Serviteurs nous demeurons. Béni soit Dieu. Amen

samedi 20 décembre 2025

L' espérance (Matthieu 1,18-24 ; Romains 1,1-7 ; Esaïe 7,10-16)

 

Matthieu 1

18 Voici quelle fut l'origine de Jésus Christ. Marie, sa mère, était accordée en mariage à Joseph; or, avant qu'ils aient habité ensemble, elle se trouva enceinte par le fait de l'Esprit Saint.

 19 Joseph, son époux, qui était un homme juste et ne voulait pas la diffamer publiquement, résolut de la répudier secrètement.

 20 Il avait formé ce projet, et voici que l'ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit: «Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse: ce qui a été engendré en elle vient de l'Esprit Saint,

 21 et elle enfantera un fils auquel tu donneras le nom de Jésus, car c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés.»

 22 Tout cela arriva pour que s'accomplisse ce que le Seigneur avait dit par le prophète:

 23 Voici que la vierge concevra et enfantera un fils auquel on donnera le nom d'Emmanuel, ce qui se traduit: «Dieu avec nous».

 24 À son réveil, Joseph fit ce que l'ange du Seigneur lui avait prescrit: il prit chez lui son épouse,

 25 mais il ne la connut pas jusqu'à ce qu'elle eût enfanté un fils, auquel il donna le nom de Jésus.

Romains 1

Paul, serviteur de Jésus Christ, appelé à être apôtre, mis à part pour annoncer l'Évangile de Dieu.

 2 Cet Évangile, qu'il avait déjà promis par ses prophètes dans les Écritures saintes,

 3 concerne son Fils, issu selon la chair de la lignée de David,

 4 établi, selon l'Esprit Saint, Fils de Dieu avec puissance par sa résurrection d'entre les morts, Jésus Christ notre Seigneur.

 5 Par lui nous avons reçu la grâce d'être apôtre pour conduire à l'obéissance de la foi, à la gloire de son nom, tous les peuples païens,

 6 dont vous êtes, vous aussi que Jésus Christ a appelés.

 7 À tous les bien-aimés de Dieu qui sont à Rome, aux saints par l'appel de Dieu, à vous, grâce et paix de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ.

Ésaïe 7

10 Le SEIGNEUR parla encore à Akhaz en ces termes:

 11 «Demande un signe pour toi au SEIGNEUR ton Dieu, demande-le au plus profond ou sur les sommets, là-haut.»

 12 Akhaz répondit: «Je n'en demanderai pas et je ne mettrai pas le SEIGNEUR à l'épreuve.»

 13 Il dit alors: Écoutez donc, maison de David! Est-ce trop peu pour vous de fatiguer les hommes, que vous fatiguiez aussi mon Dieu?

 14 Aussi bien le Seigneur vous donnera-t-il lui-même un signe: Voici que la jeune femme est enceinte et enfante un fils et elle lui donnera le nom d'Emmanuel.

 15 De crème et de miel il se nourrira, sachant rejeter le mal et choisir le bien.

 16 Avant même que l'enfant sache rejeter le mal et choisir le bien, elle sera abandonnée, la terre dont tu crains les deux rois.

Prédication

            Je me souviens d’une exposition qui a tourné dans nos temples, dont le titre était Protestants, qui était sortie en 2000, panneaux et livrets, avec quelques citations intéressantes dont celle-ci : « Un nom commence généralement comme un surnom, voire une insulte. Il est repris comme un drapeau et une confession. »

            En avril 1529, devant l’Empereur Charles Quint, qui exigeait que le catholicisme redevienne la seule religion de tout le Saint Empire, quelques princes  refusèrent de se soumettre en clamant Protestamus… En latin du 16ème, protester signifie confesser sa foi. On les nomma Protestans, par dérision. Et l’insulte devint un drapeau. Un peu comme s’ils avaient dit : Protestants ? Chiche !

            Il semble qu’il y ait eu des phénomènes linguistiques un peu semblables avec Huguenots, avec Camisards, et sans-culottes. Nous sommes à peu près certains que le nom de chrétiens fut attribué, à Antioche, à ceux qui se réclamaient du Christ, christ signifiant oint, chrétien signifiant donc par dérision ceux qui sont pommadés, « sentant à dix pas le cosmétique »…

            Et à chaque fois, dans ces bribes d’histoire que nous partageons, le surnom et l’insulte sont repris comme un drapeau et une confession. « Chiche… » Et le plus bas, le plus simple, devient un peu comme une gloire.

            Mais cette gloire, en laquelle habitent fierté et consolation, épuise-t-elle la peine ?

 

            Si nous évoquons aujourd’hui ces questions de noms et d’origine, c’est parce que deux exemples nous sont proposés dans les textes que nous venons de lire. Pour l’un, le surnom devenant nom c’est Esprit Saint, pour l’autre, c’est Emmanuel. Et ils sont très intimement arrimées l’une à l’autre.

            Évoquons, tout d’abord, l’Esprit Saint. Nous avons tous bien en tête l’épisode de la visite à Marie de l’ange Gabriel, lequel lui apprend qu’afin qu’elle devienne mère l’Esprit Saint la couvrira de son ombre… Le récit de Luc, brève rencontre avec le Tout Puissant etc., a trouvé dans la plupart de traditions chrétiennes une réception superlative, pendant que l’évangile de Matthieu est plus cru, au point qu’on sent certains traducteurs gênés : ils introduisent du Luc à l’intérieur de Matthieu. C’est que, voici Matthieu : une très jeune femme est – prosaïquement – trouvée enceinte – verbe trouver au passif – il y a quelque chose à l’intérieur – sans ombre  ni mystère, sauf un : mais enceinte de qui ? Du Saint Esprit ? Voilà la moquerie. C’est la question et la réponse des villageois et de sa famille, question qui concentre en elle tous les bonheurs, et tous les malheurs possibles pouvant arriver à une femme. Celle qui est trouvée enceinte est promise à un homme…. Cette grossesse disons précoce la met en grand danger, affaire d’honneur. Si Joseph se plaint publiquement, elle est morte, question d’honneur.

            Or, Joseph ne commettra aucune violence. Un ange du Seigneur lui commande d’agir autrement – nous savons comment. Mais pourquoi le commandement de l’ange est-il possible ? Joseph est juste. Mais qu’est-ce qu’un homme juste ? C’est un homme qui, sans aucunement regarder à sa propre réputation, ni d’ailleurs parfois à sa propre sécurité, fait pour autrui dans la détresse le choix de la vie (et ça ressemble pas mal à la définition de ce qu’est un juste parmi les nations). Le commencement de l’histoire de Jésus dans l’évangile de Matthieu est une généalogie assez brillante… mais le commencement de l’histoire de Jésus est aussi une affaire glauque, et tragique, très ras du sol, d’une ignominie trouvée contre une femme, mais qu’un homme rachètera. L’évangile, donc, selon Matthieu, commence avec le nom d’un juste : Joseph. Mais pas un juste seulement. Le nom du juste n’est rien s’il n’est pas le nom de la justice. Le nom du juste est le nom de la justice, le nom de toutes celles et ceux qui, inspirés par cette histoire, agiront dans la justice et pour tels de leurs semblables (27.712 personnes ont reçu – 1er janvier 2020 – le titre de juste parmi les Nations).

            L’Évangile donc, a son commencement dans l’engagement d’un homme. Non pas de l’homme Joseph exclusivement, mais d’un être humain. Le commencement de l’Évangile peut être totalement anonyme. Il n’est alors possible que sous la clause d’une espérance. Et c’est de cette espérance que nous allons parler maintenant.

 

            L’ange nous met sur la voie qui rappelle qu’Emmanuel, le nom donné à l’enfant qui doit naître, signifie Dieu avec nous. Les compétences de cet enfant devenu adulte : sauver son peuple de ses péchés… Jésus et Emmanuel, dans la  pensée de Matthieu, c’est le même. Cela devrait être le même. Pourquoi deux noms ? Nous avons vu tantôt que l’acte peut porter le nom d’une personne, mais que ce qui motive l’acte peut être épuisé par le nom d’une personne. Transmettre la mémoire de l’acte est simple, transmettre la motivation de l’acte, de sorte qu’il ait lieu de nouveau, c’est bien plus difficile.

            Pour le faire, Matthieu évoque l’un de ses prédécesseurs, qui, en son temps, a dû penser l’espérance dans les larmes, la fécondité dans l’impossible, et a inventé pour cela le nom d’Emmanuel, enfant mis au monde par une très jeune femme, enfant qui, devenu adulte, saura – entre autres – rejeter le mal et choisir le bien. En regardant en amont, Matthieu rencontre Ésaïe (7,10-16 – texte du jour), il rencontre un texte et un nom, rencontre qui est comme condition de possibilité de l’espérance et de l’engagement – de Matthieu.

            Mais Ésaïe, lui, que rencontre-t-il ? Ésaïe a-t-il un nom, ou quelque chose, à quoi il se réfère et qui soit, pour lui, inépuisable motif et de l’espérance et de son engagement ? Nous ne le savons pas. Dans nos Bibles pleines de notes, nous ne recueillons pas de citations provenant d’autres auteurs et d’autres cultures. Mais il y a d’autres ressources pour le prophète. Emmanuel, c’est – redisons-le – Dieu avec nous.

            Peu de temps avant le ravage d’un pays entier, profitant d’une sorte d’accalmie, Esaïe commet un jeu de mots – il s’agit bien de cela – qu’il propose comme formule de l’action de grâce, et aussi comme formule de l’espérance aux temps mauvais. Un seul nom pour un seul homme, un seul nom pour un seul Dieu, quels que soient les moments de l’histoire, la douceur de vivre, ou la catastrophe. Mais où trouve-t-il ce nom ?

 

            Il trouve ce nom dans le langage, dans des bouts de langage qui, associés judicieusement les uns aux autre, produisent de l’inspiration et du sens. Avant donc qu’Emmanuel devienne le nom de quelqu’un, et que son sens s’épuise dans une reconnaissance trop rarement renouvelée, il y a trois fragments de langage qui, pour  toujours, peuvent rester ce qu’ils sont, mais qui, associés peut-être à d’autres fragments, peuvent renouveler l’espérance et faire se recommencer l’engagement. L’espérance ainsi située repart de tout en bas, là où les mots s’élaborent, dans ces lieux humains qui sont inépuisables.

            L’espérance peut-elle repartir de plus bas encore que ces fractions de mots ? Oui. Elle peut repartir d’une lettre, comme le i, et même du point sur le i (Matthieu 5,18) comme du point sur l’iota des grecs ; et pour ceux qui sont de culture hébraïque, l’espérance peut toujours renaître d’une de ces petites cornes qui décorent les caractères avec lesquels on écrit. Ainsi, « (…) avant que ne passent le ciel et la terre, pas un i, pas une corne d’une lettre de la loi ne passera que tout ne soit arrivé » (Matthieu 5:18).

            Avant que tout ne soit arrivé ? Tout quoi ? Quelle totalité ? Des maux et des drames ? Comme si la totalité des drames possibles pouvait un jour être atteinte dans l’histoire… Peut-être que oui. Mais non. Car nous croyons plus fortement encore que la totalité des bonheurs possibles peut être atteinte – mais pas épuisée – dans l’histoire.

            Ainsi, ce que nous avons dit des Écritures va être dit de l’espérance. Au titre de laquelle un être humain choisit la vie. De fait il la partage. Et tout peut alors recommencer.

samedi 13 décembre 2025

C'est bien lui qui doit venir (Matthieu 11,2-6 et 20-30) Il le doit toujours.

 

Matthieu 11

2 Or Jean, dans sa prison, avait entendu parler des œuvres du Christ. Il lui envoya demander par ses disciples:

 3 «Es-tu ‹Celui qui vient› ou attendons-nous quelqu’un d’autre?»

 4 Jésus leur répondit: «Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez:

 5 les aveugles retrouvent la vue et les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres;

 6 et heureux celui qui n’aura pas été piégé à cause de  moi!»

(…)

20 Et alors il se mit à fulminer contre les villes où avaient eu lieu la plupart de ses miracles, parce qu'elles cne s'étaient pas converties.

 21 «Malheureuse es-tu, Chorazin! Malheureuse es-tu, Bethsaïda! Car si les miracles qui ont eu lieu chez vous avaient eu lieu à Tyr et à Sidon, il y a longtemps que, sous le sac et la cendre, elles se seraient converties.

 22 Oui, je vous le déclare, au jour du jugement, Tyr et Sidon seront traitées avec moins de rigueur que vous.

 23 Et toi, Capharnaüm, seras-tu élevée jusqu'au ciel? Tu descendras jusqu'au séjour des morts! Car si les miracles qui ont eu lieu chez toi avaient eu lieu à Sodome, elle subsisterait encore aujourd'hui.

 24 Aussi bien, je vous le déclare, au jour du jugement, le pays de Sodome sera traité avec moins de rigueur que toi.»

 25 Et à cet instant, Jésus reprit : «Je confesse, Père, Seigneur du ciel et de la terre, (que tu as) caché cela aux sages et aux intelligents et (que tu l’as) dévoilé aux très petits enfants.

 26 Oui, Père, c'est ainsi que tu en as disposé dans ta bienveillance.

 27 Tout m'a été remis par mon Père. Nul ne connaît le Fils si ce n'est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n'est le Fils, et celui à qui le Fils le dévoilera :

 28 «Venez auprès de moi, vous tous qui peinez, surchargés par le fardeau, et moi je vous donnerai le repos.

29 Prenez sur vous mon joug et apprenez de moi que je suis serein, et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes.

 30 Oui, mon joug est bienfaisant et mon fardeau léger.»

Prédication :

            Ainsi donc, pour ne relire maintenant qu’un seul verset, le 25ème, cela fut caché aux intelligents et aux sages et dévoilé aux très petits enfants. Qu’est-ce que cela ? Cela ne peut être que dévoilé, affirme Jésus, et si l’on cherche à en donner une formulation qui soit accessible aux intelligents et aux sages, ce n’est plus de cela que nous parlons. Tout au plus peut-on espérer rendre compte du mouvement de ce dévoilement, repérer un chemin qui, peut-être, sera praticable.

 

            Demandons-nous d’abord si le monde est partagé entre les intelligents et les sages d’un côté, et les très petits enfants, de l’autre ? Supposons-le un instant. Nous sommes tous ici en possession de moyens intellectuels et sans doute aussi d’un certain nombre d’éléments de sagesse. Devons-nous abdiquer et régresser pour nous approcher de Jésus, pour nous approcher de Dieu, et en revenir à cet état ancien, qui nous vit dans tout la belle pureté du premier âge nous consacrer exclusivement – ou presque – à notre alimentation et à notre sommeil ? Prêcher ceci reviendrait à récuser l’intelligence et la sagesse ; une prédication qui récuse l’intelligence et la sagesse est étrangère à l’Evangile. L’Evangile certes interroge radicalement certains visages, certains mésusages de l’intelligence et de la sagesse. Mais l’humanité n’a pas besoin, n’a jamais eu besoin de hordes d’adeptes décérébrés. L’humanité n’a pas besoin  non plus de gourous tordus. Nous avons supposé un instant que le monde pourrait être partagé entre les intelligents et les sages et les très petits enfants. Nous écartons cette supposition…

            Nous écartons aussi cette supposition parce que le texte lui-même ne permet pas de la maintenir. Dans la bouche de Jésus il n’y a pas un principe intangible, mais une exclamation, comme il est écrit : « Et à cet instant, Jésus reprit : … » L’on pourrait même oser traduire par « Et à cet instant, Jésus se reprit… », tout comme l’on dit parfois à une personne qui s’emporte, ou déraille, ou s’égare : « Mais enfin, reprends-toi ! »

 

            Jésus donc se reprit. S’était-il égaré ? Un moment d’égarement pourrait-il arriver à Sa Divine Personne ? Audace, blasphème peut-être… Pourtant, chers amis, nous allons poursuivre cette piste, celle d’un moment d’égarement de Jésus. Voyez-vous la doctrine ne doit jamais précéder la lecture. Et le texte biblique est là juge de nos passions. Lisons, lisons les versets qui précèdent celui par lequel nous avons commencé cette méditation, et demandons-nous sérieusement ce qui s’y joue.

 

            Jean le Baptiste, d’abord, envoie demander ceci à Jésus : «Es-tu ‹Celui qui vient› ou attendons-nous quelqu’un d’autre?» Jean est emprisonné et ne lui parviennent sans doute que des rumeurs. Ceux de ses propres disciples qu’il envoie vers Jésus sauront bien le rassurer. Mais nous devons interroger la question de Jean le Baptiste. Lui qui a prophétisé une venue s’enquiert de la réalisation de sa propre prophétie, à la lettre. Jean le Baptiste veut savoir, oui, ou non, si  Jésus est bien ce sauveur qu’on attend. Alors, bien entendu, on excusera Jean le Baptiste à cause de sa réclusion ; mais on va surtout se demander sérieusement si la satisfaction d’un prophète tient à la réalisation littérale de ses prophéties. La question que pose Jean le Baptiste ressemble fort à ce genre de question que se posent ceux qui, ayant donné longtemps le meilleur d’eux-mêmes au service de l’Evangile, se demandent soudain si, par malheur, ils n’auraient pas œuvré pour rien et qui espèrent un réconfort, ou une sorte de récompense...

            Oui, ou non, es-tu celui dont j’ai annoncé la venue ? Jésus ne tombe pas dans le piège du oui ou du non. Il ne répond pas « Oui je  suis celui que tout le monde attend ! », mais il répond sur les actes et sur la prédication. Il répond sur un engagement qui certes est le sien propre mais qui pourrait, qui peut toujours, être l’engagement d’autres que lui. Notre engagement !

Jésus est celui qui vient, telle est sans aucun doute la leçon de l’évangile de Matthieu. Mais tant qu’il y aura des aveugles, des boiteux, des lépreux, de sourds, des morts et des pauvres, Jésus est celui qui vient et qui doit venir, et les œuvres du Christ demeurent toujours à accomplir. Les œuvres du Christ auront à être accomplies dans le monde par les humains, tant que monde durera.

 

            Mais d’ici-là, retenons de Jean le Baptiste qu’il cherche, dans une correspondance des prophéties et des faits, à vérifier la pertinence de son propre ministère. Prophétiser n’est pas nécessairement prédire, mais certains dérapent parfois. Or, la quête, voire l’exigence d’une correspondance littérale entre les prédictions et les faits est l’un des visages possibles de l’intelligence, et pas le plus beau. S’agissant de la sagesse, qui produit des énoncés probables à partir de l’observation, on pourra dire aussi que l’exigence d’une correspondance littérale entre les énoncés et les faits est l’un des visages possibles de la sagesse, pas le plus beau non plus. Jean le Baptiste se comporterait-il momentanément comme l’un de ces intelligents et sages qui énoncent, qui prédisent, puis qui exigent ?

           

Ainsi, Jésus se montre lucide, et sans concession, sur ce qu’il en est de la question de Jean le Baptiste. Mais lucide il l’est beaucoup moins s’agissant de lui-même. Quelques versets plus loin, vous trouvez dans la bouche de Jésus des propos terribles. Il s’en prend à tous ses contemporains, collectivement. Il s’en prend à des villes entières, collectivement. Et là où Abraham défendit toute une ville pécheresse devant Dieu pour la raison que quelques justes s’y trouvaient peut-être, Jésus condamnerait des villes entières au motif que quelques pécheurs y auraient subsisté ? Dans ces villes Jésus a enseigné, il y a accompli des miracles, oui. Et alors ? En quoi cela oblige-t-il les habitants de ces villes ? La prédication de l’Evangile oblige-t-elle en quoi que ce soit celui qui l’entend ? Le prédicateur, le témoin de l’Evangile, le Christ lui-même, peuvent-il exiger de ceux auxquels ils s’adressent qu’ils approuvent en adhérant massivement ?

 

Et puis soudain, ça passe. Et à cet instant, soudainement, Jésus reprit : «Je confesse, Père, Seigneur du ciel et de la terre, (que tu as) caché cela aux sages et aux intelligents et (que tu l’as) dévoilé aux très petits enfants. » Jésus reprend et se reprend. Il confesse d’un coup sa foi en Dieu, Seigneur du ciel et de la terre : si ce qu’il entreprend doit avoir une suite, cela appartient à Dieu. Il confesse en quelque manière son égarement, son inutile ambition, ses exigences envers ses contemporains, et il s’en détourne. Il se reprend en tant qu’homme, et se redonne en tant qu’homme et en tant que Christ. 

Intense soulagement, dévoilement, pour lui, et pour nous. La foi en Dieu seul, et l’insouci de soi dont il fait montre à cet instant fondent pour nous toute libre adhésion possible, et c’est ainsi que le joug est doux et le fardeau léger.

            L’engagement le plus profond est là, et avec lui une certaine forme d’insouciance de soi qui est la marque de la grâce. Puisse cela nous arriver. Amen


samedi 6 décembre 2025

Le rite et la diaconie (Matthieu 3,1-12)

Matthieu 3

1 En ces jours-là paraît Jean le Baptiste, proclamant dans le désert de Judée : 2 «Convertissez-vous: le Règne des cieux s'est approché!»

3 C'est lui dont avait parlé le prophète Esaïe quand il disait: «Une voix crie dans le désert: ‹Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers.› »

4 Jean avait un vêtement de poil de chameau et une ceinture de cuir autour des reins; il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage.

 

5 Alors Jérusalem, toute la Judée et toute la région du Jourdain se rendaient auprès de lui ; 6 ils se faisaient baptiser par lui dans le Jourdain en confessant leurs péchés.

 

7 Comme il voyait beaucoup de Pharisiens et de Sadducéens venir à son baptême, il leur dit: «Engeance de vipères, qui vous a montré le moyen d'échapper à la colère qui vient?

8 Produisez donc du fruit qui témoigne de la conversion;

9 et ne vous avisez pas de dire en vous-mêmes: ‹Nous avons pour père Abraham.› Car je vous le dis, des pierres que voici, Dieu peut susciter des enfants à Abraham.

10 Déjà la hache est prête à attaquer la racine des arbres; tout arbre donc qui ne produit pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu.

11 «Moi, je vous baptise dans l'eau en vue de la conversion; mais celui qui vient après moi est plus fort que moi: je ne suis pas digne de lui ôter ses sandales; lui, il vous baptisera dans l'Esprit Saint et le feu.

12 Il a sa pelle à vanner à la main, il va nettoyer son aire et recueillir son blé dans le grenier; mais la bale, il la brûlera au feu qui ne s'éteint pas.»

Esaïe 11

1 Un rameau sortira de la souche de Jessé, un rejeton jaillira de ses racines.

 2 Sur lui reposera l'Esprit du SEIGNEUR: esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de vaillance, esprit de connaissance et de crainte du SEIGNEUR

 3 - et il lui inspirera la crainte du SEIGNEUR. Il ne jugera pas d'après ce que voient ses yeux, il ne se prononcera pas d'après ce qu'entendent ses oreilles.

 4 Il jugera les faibles avec justice, il se prononcera dans l'équité envers les pauvres du pays. De sa parole, comme d'un bâton, il frappera le pays, du souffle de ses lèvres il fera mourir le méchant.

 5 La justice sera la ceinture de ses hanches et la fidélité le baudrier de ses reins.

 6 Le loup habitera avec l'agneau, le léopard se couchera près du chevreau. Le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira.

 7 La vache et l'ourse auront même pâture, leurs petits, même gîte. Le lion, comme le boeuf mangera du fourrage.

 8 Le nourrisson s'amusera sur le nid du cobra. Sur le trou de la vipère, le jeune enfant étendra la main.

 9 Il ne se fera ni mal, ni destruction sur toute ma montagne sainte, car le pays sera rempli de la connaissance du SEIGNEUR, comme la mer que comblent les eaux.

 10 Il adviendra, en ce jour-là, que la racine de Jessé sera érigée en étendard des peuples, les nations la chercheront et la gloire sera son séjour.

 Romains 15

4 Or, tout ce qui a été écrit jadis l'a été pour notre instruction, afin que, par la persévérance et la consolation apportées par les Écritures, nous possédions l'espérance.

 5 Que le Dieu de la persévérance et de la consolation vous donne d'être bien d'accord entre vous, comme le veut Jésus Christ,

 6 afin que, d'un même coeur et d'une seule voix, vous rendiez gloire à Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus Christ.

 7 Accueillez-vous donc les uns les autres, comme le Christ vous a accueillis, pour la gloire de Dieu.

 8 Je l'affirme en effet, c'est au nom de la fidélité de Dieu que Christ s'est fait serviteur des circoncis, pour accomplir les promesses faites aux pères;

 9 quant aux païens, ils glorifient Dieu pour sa miséricorde, selon qu'il est écrit: C'est pourquoi je te célébrerai parmi les nations païennes, et je chanterai en l'honneur de ton nom.

Prédication

            S’il est une erreur qu’il ne faut pas commettre lorsqu’on évoque le monde où vivait Jésus, c’est de considérer que la foi en Dieu n’y était portée que par une seule religion instituée, qui aurait été celle des enfants d’Israël depuis la nuit des temps et dont le seul lieu de culte aurait été le temple de Jérusalem.

Un examen même sommaire des évangiles nous permet de repérer au moins quatre manières d’honorer la foi en Dieu en lui rendant un culte (baptistes, sadducéens, pharisiens, samaritains), ces manières correspondant chacune à une quête particulière du salut. Mais le même examen des évangiles nous permet de comprendre que ceux qui se réclamaient de tel culte ou de tel autre n’entretenaient pas forcément entre eux des relations fraternelles. Il est même des épisodes où ils s’entretueraient si Jésus ne les appelait à la retenue (Luc 9).

            C’était et c’est ainsi depuis toujours. En observant le paysage des religions, il apparaît qu’aucun des trois monothéismes ne s’est encore suffisamment amendé, émondé, réformé et unifié pour pouvoir honorer de juste manière le dieu unique dont chacun se réclame.

Mais n’est-ce pas aussi sur un fond de divergences religieuses que la première fratrie de l’humanité a inventé le fratricide ? Dieu lui-même n’avait pas pu endiguer la haine de Caïn, ni retenir le bras de Caïn ?

 

            En ce deuxième dimanche de l’Avent 2025, trois textes nous sont offerts, qui proposent trois visions d’un monde enfin apaisé, trois espérances peut-être : celle d’Esaïe, celle de Jean le baptiste, et celle de Paul. Nous pourrions – nous devrions – considérer cela comme un sujet possible d’une année entière d’études bibliques – nous intéresser à chacune de ces trois espérances, l’étudier dans son propre temps et méditer sur son actualité. Pour notre prédication de ce dimanche, nous nous concentrons sur Jean le baptiste : « Produisez donc du fruit qui témoigne de la conversion », dit-il, un fruit qui atteste de la conversion, qui a une valeur correspondant à celle de la conversion. C’est ce verset (Matthieu 3,8) que nous allons tâcher d’élucider.

 

            L’époque est brutale, l’occupant romain est féroce, la résistance armée juive d’autant plus violente qu’elle est désespérée. Le paysage religieux est morcelé à l’extrême : de nombreuses dénominations rien que pour le judaïsme, et c’est alors que paraît Jean le baptiste, prophète des derniers temps.

Il porte jusque dans sa chair la conviction que Dieu s’apprête à rendre à chacun selon ses œuvres : le royaume des cieux est proche, annonce-t-il, infiniment proche, jamais aussi proche… et conséquemment une conversion pour le pardon des péchés est nécessaire, non pas de ces ablutions toujours répétées, mais un engagement corps et âme, ferme, intégral, et définitif.

Jean le baptiste propose un cheminement en vue de ce pardon. Sortir de son lieu de vie personnel, traverser un désert (sens figuré et sens propre), atteindre un point de rencontre, confesser à haute voix ce qu’on est, passer par une immersion ou une aspersion d’eau, et, ensuite, vivre le reste de sa vie en portant un certain fruit. Sur ce chemin de vie, le rituel baptismal est un point de passage… Le point de départ est quelque part dans le secret de l’âme humaine. Le point d’arrivée est le jour du jugement. Et nous en demeurons là, provisoirement.

 

            C’est que, pendant que Jean le baptiste baptise, nous avons rendez-vous à Jérusalem. A Jérusalem, et s’agissant du pardon des péchés, il y a une institution importante qui existe déjà depuis longtemps. Cette institution, c’est le Temple. Le Temple est le lieu où il est possible de se rendre pour accomplir un rituel de pardon des péchés. Mais qui peut y aller ? Le Temple, qui ne concernait initialement que les Fils d’Israël, était vu par certains (Esaïe 56,7) comme « maison de prière pour toutes les nations » ? Telle fut l’espérance d’Esaïe. Mais même si, au temps de Jean le baptiste, le Temple avait son parvis des gentils, un lieu où pouvaient se tenir et se recueillir ceux qui n’étaient pas juifs, cela ne signifie pas que ces gentils aient eu accès à l’entièreté du rituel et du pardon. Et puis, il n’est pas certain que les petites gens d’Israël aient eu les moyens d’assumer le coût des trois pèlerinages annuels obligatoires,  et de payer au prix fort les animaux purs du sacrifice. Il n’est pas non plus certain que les prêtres y furent irréprochables. Bref, cette institution séculaire qu’était le Temple était contestée par beaucoup.

            Et notamment par Jean le baptiste. Détaillons encore la proposition de Jean le baptiste : pas de bâtiment à entretenir, pas de clergé à rétribuer, ni à nourrir, pas d’objets et de vêtements rituels précieux, pas de purification préalable, pas de clause d’origine ethnique, pas de soulte à payer, et surtout, surtout, un rituel très simple et dans lequel le fidèle et sa parole trouvent place : confession, baptême.

            Les différences sont considérables entre le Temple et Jean le baptiste. Apprécions-les pour ce qu’elles sont, deux extrêmes, et ne pensons surtout pas que tous les hypocrites allaient au Temple et que tous les sincères allaient au Jourdain. Pensons plutôt que si le cœur du fidèle n’y est pas, si le fidèle est insincère, ni le rituel du Temple ni le baptême de Jean le baptiste n’y changeront rien. Et de cela, Jean le baptiste était très certainement informé.

 

            C’est pourquoi, lorsque Jean le baptiste se met à vitupérer contre Pharisiens et Sadducéens, ça n’est pas une question de sincérité qu’il pose, mais une question de foi, la question de la foi des Pharisiens et des Sadducéens. Nous les voyons venir chez Jean le baptiste. Si ces gens ont recours au ministère de Jean le baptiste et à son baptême, que vaut alors leur propre ministère ? Est-il insuffisant, voire inefficace ? Et si ces gens ne croient pas en leur propre ministère, et s’ils le proposent néanmoins – à prix d’argent – à leurs semblables, ne sont-ils pas pervers, ne mettent-ils pas Dieu lui-même à l’épreuve ? Leur comportement semble tout bonnement inacceptable, d’où les vitupérations de Jean le baptiste.

            Mais Jean le baptiste ne se contente pas de vitupérer, il donne un ordre, et cet ordre vaut pour tous ! « Faites-donc du fruit qui corresponde à la conversion ! » Pour Jean le baptiste, même si les rituels sont multiples, la conversion est une, et elle est conversion à Dieu. Le fruit qui corresponde à cette conversion peut évidemment être multiple mais, sur le fond, ce fruit est un. Quel est-il donc ?

            L’obéissance à Dieu a deux dimensions, toujours, tout comme les Dix Commandements s’écrivent sur deux tables, la première table est cultuelle, la deuxième est éthique. La première table résume toutes les formes possibles du culte, sans en exclure aucune ; la deuxième table résume tout ce qu’on peut faire de mal, et donc aussi de bien, à ses semblables. La première table répond aux questions : « Qui est ton Dieu et comment le sers-tu ? », la deuxième table répond aux questions : « Qui est ton prochain, et comment le sers-tu ? ». Ainsi, vu que Jean le baptiste n’a disqualifié aucune manière de servir Dieu, aucune forme du culte, il ne reste, en tant que fruit de la conversion à Dieu que cette seconde table. En ce sens, la conversion à Dieu est aussi une conversion au prochain, une conversion diaconale, et la diaconie, l’attention au prochain, le soin du prochain, prend de multiples formes. Toutes ces formes sont constitutives du même fruit.

 

            Et nous voici revenus à ce verset par lequel nous avons commencé (Matthieu 3,8) « Produisez donc du fruit qui témoigne de la conversion ». Nous avons suffisamment élucidé ce verset ; nous savons ce qu’il nous reste à faire, nous savons quel est le bon fruit que nous pouvons porter. Mais, se demandent nos âmes tourmentées, cela sera-t-il suffisant pour échapper à la colère qui vient ?

Voici une réponse qui devrait vous rassurer : lorsque Jean le baptiste annonce la proximité du règne de Dieu, la manière dont il l’annonce peut signifier que le règne de Dieu est déjà là. Autrement dit, la colère qui vient est en fait déjà venue… et elle vous a épargnés. D’où cette exhortation : « Retournez chacun à sa tâche et continuez de porter ce bon fruit que vous portez déjà. »

            Dieu sait qui sont les siens. Et pour les siens comme pour les autres, le Seigneur est patient, il est fidèle. Amen